jeudi 2 juillet 2009
Questionnaire du Fric-Frac Club
Le Fric-Frac Club m'a élégamment suggéré son questionnaire rituel, que voici donc.
A lire aussi, bien sûr, sur leur site.
1er juillet 2009
Le questionnaire du Fric-Frac Club : Marc Villemain
par Bartleby
Marc Villemain est un écrivain né en 1968 qui vient d'être récompensé par la Société des Gens de Lettres pour son recueil de nouvelles, Et que morts s'ensuivent, un recueil drôle et cruel dans lequel le corps est malmené, blessé, malade, torturé et même dévoré... La figure de la protéiforme Géraldine Bouvier hante ces nouvelles des plus savoureuses...
Que ferez-vous lorsque plus personne ne lira de livres ?
Je ne crois pas à cette éventualité. L’homme cherchera toujours à consigner ses connaissances ou ses émotions et cherchera toujours à s’enquérir de celles des autres. Si ce n’est pas le cas, alors cela signifierait que l’humanité entre dans une phase d’involution. Hypothèse intéressante, mais les indices que nous en avons, même si d’aucuns peuvent sembler tangibles, demeurent assez marginaux et ne constituent pas une totalité suffisamment complexe pour faire sens. Sur un plan personnel, c’est autre chose. Ai-je besoin de lire pour vivre ? De penser, de réfléchir, d’aimer, oui, sans doute. De lire et d’écrire, je n’en suis pas complètement certain, même si cela me donnerait sans doute l’impression d’être un peu seul sur terre. Quelque chose en moi est irréparablement contemplatif : un coucher de soleil, les sons ordinaires de la nature, une bonne bière et l’attente de la mort pourraient suffire à me combler.
Le premier souvenir (ou émotion) littéraire ?
J’en citerai deux, qui se disputent les faveurs du protocole. Deux livres lus et relus à l’abri de mon oreiller, en suivant les lignes avec le doigt. Le premier est La locomotive du Club des Cinq, épisode brillant et follement romanesque où le brouillard tombe aussi grassement que des tranches de lard sur les landes bretonnes et prend au piège mes amis François, Michel, Claude et Annie, sans oublier ce bon vieux Dagobert. C’est dans cette opacité dangereuse qu’on entend ronronner le moteur d’un avion, lequel va inopinément larguer des caisses de dollars, opération à laquelle sont mêlés de terrifiques gitans. Premier souvenir de l'incomparable plaisir d’avoir peur.
Le deuxième, c’est Les Vacances, de Sophie Rostopchine, alias la Comtesse de Ségur. Une merveille. J’ai un peu oublié la distribution des rôles, mais je crois me souvenir que je me prenais pour le petit Paul, et que j’étais on ne peut plus sensible aux charmes respectifs de Camille, Sophie, Madeleine et Marguerite. J’associe tout cela à deux impressions : ma sensibilité à une certaine élégance de mœurs, et bien sûr mes premiers troubles érotiques.
Je serais tenté d’ajouter Michel Strogoff, mais je crois l’avoir lu après l’avoir vu, sous forme de feuilleton, dans les années soixante-dix. C’était adapté par Claude Desailly, l’ineffable créateur des « Brigades du Tigre ». Je me souviens surtout de cette scène, qui me hante encore, où l’on condamne Michel Strogoff à la cécité en passant devant ses yeux un couteau chauffé à blanc. Terrible.
Que lisez-vous en ce moment ?
En ce moment précisément, J. G. Ballard, sa Trilogie de béton (Crash, L’île de béton, I.G.H.). Je n’en dirai qu’une chose : d’avant-garde au début des années soixante-dix, il le reste au début du troisième millénaire et le restera trente ans encore, a minima. On aime ou n’aime pas, je comprends très bien les deux options, mais ça force le respect.
Quels sont les auteurs que vous avez honte de n'avoir jamais lu? Avez-vous réellement lu A la recherche du temps perdu en entier ?
Bien sûr que non, je n'ai pas lu la Recherche ! Je me souviens, plus jeune, avoir voulu m'y lancer, et avoir seulement lu ce qui, je crois, en constitue l'ouverture, Combray. C'est au même âge, où j'étais davantage intéressé par les périphéries théoriques de la littérature, que j'avais lu son Contre Sainte-Beuve. Mais n'ayant pas lu La Recherche, j'ai un peu l'impression de ne rien pouvoir dire de Proust. Ce livre a pour moi l'image d'un livre-monstre, si bien que je m'en défie un peu ; je veux pouvoir y venir à mon gré, quand bon me semblera. Car il est à peu près évident que je le lirai ; mais quelque chose me dit que je ne le lirai correctement que lorsque je serai, comme on dit, retiré des affaires ; cette lecture occupera donc sans doute mes vieux jours.
Il y a beaucoup d'auteurs, de réputés grands auteurs, que je n'ai pas lus, comme tout le monde. Mais je ne ressens aucune honte à cela (je ne vois d'ailleurs pas bien ce qu'un tel sentiment viendrait faire ici), la seule chose que je puisse éprouver étant le simple désir de les découvrir. Une vie d'ailleurs ne suffirait sans doute pas à lire, à bien lire, l'ensemble des chefs-d'œuvre littéraires que porte l'humanité. Je n'ai pas de nom particulier à vous donner, il y en a tant ; ou si, tiens, parce que j'ai les deux tomes sous les yeux : je n'ai pas lu Musil, L'homme sans qualités. C'est au programme, voyez, c'est là, sur ma table, depuis des années...
Suggérez-moi la lecture d'un livre dont je n'ai probablement jamais entendu parler.
L’Univers dégluti, de K. H. Cemmese – absolument introuvable.
Le livre que vous avez lu et que vous auriez aimé écrire ?
La Bible. Et tout le reste…
Quel est le plus mauvais livre que vous ayez lu ?
Aucune idée. D’autant que je trouve toujours une bonne raison de sauver un livre, même s’il me semble désastreux. Bref, votre question m’ayant laissé parfaitement coi, j’en ai parlé avec ma femme, qui lit beaucoup plus et beaucoup mieux que moi. Tous deux avons donc entamé une partie de « Jourde et Naulleau », ce jeu de société très en vogue. Malheureusement, les règles de ce divertissement continuent à nous échapper… Et puis, au fond, à quoi bon ?
Quel est le livre qui vous semble avoir été le mieux adapté au cinéma ?
Cela pourra vous paraître étrange, mais c’est pour moi l’entrée la plus compliquée de ce questionnaire… C’est que je ne suis pas un cinéphile très averti : j’aime le cinéma, énormément, mais comme un enfant peut l’aimer. Je ne dis pas qu’il me fait perdre mes capacités de jugement ou mon esprit critique, mais je l’associe toujours plus ou moins à un moment de détente, de ressourcement ou de répit. Je suis très décevant, intellectuellement, quand je dis ça !, mais je ne peux m’empêcher de l’éprouver… J’ai donc une conception du cinéma très américaine finalement, quasi-hollywoodienne. Il me faut du mouvement, de la situation, de la tension, de la repartie. Je suis très bon public. D’une certaine manière, on pourrait dire que j’aime du cinéma ce qui n’y appartient pas toujours stricto sensu.
Enfin bref, je vais citer plusieurs adaptations de films que j’ai aimées, inégales sans doute, mais que, pour la plupart, j’ai vues au moins deux fois. Ne cherchez pas un ordre, il n’y en a pas, ça vient comme ça vient. Beaucoup de bruit pour rien, de et avec Kenneth Branagh, accompagné de celle qui était encore son épouse, la délicieuse Emma Thompson. J’ai conscience du relatif académisme de la chose, de sa préciosité un peu étudiée, mais c’est un délice, romantique à souhait, merveilleusement joué. Et puis rendez-vous compte : porter Shakespeare au cinéma ! Donc, ce film m’emporte vraiment : je le souligne d’autant plus que je suis assez peu attiré par le cinéma qui distille un certain bonheur de vivre. Aussi est-il rarissime que j’aime une comédie, sauf à ce qu’elle arrive au niveau d’un Woody Allen – ce qui n’arrive pas tous les jours.
En fait, je suis sensible aux fresques, aux épopées, aux grands récits – c’est peut-être là que repose mon romantisme. Dans cette veine, je pourrais citer Le Nom de la Rose. Dieu sait que je ne suis pas très sensible à ce qui inspire le cinéma de Jean-Jacques Annaud, mais son adaptation de ce prodigieux roman était quand même une très belle réussite. J’en ai conservé quelque chose de très sombre, terreux et très puissant. Ou encore De beaux lendemains, d’Atom Egoyan, d’après le roman de Russel Banks. Je comprends qu’on puisse trouver cela un peu attendu, mais j’ai une vraie tendresse, dans ce film, pour le visage, les traits et la voix de Ian Holm.
Maintenant, que ces films m’aient plu, touché, inspiré, n’enlève rien au fait que quelque chose en eux peut finir par m’écoeurer. Au fond, je crois que plus les choses sont apurées, dégraissées, nettes, assumées, plus je les conserve. Mort à Venise, par exemple, de Visconti : je crois que c’était parfait, cette beauté ultra-maîtrisée, troublante, impalpable. Et Dick Bogarde y est magnifique. Ou Le silence de la mer vu par Melville. Ca, c’est un exploit. Un truc auquel personne n’aurait jamais pensé. Pour s’attaquer à ce texte-là, si sublime, si peu cinématographique, si taiseux, dont on sait par ailleurs tout ce qu’il représente, il fallait un certain génie. Et quelque chose de Melville, ici, de toute évidence, a été transcendé. Et puis ça fera plaisir à ma femme que je dise un mot du cinéma français, lequel a souvent tendance à m’agacer… Enfin il a fourni quelques belles très belles adaptations, c’est sûr : le Pialat de Sous le soleil de Satan, par exemple, ou celle de Simenon par Granier-Deferre, avec Le chat ou La veuve Couderc ; et puisqu’on évoquait Bernanos version Pialat, je pourrais aussi citer Le journal d’un curé de campagne, par Robert Bresson, dont je garde le souvenir d’une assez grande justesse, de quelque chose de douloureux et d’inspiré. Difficile aussi de ne pas dire un mot du Mépris, même si je trouve que Godard en fait toujours trop, qu’il est toujours trop présent. Mais c’est une sorte de mythe, et je ne sais plus guère, au fond, pourquoi j’aime ce film : est-ce la jolie moue perpétuelle de Bardot, est-ce la musique de Delerue, la maison de Malaparte… ? ; enfin j’ai conscience de cette qualité qu’a Godard de se sentir libre en tout et de tout, de la grande modernité de sa liberté. Mais je persiste à lui préférer Truffaut – dont on sait d’ailleurs combien il puisait dans la Série Noire.
J’ai un souvenir également très net de l’adaptation par Almodovar, dont je ne suis pas toujours très amateur, du Matador de Vargas Llosa. J’étais assez jeune lorsque je l’ai vu, et j’avais été subjugué par cet investissement charnel dans les couleurs du sexe et de la mort. Mais lorsque je l’ai revu, il n’y a pas si longtemps, j’ai été très déçu, j’ai trouvé ça lourd, kitsch, assez grossier en vérité… Pourtant, ce qui est intéressant dans ces cas-là, c’est que la première impression ne s’estompe jamais tout à fait : en fait, on court après, on essaie de la rattraper.
Au fond, comme je disais, j’aime sans doute un cinéma qui parvienne à conjuguer l’inventivité, l’intelligence, la tension et le jeu. A partir de là, je suis mûr pour beaucoup de choses. Par exemple pour Orange mécanique revu par Kubrick. Dans le registre, jamais égalé. C’est comme un livre de J. G. Ballard : de ces œuvres dont on dirait qu’elles n’ont pas d’âge, à ce point hors des normes qu’elles dynamitent et ringardisent les codes, qu’elles rendent la critique anachronique. Un cran en dessous, un film comme Misery, inspiré de Stephen King, mérite qu’on en dise un mot. On dira ce qu’on veut de King, et d’abord que ses livres sont presque faits in natura pour le cinéma. Ce qui est vrai. Qu’il est autrement plus aisé d’être le réalisateur de Misery que celui du Silence de la mer ou du Mépris. Et c’est encore vrai. Malgré tout, il faut reconnaître du génie à King et un sacré talent à Rob Reiner, qui a su saisir cette improbable relation entre un écrivain et sa lectrice pathologique. Et James Caan et Kathy Bates y sont assez époustouflants. Récemment, dans un registre qui pourrait s’en rapprocher, j’ai revu ce que Polanski avait fait de Rosemary’s baby, le roman d’Ira Levin. Je me suis plutôt amusé, mais c’est un film que j’ai du mal à penser.
J’ai un excellent souvenir de Short cuts, de Robert Altman. Quand on pense au culot qu’il lui a fallu pour mettre en film, non un livre, mais l’œuvre, ou disons la quintessence de l’œuvre de Raymond Carver ! J’ai parfois pensé à ce film, lorsque j’écrivais les nouvelles de Et que morts s’ensuivent, à la cohérence intérieure qu’Altman a comprise, disséquée et filmée chez Carver.
Mais j’aime par-dessus tout nos bons vieux polars noirs, pleins de codes, de clichés, de dérision, ces ancêtres des frères Cohen, de Lynch... Pensez seulement à ce que Hitchcock a fait des Oiseaux, la nouvelle de Daphne du Maurier, ou de Fenêtre sur cour ; à l’adaptation par Howard Hawks du Grand Sommeil de Chandler, ou à celle du Faucon Maltais, de Dashiell Hammett, par John Huston. Nous avons là un cinéma qui ne vieillit pas, et des romans que l’on s’amusera encore à adapter dans cinquante ans et davantage, c’est certain. Pour conclure, et tant pis si je ne suis pas très original, je dirai quand même qu’aucun de ces films n’a réussi à estomper le livre. Que l’obligation dans laquelle se trouve le réalisateur, fût-il un génie, de contracter ou d’extrapoler le propos, c’est selon, le conduit forcément à un parti pris qui l’éloigne du roman ; pas de son noyau, pas de sa source ou de son « dikt », mais de sa palette, de ses méandres, de ses digressions, de ses éclairages ou de ses obscurcissements volontaires, que le cinéma n’a donc pas la possibilité d’assimiler ou d’exploiter. C’est pourquoi il me semble qu’on doit toujours regarder ces films comme des objets à part entière. Leur réussite ou leur échec ne tient jamais au livre lui-même.
Écrivez-vous à la machine, avec un ordinateur ou à la main ?
J’ai le fantasme classique de la Remington – son cliquetis martial, sa carrosserie de tank, son martèlement incessant, qui donne à celui qui l’utilise l’impression d’un sacré rendement ; sans parler de ces bons vieux polars dont je parlais à l’instant, où le détective y tape ses notes dans un mouvement mêlé de flegme et de frénésie, armé pour l’essentiel de sa tête amochée et d’un whisky de caractère. J’ai souvenir, enfant, qu’il y a avait une machine à écrire à la maison – mais pas une Remington… Je m’en servais souvent, mais elle était de très piètre qualité.
Bref, aujourd'hui, pour l’essentiel, c’est l’ordinateur. Directement. On tape, on met en forme, et c’est plié. Prêt à être mailé. Le bureau est impeccable, pas de trace de pelures de gomme, d’épluchures de crayon, de taches d’encre sur les feuilles ou les doigts. Malgré tout, si je me suis sans doute définitivement approprié mon ordinateur, au point que celui-ci soit devenu un objet intime, presque inviolable, je me sens frustré de quelque chose. Car c’est tout de même très froid, très lisse, très propre, très silencieux. Le traitement de texte par ordinateur nous confronte à un objet textuel dont la forme est instantanément aboutie, ce qui peut donner une impression trompeuse du contenu. Car un texte tapé à l’ordinateur nous apparaît comme publiable en l’état, il représente une projection du livre à venir ; à tel point que j’écris mes livres en suivant une pagination standard des livres – je règle les tabulations en conséquence. C’est agréable parce qu’alors on a une petite idée du nombre de pages que cela représentera au final, que la typographie est peu ou prou la même que celle d’un vrai livre, mais cela nous fait aussi passer un peu à côté de l’artisanat de l’écriture, de cette sensation très physique, très crue, de tenir un crayon, de le faire riper sur une page, de la possibilité de chiffonner celle-ci et de la balancer de rage dans la corbeille, ce genre de choses.
Enfin, ce qui m’inquiète, c’est que je deviens très maladroit avec un stylo. Mes lettres vont finir par être aussi hésitantes que celles de mon fils, qui n’est pourtant pas bien vieux. C’est un peu effrayant, quand on y pense.
Écrivez-vous dans le silence ou en musique ?
Les deux. C’est mon problème : je manque de rituels d’écriture. D’une routine féconde. Je dois chaque jour improviser une nouvelle structure mentale, réinventer les conditions de mon exploit…
Le silence me va assez bien, toutefois. Mais il me faut un silence un peu terne, un peu mécanique. Celui de la nature est incompatible : trop de petits brins d’herbe où fixer son attention, trop d’écume à contempler dans les vagues, trop de petits animaux à observer. Je n’ai pas la concentration aisée et je suis très facile à distraire. Aussi je suis abasourdi quand un écrivain dit trouver les bonnes conditions d’écriture dans un bistrot bondé de gens criards. C’est selon, donc. Si je ne parviens pas à cette qualité de silence-là, la musique y supplée. Mais dans les grandes largeurs, et obligatoirement sous un casque. Un Requiem, c’est très bien : Bach, Fauré, Brahms, Mozart, pourquoi pas Verdi ; ou du heavy metal, quelque chose d’assez massif, obsédant, répétitif sans être sec, disons de Black Sabbath à Rammstein ; puis du piano solo, Keith Jarrett surtout (pas en trio donc, sinon je marque le tempo du pied et ça me perturbe). En fait, j’adapte la musique à ce que j’écris, à ce que j’ai besoin d’écrire. Je la choisis sciemment en fonction de ce que je veux ou cherche, et il peut arriver qu’elle participe directement du sens que je donne à mes phrases.
Qui est votre premier lecteur ?
Ma femme, parce qu’elle le vaut bien.
Quelle est votre passion cachée ?
Ma vraie passion, c’est la contemplation : le vide, le néant, le silence, l’inerte, mais aussi le bruit, la fureur, le spectacle, les gens, la nature.
Mais je conçois que ma réponse ne soit pas tout à fait satisfaisante. Alors je dirai : le heavy metal. Et pas seulement comme exutoire, ce serait trop simple (AC/DC y suffirait). Non, ça va bien plus loin que ça : cela charrie une esthétique du monde, une solennité mêlée de marginalité, une violence qui parvient à conjuguer archaïsme et sophistication, quelque chose de très profond finalement, ancien, enraciné, universel et sibyllin, doté d’une sorte d’intuition spontanée sur l’humain… Bon, voilà, je n’ai plus de passion cachée !
Qu'est-ce que vous n'avez jamais osé faire et que vous aimeriez faire ?
D’abord et avant tout, tuer l’amant de ma femme.
mardi 30 juin 2009
Et que morts s'ensuivent : Jean-Pierre Longre dans sitartmag.com
L'inquiétante silhouette de Géraldine Bouvier
Critique parue sur sitartmag.com magazine culturel en ligne
Grand Prix de la SGDL 2009
Article de Jean-Pierre Longre
C’est à la fois morbide et drôle, satirique et tendre, terrifiant et attachant. Onze nouvelles, onze héros (ou anti-héros) condamnés à toutes sortes de morts, selon des progressions différentes mais implacables, jusqu’à l’« Exposition des corps », sorte d’appendice pseudo réaliste résumant la biographie de chacun. Parmi eux, soit dit en passant, un certain Matthieu Vilmin, dont la minutieuse description de la souffrance ne peut résulter que de l’expérience personnelle d’un certain Marc Villemain ; une certaine M.D., aussi, écrivain de son état, dont les histoires « se finissent toujours mal ». Le double de l’auteur n’est jamais loin…
La diversité des noms, des situations, des conditions sociales est contrebalancée non seulement par l’unité des destinées ultimes, mais encore par la présence constante, notoire ou discrète, d’une dame Géraldine Bouvier, témoin impavide ou actrice décisive, dont la silhouette se glisse dans les récits comme celle d’Hitchcock dans ses films. Fil conducteur comme l’est la mort, bourreau involontaire ou juge sans indulgence, Géraldine Bouvier ne laisse pas d’intriguer voire d’apeurer, par sa présence à la fois unique et multiple.
Et que morts s’ensuivent se lit délicieusement au second degré, et c’est bien ainsi. Chaque détail biographique, chaque remarque ironique ou sarcastique, chaque procédé narratif est pesé au gramme près pour le plaisir masochiste, la délectation mortifère du lecteur. Le Grand Prix de la nouvelle, attribué récemment par la Société des Gens De Lettres à l’auteur pour son recueil, est mérité.
lundi 29 juin 2009
Les 7 Mains : c'est la fin
C'était hier la fin du blog Les 7 mains, lancé le 16 février dernier avec quelques compères : Claire Le Cam, Emmanuelle Urien, Jean-Claude Lalumière, Fabrice Lardreau, Stéphane Beau et Bertrand Redonnet.
Le blog reste toutefois en ligne - accès direct ici, pour celles et ceux qui le découvriraient avec quelque retard...
Surtout, Emmanuelle Urien, Stéphane Beau et Bertrand Redonnet lui donneront prochainement une suite, ailleurs, et à leur manière. A suivre, donc. En leur souhaitant le meilleur.
vendredi 26 juin 2009
Heaven & Hell au Casino de Paris : la leçon de Ronnie James Dio
Juin 2009 n'aura donc pas seulement été le mois de la grossière récupération du patronyme mitterrandien par le petit néron qui nous très-mal-gouverne, mais aussi celui du retour sur les scènes françaises de quelques vieilles gloires du hard et du metal : alors que les solides gaillards d'AC/DC ont allumé le feu au Stade de France un peu plus rudement que Jean-Philippe Smet lui-même et que s'annoncent déjà Status Quo en octobre et Motörhead en novembre, Whitesnake prit d'assaut le Casino de Paris (voir ce que j'en ai dit ici), manière involontaire de chauffer la salle que survolta l'autre soir Heaven & Hell, reformation inespérée de Black Sabbath autour de ces quatre légendes que sont déjà Ronnie James Dio, Tony Iommi, Geezer Butler et Vinnie Appice.
A propos de chauffer la salle, il serait indélicat de ma part de ne pas dire un mot des jeunes gens de Black Stone Cherry, qui s'acharnent à dépoussiérer notre bon vieux rock sudiste, non sans verve ni ardeur. D'autant que Ben Wells, le guitariste, est un gigoteur de première - un peu poseur aussi, mais ça passera sans doute avec l'âge. Moyennant quoi, on se met à leur place : préparer le terrain aux quatre braves que le public attend avec l'impatience qu'on imagine n'est pas chose aisée. Et il faut dire que Black Stone Cherry s'en est plutôt très bien sorti, y mettant beaucoup d'énergie et de conviction, en sus d'être parfaitement au point ; reste que leur musique, plaisante, énergique, roborative, peut aussi lasser un peu, à la longue - la reprise de Voodoo Child de Jimi Hendrix se révélant plus malicieuse et spectaculaire que franchement convaincante.
Enfin, Dio arrive. C'est un peu injuste, mais enfin nul ne peut contester que c'est aussi lui que l'on vient voir. Chose qu'il ne peut d'ailleurs ignorer : il sait bien qu'il incarne le maître chanteur du metal, celui à l'aune duquel des générations de hurleurs se jaugent et se mesurent, celui qui, à soixante-sept ans, continue de revendiquer fièrement le premier usage metallique des cornuti del diavolo. Ronnie James Dio a quelque chose du seigneur. Et même si ma femme trouve qu'il ressemble à Gilles Vigneault, il fait tout de même davantage penser à un ange déchu qu'à un humain clairement homologué. C'est peu dire que j'ai été heureux, enfin, de l'écouter et de le voir : ça aussi, c'était un rêve de gosse
L'on pouvait bien sûr craindre que sa voix ne fût plus tout à fait celle d'antan. Eh bien non, c'est assez inouï pour être souligné, mais si le temps donne à son visage des reliefs plus énigmatiques et troublants encore que par le passé, celle-ci demeure d'une qualité assez exceptionnelle. Ronde et tranchante, chaude et agressive, toujours très colorée, Dio la pose et la nuance à volonté, au point qu'elle n'a pour ainsi dire quasiment jamais besoin d'être soutenue. Pour le reste, Dio joue le jeu. Il prend son temps, respire, se retire, jauge, regarde, grimace, sourit, prend à partie : il donne exactement ce que son public attend de lui : l'image d'un vieux sage du rock à qui on ne la fait pas, d'un qui n'a rien d'autre à prouver que sa présence. Il bouge peu, très peu, obligeant finalement le public à le regarder bien en face, manière aussi, peut-être, de bien montrer que tout cela n'en finit pas de tourner autour de lui.
Un mot de la setlist : ouverture magistrale sur The Mob Rules, comme au bon vieux temps. La voix de Dio est déjà chaude. On enchaîne avec un des plus illustres morceaux du vieux Sabbath : Children of the Sea : manière de vérifier que c'est toujours sur ces structures très lyriques, progressives, étirées, que Dio excelle. L'obsédant I fait mouche, transition idéale vers Bible Black, à l'introduction parfaite : on s'en doutait un peu, mais cet excellent morceau du tout nouvel album est taillé pour les concerts. Je regretterai toutefois que Vinnie Appice prenne un solo de batterie très tôt dans le concert - mais il est vrai que celui-là aura été assez bref, à peine une heure trente... Excellent solo au demeurant, pas forcément démonstratif mais ingénieux et très soucieux de maintenir l'ambiance caractéristique à la musique du groupe.
Puis vient l'inquiétant Fear, également issu du nouvel album, de facture classique, auquel succède le sublime et déjà ancien Falling off the Edge of the World, débordant de ce que j'ai toujours aimé dans Black Sabbath, cette mélancolie grave, tenue, qui finit toujours par nous saisir à la gorge et exploser. Follow the Tears nous remet dans l'ambiance du dernier album, c'est du lourd, du très lourd, avant que Tony Iommi, de quelques années à peine plus jeune que Dio, et toujours aussi fascinant dans son grand manteau noir, n'entame l'introduction de Die Young, avec son flegme légendaire et cette distance qu'il semble mettre en tout chose. Lui aussi, le fondateur du Sabbath, je crois pouvoir dire que nous sommes nombreux à être heureux de le voir.
Inutile de dire qu'un concert de Black Sabbath, enfin de Heaven & Hell, n'en serait pas tout à fait un sans Heaven & Hell... Alors évidemment, cela fonctionne, parce que c'est ce morceau, que ce morceau à lui seul ramasse quarante ans d'histoire du metal et qu'il en est presque l'hymne officiel. Tout le monde chante, tout le monde en a envie, tout le monde veut revivre l'épopée, c'est certain, mais plus aucune surprise n'est possible avec ce morceau d'anthologie. Ce n'est là qu'une réserve, pas même de forme, mais d'histoire : comment jouer et entendre un tel morceau, qui représente tant, avec la même candeur stupéfaite que d'antan ?
Trop tôt, bien trop tôt, vient le temps du rappel : ce sera Neon Knights, choix intelligent, qui laisse la salle repartir bourrée d'énergie, exaltée. N'aura manqué, pour moi, que The Sign of the Southern Cross, que je tiens pour l'un des morceaux les plus emblématiques du metal.
Ces quatre musiciens exceptionnels, d'une précision maniaque, méticuleux jusqu'au moindre détail mais libres de cette liberté que permet l'expérience, ont donné là une belle leçon, de metal, certes, mais pas seulement. Ils habitent tellement cette musique que plus aucune faute de goût ne leur est plus possible, qu'ils semblent consubstantiels à cette scène aux décors et aux effets pourtant très élaborés. Signe que, quarante et un an après la fondation de Black Sabbath, en 1968, le groupe demeure au firmament. J'ai vu ce soir-là un ou deux gamins de dix ans tout au plus et un paquet de braves aux soixantaines largement tassées qui ne me démentiront pas.
jeudi 25 juin 2009
Et que morts s'ensuivent : Le Courrier de l'Ouest
Article de Jean-Paul Guéry paru dans l'édition du 23 juin 2009 du Courrier de l'Ouest (cliquer sur l'image pour agrandir).
mercredi 24 juin 2009
Scottish kiss
Sois près de moi, Andrew O’Hagan – Editions Christian Bourgois
Traduit de l’anglais par Robert Davre
Critique parue dans Le Magazine des Livres, n° 16, mai 2009
Il n’aura sans doute pas manqué grand-chose à Sois près de moi pour figurer au nombre de ces grands romans qui embrassent et traversent le temps. Manière peut-être un peu abrupte d’entamer la critique de ce livre à la sensibilité très contagieuse, écrit dans une langue très pure, hanté par un esprit mélancolique au dessein très délicat.
Le personnage central, David Anderton, a étudié à Oxford, où il aura eu une jeunesse à la fois studieuse et cabotine, sérieuse et fantaisiste, de cette fantaisie propre peut-être aux années 60, quand les étudiants avaient le sentiment concret, quotidien, que le monde pouvait changer. Grand lecteur de Proust, le jeune Anderton participe alors aux péripéties et autres rocamboles d’étudiants lettrés, dandys, amateurs de bons vins, révolutionnaires et distingués. C’est à ce moment aussi qu’il éprouve une attirance pour les hommes – plus complexe, moins déterministe, que ce que laisse entendre le seul vocable d’homosexualité.
David Anderton a désormais 57 ans. Il est prêtre, en charge d’une petite paroisse du Ayrshire, à Dalgarnock, en Ecosse. Laborieuse, miséreuse, « la majeure partie de la ville semble affectée aux logements sociaux noir et blanc pourvus de fenêtres de la taille d’une bible. » C’est une ville qui se méfie des Anglais – ou de ceux qui viennent d’Angleterre, ce qui revient au même. L’église est à peu près aussi désaffectée que la ville, et sa fréquentation tient au moins autant à une bigoterie hors d’âge qu’à un souci bien compris des convenances. Le Père David Anderton ne s’en alarme pas particulièrement, désireux seulement de regagner peu à peu la confiance des âmes endormies. Comme prêtre et comme homme, il y a quelque chose en lui de l’acceptation désolée, mais dénuée orgueil, d’une certaine manière de solitude.
Aussi n’a-t-il dans ce gros bourg que bien peu d’amis. Mrs Poole, tout de même, sorte d’intendante de l’église et de servante personnelle, avec laquelle il noue une relation de très grande complicité, joueuse mais infiniment respectueuse, et qui donne lieu à des dialogues en tous points savoureux, parfois inattendus. Et puis, surtout, il y a Mark et Lisa. Deux adolescents plus paumés que méchants, plus désœuvrés qu’indifférents, aux aspirations déjà presque mortes, naviguant à vue sur le fil rouge de la délinquance, sensibles aux éclats un peu vains d’une modernité d’apparat, deux gamins libres d’une sorte de liberté qui émeut le prêtre et le renvoie à cette part de lui-même qui lui est désormais close et interdite. C’est ici que les choses se gâtent pour le Père, de même que c’est, à mon sens, le point faible du livre. Les choses se gâtent, en effet, parce que Mark et Lisa vont peu à peu, et d’une manière dont on ne saurait dire si elle est absolument inconsciente ou gentiment perverse, entraîner David Anderton loin, bien loin de son ministère et de ses serments. Jusqu’à ce soir fatidique, donc, où il commettra avec Mark l’irréparable – l’irréparable, à Dalgernock, se résumant à un baiser. Il faut noter d’ailleurs que, à compter de cet épisode, le livre connaît un véritable sursaut, tant dans son intensité dramatique que parce que l’incident, et ses conséquences, vont conduire l’auteur à investir avec davantage d’acuité la personnalité profonde du Père Anderton. Mais où le livre pèche, selon moi, c’est par le défaut de vraisemblance. Défaut qui n’affecte pas l’histoire en elle-même – il n’est pas interdit à l’homme d’Eglise, qui ne se donne qu’à Dieu et ne se promet qu’à Lui, d’éprouver telle ou telle tentation –, mais qui tient au fait que, hormis dans les dernières dizaines de pages du roman, je n’ai que rarement eu l’impression, en suivant pas à pas l’existence de David Anderton, d’avoir affaire à un prêtre. Ce ne sera pas un problème pour le lecteur qui voudrait seulement appréhender la psychologie et les affects d’un solitaire de cinquante-sept ans. Mais on est en droit de penser que la psychologie et les affects d’un solitaire de cinquante-sept ans qui s’est fait prêtre doivent bien avoir quelques particularités saillantes. Or les choses vont trop vite. Le Père Anderton ne peut, aussi rapidement, sur quelques pages, changer à ce point d’existence, découvrir le plaisir des fugues nocturnes et des bouges désaffectés, les joies paradoxales de l’alcool et de la drogue, puis, in fine, de la chair, fût-elle bien prude. Même si tout cela fait plus ou moins écho à sa jeunesse. Ou alors, il faut que l’on comprenne pourquoi, et comment. Ce n’est pas parce qu’il s’agit d’un prêtre que le personnage doit être désincarné. En résumé, ce qu’il y a d’expressément religieux en David Anderton est trop peu présent dans le livre, en tout cas trop longtemps, pour qu’on y attache quelque importance ; c’est gênant, car, précisément, Andrew O’Hagan a voulu que cet homme soit prêtre. Bernanos, Bataille, auraient placé l’essence religieuse du personnage au cœur de leur texte, quand O’Hagan en fait plutôt une disposition périphérique, plus propice, il est vrai, à un examen d’ordre sociologique. Cela dit, nous étions prévenus dès les premières pages du livre, puisque, page 14, il est question déjà des « petits réconforts que procurent dans mon domaine la routine professionnelle. » C’est la vocation du prêtre qui, ici, me semble insuffisamment étayée, une vocation que l’on sait d’emblée fragile (pourquoi pas ?) mais qui, alors, nous conduit à penser que le choix de l’auteur de faire d’Anderton un prêtre obéit à des considérations plus romanesques que sensibles. « Il n’est pas toujours facile de faire la différence entre la passion religieuse et l’exaltation du chagrin » : phrase remarquable, riche de promesses, dont on regrettera seulement qu’elle ne hante pas davantage le roman.
Cela étant, je serais bien marri de décourager quiconque de lire Sois près de moi. La réserve que je viens de formuler doit en effet s’éclipser devant la délicatesse du propos, la beauté classique, pudique et légèrement désuète de l’écriture, et devant une intelligence du monde qui permet à son auteur de saisir ensemble maints questionnements fondamentaux. Peu de grands sujets contemporains échappent à l’intérêt d’Andrew O’Hagan : l’éthique, la modernité, la filiation, l’individu, la justice, la question sociale, qu’il traitent tous avec un doigté et une élégance en tous points exemplaires. Difficile, à cette aune, de ne pas songer aux polémiques, souvent démagogiques et pauvres en esprit, qui agitent nos sociétés médiatiques et justicières au moindre fait divers à connotation sexuelle – « la foule avait désormais son croquemitaine et sa place aux infos. » Andrew O’Hagan ne cultive aucun goût pour la condamnation, pénétré de cette forme de compréhension de l’humain que permet sans doute un certaine acception de la miséricorde. Aussi, moins coupable d’un acte que contrit dans sa culpabilité à être, le Père Anderton, au plus haut de son procès, a cette réflexion aussi belle qu’inaudible à notre temps : « Je voulais simplement répondre de mes péchés, de l’épuisement de ma sagesse, dire quelque chose de vrai et puis partir. » La société en décidera autrement. L’homme, décidément, est bien seul.
jeudi 18 juin 2009
Le Magazine des Livres, 17
Dix-septième livraison du Magazine des Livres (désormais mensuel, comme chacun sait).
J'y recense les trois livres suivants :
- Raymond Guérin, Du côté de chez Malaparte, paru chez Finitude ;
- Lionel-Edouard Martin, Jours d'été dans le Sud-Ouest, chez Arléa ;
- André Blanchard, Pèlerinages, au Dilettante.
Mais on lira avec intérêt ce que Frédéric Saenen écrit d'André Gide, dans un article où il fouille la personnalité de l'écrivain dans une analyse à la fois psychologique et biblio-biographique. C'est bien référencé, complet, et, je crois, plutôt bien vu.
L'entretien avec Jean-Marie Rouart, mené par Joseph Vebret, est également assez stimulant à lire, très vivant. De même que les propos de Patrick Rambaud recueillis par Thierry Richard permettent de dresser en creux un portrait très vif de l'écrivain.
Enfin Amélie Rouher nous fait redécouvrir Mireille Havet, au long d'un dossier très enlevé, adossé à un entretien avec Claire Paulhan et à un entretien imaginaire et intrépide avec Mirelle Havet...
lundi 15 juin 2009
Un coin du voile
Le septième voile, Juan Manuel de Prada – Editions du Seuil
Traduit de l’espagnol par Gabriel Iaculli
Critique parue dans Le Magazine des Livres, n° 16, mai 2009
Nous autres qui lisons peut-être un peu plus de livres que la moyenne des Français (ne serait-ce que pour étoffer le Cahier des livres du Magazine du même nom...) faisons d’authentiques efforts pour n’avoir affaire qu’à de non moins authentiques chefs-d’œuvre. Moyennant quoi, il nous arrive de faire d’enthousiasmantes découvertes, de tomber sur des perles, des petits bijoux, quelque objet définitif et très précieux qui console du reste. Un chef-d’œuvre, c’est autre chose. J’entends bien que cette qualification est sujette à caution, le triomphe du spectacle vivant (sic) incitant parfois à qualifier ainsi des livres qui seront seulement remarquables, voire magistraux, donc à propos desquels les controverses demeurent possible. Le chef-d’œuvre, lui, ne saurait souffrir aucune chicane : nous sommes face à une pièce dans le jugement ou l’appréciation de laquelle n’entre aucune subjectivité, une édification à ce point historique et monumentale que l’inconstance congénitale aux jugements humains ne laisse guère de place à la moindre discorde. Nous savons que nous sommes devant un chef d’œuvre comme nous savons que le soleil chauffe et qu’une roue tourne : c’est l’exact jugement qu’inspire la lecture du dernier roman de Juan Manuel de Prada, Le septième voile.
Il ne sera pas question ici de l’histoire, d’une richesse et d’une complexité qu’il serait coupable de vouloir résumer. Tenons-nous en, donc, aux quelques indices distillés en quatrième de couverture : alors que sa mère vient de mourir, l’homme qui l’a élevé apprend à Julio Ballesteros qu’il n’est pas son vrai père. S’ensuivra une quête exaltée à travers l’histoire et les continents, qui nous conduira sur les pas de Jules Tillon, héros de la Résistance connu sous le nom de Houdini en raison de ses talents d’évasion, et devenu amnésique à la fin de la guerre des suites d’une blessure. Roman d’une double quête, donc : celle du fils cherchant le père, celle du père se cherchant lui-même.
Juan Manuel de Prada réussit là ce dont rêvent sans doute, peu ou prou, tous les écrivains : la fresque parfaite des passions universelles. Le livre qui parvient à embrasser la totalité des raisons, des actes et des affects. Celui dont il était logique, inscrit, consubstantiel au propos, qu’il intègre et résume ce qu’il y a de plus retranché et de plus extrême en l’homme, toutes les questions que nous nous posons, quels que soient notre temps ou notre génération : notre attitude devant la vie et devant la mort, devant la paix aussi, l’impossible absolu à l’aune duquel nous sommes voués à nous juger – et peut-être à être jugés –, les irréversibles passions que nous fomentons à l’égard de nos parentèles et de nos familles, tout ce à quoi nous devons faire face et que nous savons, ou ne savons pas, affronter. Dit comme cela, on pourrait certes penser qu’il s’agit d’un tour de force, voire d’un coup de force. Or, non. Comme dans La vie invisible, son précédent et sublime roman qui, déjà, se colletait avec les méandres de la culpabilité, l’histoire, chez Juan Manuel de Prada, vient de l’Histoire. Chaque phrase en est taraudée. Chaque idée s’y nourrit. Chaque affect y puise. Cela tient à la minutie de Prada, à son souci de la justesse, mais aussi à son style, qui ne se contente pas d’être d’une très grande élégance mais qui à lui seul suffirait à charrier l’émotion et la gravité, portant tout à la fois le regard vers le fuyant horizon et l’attention vers l’intouchable psyché. D’où l’épaisseur des personnages, leur beauté à la fois puissante et fragile, cette humanité qui, à force d’incessants mouvements internes, ceux de la conscience, ceux des désirs, s’approche toujours plus près des gouffres. Charge aux lecteurs alors de prendre partie, car Prada ne le fera pas pour nous. Ils sont beaux, ces personnages avides de vie, ils sont beaux quand ils aiment et qu’ils désaiment, quand ils se sacrifient et qu’ils tuent, quand ils s’accrochent et qu’ils abdiquent, quand ils tiennent leur rang et qu’ils trahissent. Ils ne sont des personnages de roman que parce que les personnages de roman naissent de nous-mêmes. De quoi sommes-nous, de quoi serions-nous capables ? quid de notre aptitude à la souffrance de vivre une vie finie ? qui de notre aptitude à la conscience ? à l’histoire ? à l’autre ? Il y a chez Prada un va-et-vient constant entre un prométhéisme qui nous sauve de l’idée que nous nous faisons de nous mêmes, et une sorte de défaitisme qui pourrait apparaître comme l’autre nom d’une sagesse ou d’une raison ancestrales ; quelque chose d’un mysticisme originel, constamment mis à l’épreuve de la culpabilité, mû par la promesse intenable de la rédemption et du salut. Quelque chose d’un spleen euphorisant, donc, si le rapprochement n’était par trop saugrenu, une douleur qui remonterait des siècles et qui se résoudrait dans une certaine frénésie à la saisir, à en distinguer l’origine, à en maîtriser la destination.
Il faudrait être beaucoup plus précis et complet pour parler de Juan Manuel de Prada, de ce livre-ci comme de la totalité de son œuvre. On ne le peut. Mais on peut au moins regretter qu’il ne soit pas davantage lu en France, lui, si jeune encore, dont on sait déjà que l’histoire dira qu’il aura porté très haut le flambeau d’une littérature de dimension mondiale, une littérature poignante et raisonnée où chacun aura parfait sa connaissance du monde, et de soi.
mercredi 10 juin 2009
Vebret bretteur
Car la nuit sera blanche et noire, Joseph Vebret - Jean Picollec Editeur
Critique parue dans Le Magazine des Livres, n° 16, mai 2009
Ceux qui arpentent son blog ou lisent les éditoriaux qu’il donne au Magazine des Livres (et à d’autres) éprouveront d’emblée une assez grande familiarité avec Car la nuit sera blanche et noire, tant ce roman étoffe les sujets de prédilection et tourne autour des angoisses, que l’on dira usuelles, de Joseph Vebret. Angoisses qui ont certes à voir avec la littérature, mais qui lui sont bien davantage consubstantielles ; ou, dit autrement, qui ne sont existentielles que parce que l’écriture apparaît comme vecteur d’une rédemption que rien ne garantit jamais. L’emprunt du titre aux derniers mots de Gérard de Nerval n’a d’ailleurs rien de fortuit : c’est aussi pour conjurer, ou à tout le moins canaliser sa part folle que le poète écrivait ; et je ne crois pas forcer beaucoup le trait en percevant dans la relation du narrateur à l’écriture quelque écho indirect ou onirique au suicide du poète. Appréciation que conforte l’incipit, placé sous la figure tutélaire de Pavese.
Voici donc un récit plus étrange qu’il y paraît. D’emblée, le décor posé pourra sembler rebattu : un écrivain pris dans les rets d’une écriture dont il éprouve les limites à saisir et consigner un absolu de la pensée et des émotions, mais qui y puise tellement le suc de la vie qu’elle en contamine l’existence, à tout le moins sa perception. Seulement voilà, rien de tout cela ne saurait être univoque. Aussi, très vite, les questions affleurent : est-ce l’écriture qui métamorphose le réel ? ou est-ce le réel qui la phagocyte ? est-ce l’écriture qui rend fou ? ou la désespérante impuissance de l’écrivain à témoigner d’une certaine intensité existentielle ? est-ce le roman, enfin, qui crée le réel – les mots peuvent-ils tuer ? –, ou le réel est-il au contraire à ce point contrariant que seule l’écriture permettrait de s’en rendre maître et possesseur, c’est-à-dire de s’en libérer ? Le ton est donné dès les premières pages : « Écrire pour remplir le vide ; pour être fort. Pour ne pas avoir peur », écrit le narrateur lors d’un de ses nombreux monologues, narrateur qui dévore par ailleurs les journaux intimes d’écrivains afin d’y trouver « le remède qui leur permit de faire leur vrai métier, qui n’est autre que combattre la mort. » La peur, donc. Mais de quoi ? Non pas tant de la mort, finalement, qui a tout pour apaiser, mais bien de la vie ; de la vie, c’est-à-dire de nous-mêmes.
Selon notre humeur, notre aptitude ou pas à habiter le temps, et plus encore à nous habiter nous-mêmes, notre écriture se glissera dans cette peur, ou au contraire en restera captive. C’est une lutte de chaque instant, et c’est cette lutte-là que Joseph Vebret explore, sous les traits d’un narrateur dont on perçoit assez vite qu’il ne lui est sans doute pas complètement étranger. Aussi Car la nuit… peut-t-il passer pour une longue variation sur le thème de l’écrivain, ici dessiné sous ses traits les plus caricaturaux : asocial, égocentrique, dépressif, alcoolique, solitaire, érudit, amateur de femmes (plutôt jeunes). Ce qui devient intéressant, c’est que cette caricature fournit à Joseph Vebret autant d’occasions de la confirmer que de la révoquer : il y a caricature quand l’écrivain devient sensible à celle qu’on fait de lui. On est écrivain parce qu’on se sent tel (et qu’on le prouve en écrivant), mais on peut l’être aussi dans le regard des autres – ce que ceux-là peuvent aussi bien déplorer, railler, ou nous envier.
Ces autres, donc, le narrateur n’a de cesse de les affronter. Sa famille, pour l’essentiel, avec laquelle il n’a, peu ou prou, plus de relations. Une famille plutôt comme il faut, normative, vertueuse, assise sur un gros bloc de valeurs conservatrices, détentrice comme toute autre d’un certain secret. Ce secret, transmis tacitement de génération en génération, a structuré le grégarisme familial, avec pour conséquence d’excéder le narrateur, de l’en éloigner et, peut-être, de conforter ses motifs d’écriture. Ce qui donne lieu à quelques bons moments d’exposition familiale ; ainsi lorsque le narrateur, veillant son père mort, observe que « nous étions enfin face à face. Et seuls. Privilège qu’il m’avait obstinément refusé ces dix dernières années » ; ou encore à l’issue des obsèques, sa mère ayant eu « l’impression que [son] cœur [allait] s’arrêter », ce qui suggère in petto à son fils un « si seulement » lourd de sens. Il y a un peu de cynisme ici, ce qui est toujours réjouissant, mais comme on pourrait le dire d’une politesse du cœur, d’un trait d’esprit qui ne vise qu’à tenir en bride une forme, même obscure, de surcharge sentimentale. Toujours est-il que notre anti-héros va se mettre en chasse et remonter la filière jusqu’au grand-oncle, exécuté dans de troubles conditions et pour de douteux motifs lors de la première guerre mondiale. Le mensonge, ou plutôt l’étouffement de la vérité, régnait alors en maître, jusqu’au moment où le narrateur s’aperçoit que les membres de sa famille meurent les uns après les autres à mesure que son manuscrit progresse. La trouvaille, digne d’Agatha Christie, est de bon aloi, cette succession de morts plaçant l’écrivain dans une situation morale et psychique à tout le moins inconfortable, et achevant de faire de son rapport à l’écriture un absolu aussi désirable que destructeur. Son sentiment de culpabilité, trait déjà saillant de sa personnalité, s’en trouve décuplé et trouve alors à s’immiscer dans une indifférence pourtant presque totale à ces morts. D’un tel cercle vicieux l’on ne peut guère sortir qu’en le contournant et en creusant des lignes de rupture tout autour – l’alcool, la paranoïa, la schizophrénie, la construction psychique d’une autre réalité.
C’est dans ces lignes de rupture, et à fleur de peau, qu’écrit Joseph Vebret, en n’omettant rien des milles et un mobiles de l’écriture. Ce sentiment d’urgence, s’il participe grandement de la vigueur du récit et de son caractère troublant, a parfois comme désagrément d’estomper certains aspects dont, pour ma part, j’aurais aimé qu’ils fussent davantage disséqués. Je pense notamment à l’addiction alcoolique du personnage principal, tant elle court de bout en bout du texte, et dont il aurait été intéressant de considérer comment et combien elle pouvait être constitutive d’une certaine écriture. C’est que Vebret est un écrivain direct, concis, qui ne déteste pas que la narration se fasse par moments brutale ou allusive – son accélération, très bienvenue, dans les dernières dizaines de pages, en témoigne. Cette brutalité n’est d’ailleurs pas étrangère à l’impression de naïveté ou d’ingénuité que laisse le texte, et qui en fait en partie le charme. C’est à l’adolescence qu’on interroge ses velléités d’écriture et de littérature, comme c’est à l’adolescence que l’on pose et se pose les questions les plus absolues : quelque chose chez Vebret continue de les ressasser, trouvant réponse dans la poursuite de l’action, c’est-à-dire de l’écriture : « Chaque livre était un suicide ; chaque commencement de manuscrit une renaissance. Et entre les deux, un véritable travail de deuil s’imposait à moi », fait-il dire à son narrateur. C’est évidemment cet entre-deux qui constitue, et le matériau, et le quotidien de l’écrivain – puisqu’il n’en est pas moins homme –, et qui taraude ici l’histoire de celui qui, « à force de puiser dans le quotidien pour écrire [ses] romans, [a] fini par romancer [son] quotidien. »
dimanche 7 juin 2009
Whitesnake au Casino de Paris

C'était
jeudi soir, au Casino de Paris. Quand on est gamin ou quasi et
qu'on découvre le hard, on sait d'instinct que ce groupe-là, Whitesnake, et
que ce type-là, David Coverdale, appartiennent déjà à une certaine légende. On le sait sans même rien savoir ou si peu de l'histoire de cette musique, on le sait parce qu'on a entendu cette voix et qu'on a posé sur sa platine Fool for you loving, Lonely days lonely nights, Walking in the shadows of the blues ou Ain't no love in the heart of the city. On le sait parce qu'on sent que cette énergie a une histoire et que cette histoire dépasse amplement celle du rock, et qu'elle en dit plus long qu'elle ne le croit elle-même, peut-être, sur une certaine manière d'être d'un temps et d'y exister. Les bons vieux hardos qui ont garé ce soir leur moto ou leur vieille Renault sur le trottoir en attestent, avec leur bedaine, leurs rose tatoos sur l'épaule et leur gueule un peu cabossée, leur tee-shirt de Led Zeppelin et leurs rides d'anciens jeunes gens devenus pères. Les vieux rockers, ceux qui ont fait du rock la toile de fond plus ou moins secrète de leur vie, quelle qu'elle ait été, ont toujours quelque de chose de rieur et d'enfantin, pour peu qu'ils se retrouvent entre eux autour d'une bonne bière, et de leur musique. 
Et puis il y a Coverdale. Cette voix qui contribua ô combien au succès des premiers albums de Deep Purple, au tout début des années 70, rauque, joueuse, nouée autour des vieilles chaleurs généreuses du blues et de la soul. Cette allure à mi-chemin entre Alice Cooper et les cabotinages sexy d'un Mick Jagger. Coverdale qui donne ici tout son corps à la scène, la traverse d'un bout à l'autre, emplit chaque seconde de ses clins d'oeils, de ses interpellations, de ses sourires entendus, Coverdale qu'on dirait heureux comme un gosse de pouvoir éprouver un tel plaisir, ce soir encore, le bonheur de se dire que c'est encore possible, à soixante ans ou presque.
On pourrait dire qu'il s'agit du show de vieux professionnels rôdés aux roueries du spectacle : rien ne serait plus faux. Il y a place ici pour l'improvisation, pour le jeu et l'aléa, pour la sueur et les mauvaises odeurs, pour tout ce qui fait que le rock conserve cette fraîcheur caractéristique, ce quelque chose d'éternellement adolescent dont le rock ne peut se défaire et qui fait qu'on y était, nous aussi, ce soir. Till the day I die...
lundi 1 juin 2009
Et que morts s'ensuivent : sur le blog Pages à Pages
Critique parue sur le blog Pages à Pages
http://pagesapages.wordpress.com/
31 mai 2009 - Par Christine Jeanney
« Apprendre une nouvelle forme de respiration, inventer les gestes nouveaux, méthodiques, précis, imaginer d’urgence un calcul qui permette d’absorber la quantité d’air qu’il faut, juste ce qu’il faut, ni trop ni trop peu, ne pas s’étrangler, épargner les côtes quand l’air pénètre et se diffuse. » C’est ce à quoi s’exerce Matthieu Vilmin, dans sa chambre d’hôpital. Vivre est difficile dans Et que morts s’ensuivent. Et mourir n’est pas simple, seulement légèrement plus rapide.
À travers onze nouvelles, Marc Villemain prend la parole. De force. Il formule des hypothèses, nous prévient lorsqu’un détail qu’il vient de préciser n’est pas utile. Nous prend à partie. Exprime son opinion, juge, tourne en dérision, accompagne, raisonne ou dénonce. Il ne se cache pas. Il se place même dans la lumière, se plaisant à user d’un style ciselé, aussi pointu que riche, aussi achevé que retors. Puis, lorsque nous sommes ébahis, hébétés par l’élégance d’un geste que l’on imaginerait volontiers habillé de dentelles, il se retourne, soudain rude : les yeux féroces et le couteau entre les dents.
C’est qu’il a décidé de jouer avec notre température, et d’insuffler un chaud et froid, un comique et tragique dans son recueil.
Sans oublier le duel, ou la danse, du couple vie/mort. Les onze personnages-titres de ces nouvelles se retrouveront posés sur sa table « d’écrivain-légiste » en fin d’ouvrage, dans la partie titrée Exposition des corps.
La mort est présente partout : « digérée » dans Anna Bouvier, hasardeuse dans Lisa Cornwell, en forme de point final dans M.D.…
Elle est aussi présente à l’intérieur des corps. En devenir, cela va de soi, toute existence étant par nature forcément « périssable ». Mais Marc Villemain va au-delà, montrant des morts « effectives » dans des corps de vivants, des sortes de « morts dans l’âmes »…
« Mort dans l’âme », à l’intérieur du corps, par exemple, d’une critique littéraire renommée, « aujourd’hui disparue, [qui] a mis un terme à toutes ses activités éditoriales et ne communique plus guère que par onomatopées et grognements. »
« Mort dans l’âme » et le crâne de Jérôme Allard-Ogrovski, depuis qu’il a empoigné brutalement « les ciseaux qui traînaient par terre. »
« Mort dans l’âme » de Jean-Claude Le Guennec, amputé au fond d’un grenier rempli d’enfants…
Traversant ces nouvelles comme une danseuse de cirque, le personnage de Géraldine Bouvier se fait protéiforme. Tour à tour femme de ménage, mère de famille, infirmière, petite amie d’un fan de heavy metal, ex-femme d’un aquarelliste amateur ou simple voisine, elle sautille d’une nouvelle à l’autre, faisant, semble-t-il, une sorte de pied de nez à la Camarde…
La nouvelle Pierre Trachard est très percutante : un style plus épuré pour un décompte inéluctable et minuté :
« Il a fini sa bière, s’est rassis sur le bord du canapé et, pour la deuxième fois, coudes sur les genoux, a mis son visage dans ses mains. Ainsi est-il demeuré près de trois minutes. Il ne s’est rien passé la minute suivante. À vingt heures cinquante-neuf, il s’est levé et a pris la direction de l’escalier sportivement enjambé, renversant au passage la petite horloge de salon qui se brisa aussi net. Mille et un petits mécanismes se sont conséquemment répandus à terre, et la grande aiguille dorée, retombant sur le sol après moult circonvolutions dans les airs, a lancé sur le soir un éclat presque inespéré. »
Dernière nouvelle de Et que morts s’ensuivent, et peut-être la plus attachante à mes yeux, M.D. semble une esquisse d’autoportrait, tracée sur la buée d’un miroir :
« Donc, M.D. sera à sa table de travail. Elle relira mot à mot ces histoires qui lui tombèrent sous les doigts, s’étonnant elle-même de leur rythme, de leur sonorité, de leurs caprices, quand ce n’est pas des personnages eux-mêmes. C’est qu’ils sont si réels ces personnages, si proches. Elle se demandera si le lecteur aura conscience de la réalité fantomatique de ces personnages dans son cerveau. »…
dimanche 31 mai 2009
Le métier
Plus j'écris, et plus je publie, plus m'apparaît difficile, même impossible, le métier d'écrivain.
samedi 30 mai 2009
Et que morts s'ensuivent : Géraldine Bouvier continue de mettre le feu à la Belgique...


Article paru dans Le Vif / L'Express, premier hebdomadaire d'information en Belgique francophone - 22 mai 2009
Enfilez sur une brochette un scoliaste, un
gypaète, l’omerta et saupoudrez de quelques éphélides kymriques. Vous
participez au plus grand festival de jeux de mots, de néologismes et
autres réjouissances lexicales. Le titre, judicieux, Et que morts s’ensuivent
donne le ton ; onze nouvelles, onze cadavres, onze corps exposés en fin
de recueil, selon des épitaphes pour le moins originales. Le lecteur se
régale : quand le comique gifle le tragique, la raillerie devient
ingénieuse. Les invités, originaux, – un curé-conseiller vinicole, une
cantatrice adepte du cannibalisme, une meurtrière occasionnelle
allergique, aux rhinites chroniques ou encore une critique littéraire
psoriasique victime d’une jeune romancier qu’elle a exécuté –, tous
vous raviront. Mais le personnage le plus énigmatique demeure Géraldine
Bouvier, sorte de muse faucheuse qui tire son fil d’Ariane à travers
toutes les nouvelles. On ne peut s’empêcher d’évoquer le «
langage-univers » de Boris Vian, le cirque de l’extrême digne de
Houellebecq ou encore le nouveau roman quand Marc Villemain décrit « la compilation des minutes de l’existence
» où rien ne se passe. Mais si ce jeune auteur est un creuset de tout
cela, il reste avant tout « lui », avec sa verve grinçante et sa leçon
de style, digne des grands romanciers du XIXè siècle. © M.-D.R
vendredi 29 mai 2009
Prix Mollat : le verdict
Je veux saluer ici Nathalie Léger, brillante concurrente et finalement lauréate du Prix Lavinal. Qu'elle boive à notre santé à tous, ses cinq concurrents, un bon verre de ce Lynch-Bages promis !
Nathalie Léger se voit ainsi récompensée pour L'exposition, son dernier livre paru chez P.O.L., que je compte bien lire prochainement.
Plus d'informations ici, sur le blog de la librairie Mollat.
mercredi 20 mai 2009
Et que morts s'ensuivent : Casa, Mensuel de la Maison de l'Amérique latine (Belgique)

Les nouvelles de Marc Villemain, publiées dans Et que morts s’ensuivent (Editions du Seuil), sont succulentes. Ce sont des satires sociales impitoyables, des univers diaboliques, des chroniques grinçantes, douces amères, mais toujours très réussies.
Si tout l’ouvrage est explosif, la nouvelle qui nous intéresse plus particulièrement est celle publiée sous le titre « Lisa Cornwell ». Lisa Cornwell, une des plus grandes fortunes de la planète, est enlevée par Georges Sanchez, Argentin d’origine. Sanchez fait partie d’un groupe d’idéalistes qui ont commué leur misère sociale en idéal politique.
Mais un beau jour, Sanchez en a eu assez d’observer, d’analyser ce capitalisme qui met l’Amérique latine et le monde à genoux. Il a enlevé Lisa Cornwell et... je vous invite à déguster les nouvelles de Villemain.
Jean-Michel Klopp - Rubrique Lettres des Amériques
Casa, n° 60 - Mars 2009
Site internet : http://america-latina.be/
jeudi 14 mai 2009
Et que morts s'ensuivent : Le Soir (Belgique)

![]()
Tout frais Grand Prix SGDL, l’auteur aligne onze épatantes nouvelles, contemporaines, noires de noires, drôlement tragiques, tragiquement drôles. Copines chez l’esthéticienne, critique littéraire à psoriasis, infirmière déprimée, héritière richissime, inventeur maniaque et autres voient la mort de près, amenée parfois par la curieuse Géraldine Bouvier qui apparaît sous divers aspects. (L. C.)
mardi 12 mai 2009
Une vie
Parure d’emprunt, Paula Fox – Éditions Joëlle Losfeld
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie-Hélène Dumas
Critique parue dans Le Magazine des Livres, n° 15, avril/mai 2009
Sans en comprendre parfaitement les raisons, j’ai fini par attendre avec une certaine excitation chaque nouvelle traduction de Paula Fox. Cela paraîtra un peu idiot de le formuler ainsi, tant il peut sembler normal d’éprouver de l’impatience à une perspective de lecture d’un très grand écrivain. Ce n’est pourtant pas suffisant. D’abord parce qu’il y a beaucoup de grands auteurs, ensuite parce que, comme dirait l’autre, Paula Fox n’était pas nécessairement mon genre. D’où vient, d’ailleurs, que nous semblons nouer avec tel écrivain un lien, peut-être pas privilégié mais tout de même d’une intimité certaine, quand tel autre ne le mériterait pas moins ? d’où vient que nous ne parvenons parfois plus, mieux : que nous nous refusons à distinguer dans l’œuvre de cet auteur tant attendu un livre plutôt qu’un autre, quand il va de soi, en toute raison, que tous ne se valent sans doute pas ? Il y a là un mystère propre à chaque lecteur : l’origine un peu insoluble d’une lecture mémorable, le discernement plus ou moins instinctif d’un univers, une certaine aisance à y évoluer, un plaisir particulier à en épouser ce qu’il a de singulier. Outre, cela va de soi, l’admiration pour un talent, un style, une pensée. Tous ces ingrédients, aussi légèrement évoqués soient-ils, je les retrouve à chaque fois dans les livres de Paula Fox ; c’est peu dire, donc, que j’attendais beaucoup de ce livre-ci, annoncé comme ses Mémoires – du moins une partie, la période couverte allant de la petite enfance à la fin de l’adolescence.
Les familiers de Fox ne seront pas désorientés, loin s’en faut : non seulement ils trouveront dans ce texte les ingrédients qui font la qualité habituelle de ses romans, mais davantage encore tous les motifs personnels et biographiques qui les aura nourris. On saisira mieux au passage ce qui différencie le roman de l’autofiction, tout ce qui distingue l’art suprême de mettre en scène l’existence afin de la mieux saisir et celui de chercher une ouverture à la littérature dans la dramaturgie du moi ; tout comme on aura plaisir à retrouver, sur quelques dizaines de pages, ce qui sous-tendait La légende d’une servante ou les décors de Côte Ouest.
Certes, la vie de Paula Fox, spécialement ici son enfance, a tout d’une matière romanesque. Délaissée très jeune par un père sensible mais par trop porté sur l’alcool d’Hollywood et par une mère paniquée à la seule idée de la maternité, élevée par un pasteur qu’elle nomme son « oncle » et recueillie par une grand-mère cubaine, sans le sou et trimbalée par monts et vallées à travers les États-Unis, moralement très isolée, l’épopée de Paula Fox a quelque chose de ces destins américains tels qu’on les rapporte parfois sous forme de saga. Pourtant, Fox a cette manière de se raconter en exhumant le regard qu’elle portait encore sur la vie quand, enfant, elle imaginait « que les gens étaient enfermés à l’intérieur de la terre comme les noyaux dans les fruits » et ne comprenait pas « que l’on puisse voir le ciel » : elle ne cherche pas tant à faire émerger un sens qu’à s’approcher au plus près des émotions d’antan et en saisir ce qu’elles pourraient avoir d’immuable. Sans doute d’ailleurs est-ce ce qui les rend si présentes et si vives, et explique en partie la centralité du père dans une existence dont il fut le grand absent. Centralité et tendresse, grande tendresse, oui, pour cet homme dont on devine, sous ses grands airs et les mots de sa fille, la fragilité, le malaise, la sensation persistante de l’inaccompli. C’est la force de ce texte assez unique en son genre que de livrer une matière aussi incroyablement vivante après tant d’années, conduisant finalement le lecteur à rôder autour d’une œuvre romanesque que cet éclairage ne rend pas moins mystérieuse.
samedi 9 mai 2009
Un corps sain dans un esprit malsain
Sauvagerie, J.G. Ballard – Éditions Tristram
Traduit de l’anglais par Robert Louit
Critique parue dans Le Magazine des Livres, n° 15, avril/mai 2009
J’ignore ce qui aura motivé la décision des éditions Tristram de publier cette nouvelle traduction du Massacre de Pangbourne, paru chez Belfond en 1992. Il n’est cependant pas interdit d’y voir un peu de malice au moment où la France, abolissant pour partie ses clivages politiques traditionnels, s’enfonce avec une certaine bonne conscience dans le temps sécuritaire. Lire Sauvagerie à cette aune est donc assez jouissif – ou décourageant, si l’on songe à l’aggravation de cette tendance depuis sa première édition.
Reste qu’il serait tristement insuffisant de ne voir dans Sauvagerie qu’une simple dénonciation d’un ordre politique et moral. Si l’intention anti-sécuritaire et anti-hygiéniste de Ballard n’est pas discutable, et concentrée tout entière dans cette saillie selon laquelle « dans une société totalement saine, la folie est la seule liberté », c’est d’abord à un incroyable brio littéraire qu’il convient de s’attacher et de rendre hommage. Mais il faut à ce propos dire un mot de ce qui sous-tend une certaine vision de la littérature anglo-saxonne (quoique plus spécialement américaine), souvent perçue comme excessivement arc-boutée sur l’impératif d’efficacité – entendez : au détriment d’une certaine profondeur. Pour des raisons qui remontent à loin, ladite efficacité est parfois considérée comme une vulgarité, comme l’indice d’une appétence outrancière pour l’image et le spectacle : l’artificialité supposée de l’efficacité narrative jouerait comme un révélateur de superficialité. Outre que l’histoire littéraire montre que cela peut être l’inverse et que l’on peine parfois à trouver quelque profondeur que ce soit dans une certaine littérature dite psychologique ou intimiste, toute la puissance de J.G. Ballard tient aussi à une manière de balayer les registres et de prendre à revers certaines profondeurs supposées pour en faire émerger d’autres. Le parti pris adopté ici – renverser le plus élémentaire des valeurs communes – n’est ni gratuit, ni simplement ludique ou provocateur, mais nourri à une forme d’angoisse qui a partie liée à une modernité telle qu’on la vante assez couramment. De sorte que Ballard n’est pas tant un auteur de science-fiction que l’immense écrivain d’un réel lourd de menaces pour le futur. Il y a sans doute chez lui autant de jouissance à décrire un réel imparfait, et à le décrire parfois avec un cynisme sociologique très réjouissant, que de colère et d’irritation devant le spectacle donné par les humains en société.
Nous ne dirons rien ici de l’histoire, tant il est impossible de le faire sans en révéler les attendus et le dénouement. Il suffira de savoir que les résidents d’une très luxueuse banlieue londonienne, jouissant de cette « satisfaction sans aspérités qui vient de la combinaison de l’argent et du bon goût », sont retrouvés morts un beau matin, qu’il n’y a aucun survivant et que tous les enfants ont disparu : « Dans un intervalle de temps généralement estimé à vingt minutes maximum, environ trente-deux personnes ont été sauvagement mais efficacement mises à mort. » Incarnation de l’idéal d’une société moderne toute entière dévouée à la réussite sociale de sa progéniture, productrice d’ordre, d’hygiène et de tolérance au point qu’« ici, même les feuilles emportées par le vent semblent avoir trop de liberté », ce quartier résidentiel a fini par produire un « despotisme de la bonté » dont on comprend qu’il ait pu charrier un vent de révolte : « ils ont tué pour se libérer d’une tyrannie de l’amour et de la gentillesse. » C’est l’injonction à l’intégration qui est visé : l’intégration qui induit la norme, la norme qui induit la dictature – fût-elle la plus douce et la plus luxueuse. Sous ses dehors de fable moderne pour société en totale déliquescence spirituelle, Sauvagerie constitue une proposition politique assez redoutable, en plus d’une expression littéraire de tout premier plan. La totale maîtrise des genres littéraires et l’excellence des combinaisons narratives se conjugue chez Ballard à un pessimisme historique et sociologique qui n’a rien d’esthétique : sous la farce, il y a une désolation cruelle, celle qu’amène un monde qui ne se sent jamais autant menacé que par ses propres libertés. Ce régal ambigu, que connaît tout lecteur de Ballard, est à même de qualifier le génie.
vendredi 8 mai 2009
Et que morts s'ensuivent : La Lettrine
Anne-Sophie Demonchy signe, dans La Lettrine, un article élogieux sur Et que morts s'ensuivent. A lire sur le site, ou en cliquant sur Lettrine - format pdf.
jeudi 7 mai 2009
Le Magazine des Livres, 16
Voici donc la seizième livraison du Magazine des Livres, de très belle tenue.
J'y recense ce mois-ci trois livres :
- - Car la nuit sera blanche et noire, de Joseph Vebret, chez Jean Picollec ;
- - Sois près de moi, d'Andrew O'Hagan, chez Christian Bourgois ;
- - Enfin Le Septième Voile, de Juan Manuel de Prada, au Seuil.
Mais ce nouveau numéro est riche de bien d'autres choses. D'abord un long entretien plein de verdeur avec Michel Déon, mené de main de maître par Pierre Gillieth. Une rencontre très intéressante avec Jérôme Ferrari, signée Léthée Hurtebise. Pour ceux qui l'aiment, un long dialogue entre Philippe Djian et Thierry Richard. La suite de la réflexion, toujours aussi profonde, de Pierre Cormary sur François Mauriac, "l"épouilleur", et, dans le droit fil, l'interview de Jean-Luc Barré sur le sujet (qui a au moins comme point commun avec Jean Lacouture d'être un vrai lecteur de Mauriac), puis une très belle critique de La paix des cîmes, signée Frédéric Saenen. A signaler enfin une nouvelle chronique à suivre avec attention, celle de Christophe Roux sur l'économie du livre.








