samedi 30 septembre 2006
Un jour...
Un jour, quitter la grande ville : autant retrouver les espaces désertés, là où le moderne ne saurait être corrompu - puisqu'il n'est pas.
vendredi 29 septembre 2006
Jan Zabrana
Lecture de Toute une vie, de Jan Zabrana, publié chez Allia.
Court aperçu de la vie de Jan Zabrana, pour une meilleure compréhension :
Jan Zábrana est né en 1931 dans une petite ville de Moravie. Après l’arrivée au pouvoir des communistes en 1948, sa mère est condamnée à dix-huit ans de prison et lui-même est exclu de l’université en 1952, tandis que son père est à son tour condamné à dix ans de réclusion. Jan Zabrana travaillera comme ajusteur-mécanicien dans une usine de construction de wagons, puis comme traducteur du russe et de l’anglais. La libéralisation culturelle des années 1960 lui permet de publier quelques romans policiers, ainsi que de la poésie. Son journal, Toute une vie, est retrouvé après sa mort et publié en 1992 ; il contient finalement tout ce qu'on lui interdisait de publier. L'édition 2005, chez Allia, constitue une infime partie de ce journal.
La profonde et angoissante nécessité de certains livres interdit toute ébauche de critique littéraire
- au sens formel du terme. C'est naturellement le cas de tout journal,
mais plus encore, sans doute, de tout journal clandestin. Aussi celui
de Jan Zabrana n'appelle-t-il aucune exégèse (étant entendu, de toute
façon, qu'il est assez sublimement écrit) : on ne le lit que pour
prendre connaissance d'un être, d'un monde, d'une époque, et afin que
ne meure pas tout à fait la mémoire de ce qu'une société humaine a pu
faire aux hommes. La machine communiste totalitaire est connue de tous
: à la description de cette machine, Zabrana n'apporte sans doute pas
grand-chose de factuel ; il n'apporte que l'essentiel : cette manière à
la fois unique et universelle de témoigner - comme si sa seule
souffrance englobait et incarnait toutes les autres, comme si, de ce
témoignage par définition unique, nous pouvions entrevoir les
témoignages de tous ceux dont nous ne saurons rien. Seul au milieu de
tous les autres qui virent eux aussi leur vie brisée, Zabrana nous
livre des pensées qui se révèlent comme des armes de résistance aux
hypocrisies du temps et aux emballements idéologiques intemporels - et,
au passage, sans le savoir, ridiculise nos renoncements et nos
aveuglements présents. Ici la colère emporte toujours la plainte, et
seule la mort, la mort naturelle, y mettra un terme. C'est sa victoire
- ultime et posthume : en dépit de tout, en dépit, même, de son
désespoir et de ses écoeurements, il ne se sera pas lui-même donné la
mort, contrariant ainsi le secret désir de l'appareil communiste de
l'époque.
Nous reste donc ce journal, ou plutôt ce que lui-même appelle son diagnostic.
Florilège :
- On peut se demander ce que l'on regrettera le plus face à la mort : ce qu'on n'aura pas vécu ou ce qu'on n'aura pas fait.
- L'homme, passé la quarantaine, commence-t-il à économiser son sperme parce qu'il a enfin compris que c'est son seul argument et son unique contribution au débat sur l'avenir du monde ?
- Des générations de cons versifiants s'adonnaient à la divination de l'avenir.
- Quand j'en aurai assez de marcher sur les bords, j'irai me balader au fond de l'étang.
- La sanction du courage est la mort. Idem pour la lâcheté.
- Les maladies dont nous combe la vieillesse sont une grâce. Dans la vieillesse, la nature nous fait don de l'oubli, de la surdité et d'une mauvaise vue, et aussi d'un peu de confusion juste avant la mort. Les ombres qu'elle projette à l'avance sont froides et salutaires.
- Et le soleil a cuit les pendus du matin. Au soir, ils pendaient hâlés bruns à leurs potences.
Ecrire et bruire
Une brasserie parisienne où j'ai quelques habitudes. Aucun goût notable, aucune originalité, rien pour se distinguer, aucune sociologie attitrée, aucun code ni signe de reconnaissance, juste les gens du quartier, ou ceux qui y travaillent, et les touristes. Ambiance sonore maximale : on se croirait dans une de ces discothèques des années quatre-vingt, criardes, kitsch, plutôt sans âme. Mais, comme partout où l'homme a ses habitudes, bien sûr on est gentil avec vous. Je connais les serveurs, ce sont des bosseurs, ils sont efficaces, serviables, toujours une attention pour moi. L'un d'entre eux me demande comment je fais pour lire dans tout ce bordel : faute de mieux, je lui réponds que c'est un bon exercice. N'empêche, je ne pouvais jusqu'à présent ni lire ni écrire sans qu'ait été fait le plus total silence : le passage d'une voiture dans la rue, le goutte-à-goutte d'un robinet défectueux, le bruit de pas des voisins dans l'escalier, un lointain grésillement, tout me troublait au point de m'empêcher d'écrire - ou au point de m'en donner le prétexte. Ici, maintenant, dans ce capharnaüm où tout s'efface tant tout est recouvert, je peux lire et écrire - je veux dire que je peux vraiment le faire Sans doute parce que la lourdeur ambiante, cette vulgarité qui bruit de tous les bruits de la mécanique quotidienne, m'oblige, par esprit de contradiction et comme pour rétablir l'équilibre, à une certaine dignité dans la pose ; mais plus sûrement parce qu'alors je trouve quelque chose d'autre à fuir que moi-même.
jeudi 28 septembre 2006
Les 3 P de Moix
Partouz, Podium, Panthéon : il a fallu le succès pour que Yann Moix déserte, non la littérature, mais son ambition introspective et visionnaire. Tout le bien que je pensais de cet auteur lorsqu'il publia ses premiers romans (Jubilation vers le ciel, Les cimetières sont des champs de fleurs) se heurte désormais au personnage qu'il s'est construit. Sans doute y a-t-il du marketing là-dedans (l'icône de l'écrivain houspillant, râleur, asocial, masochiste, incorrect et violent), mais je regrette surtout que la société ait triomphé de lui au point de vampiriser son écriture et sa vision du monde. Retournement somme toute assez classique : le tenant de la rébellion individuelle devenu simple miroir de son temps ; or le temps étant ce qu'il est, le miroir est à tout le moins terne.
Tant et si bien qu'il suffit de feuilleter distraitement Panthéon pour voir à l'oeuvre un étrange processus : un écrivain qui désapprend à écrire en écrivant.
La bonne méthode de Franz Kafka
J'écris autrement que je ne parle, je parle autrement que je ne pense, je pense autrement que je ne devrais penser, et ainsi jusqu'au plus profond de l'obscurité.
Pôv' bêtes !
"En 2006 ! une ignominie, une barbarie. (...) Je ne comprends pas qu'on tolère, qu'on fasse souffrir à ce point. Parce qu'ils n'ont pas le droit à la parole, qu'ils ne peuvent pas répondre, qu'ils ne peuvent pas se défendre. (...). Je ne peux pas vivre dans le monde dans ces conditions-là, je m'y refuse." (Sur RTL)
Voilà un cri du coeur comme le Spectacle en aime. Il émane d'une certaine Corinne Touzet, comédienne. Evoque-t-elle ici la situation des centaines de milliers de bagnards qui moisissent dans quelque taule totalitaire et secrète, ou des centaines de milliers de réfugiés dans le monde, ou de ces Pakistanaises qui attendent la mort en prison parce qu'elles ont été violées et que seule la parole de l'homme fait foi (cf. Libération), ou peut-être, puisque c'est à nos portes, celle de nos prisonniers à nous, de plus en plus souvent condamnés à des peines exobitantes dans le soulagement général, et parfois à des conditions d'existence que nul ne tolérerait pour un chien perdu sans collier ? Eh bien non, je vous le donne en mille : ce n'est pas sur la condition humaine que pleure la comédienne au grand coeur, mais, précisément, sur la condition animale. Cela dit, on est bien content d'apprendre que l'héroïne de nos séries B "se refuse à vivre dans ces conditions-là". En contrepoint à la lecture de Jan Zabrana (voir plus haut), je trouve que ça a de la gueule.
mercredi 27 septembre 2006
Et je dirai au monde toute la haine qu'il m'inspire
Maren Sell éditeurs - Janvier 2006
Plus d'informations - revue de presse et autres ici
Monsieur Lévy
Editions Plon - Octobre 2003
Plus d'informations - revue de presse et autres ici
L'esprit clerc - Emiles Combes ou le chemin de croix du diable
Aux nouveaux arrivants...
Ma
défiance quasi instinctive à l'égard des nouveaux moyens mis à la
disposition des humains afin qu'ils communiquent davantage (communiquer
quoi ? à qui ? pourquoi ?) n'a d'égal que mon attrait pour des
technologies qui, outre leur plastique flatteuse, semblent accroître la
liberté individuelle - ou le sentiment de cette liberté, ce qui, après
tout, revient peut-être au même. Ceci explique sans doute le léger
temps de retard qui caractérise toujours chez moi l'acquisition de la
nouveauté : je me suis mis au téléphone portable quand l'objet courait
déjà les rues, j'ai ouvert un site Internet personnel quand tant
d'autres écrivains en possédaient déjà ; et j'ouvre ce blog, donc,
quand des gamins encore en âge de jouer aux billes butinent allègrement
sur la toile comme s'ils y étaient nés.
Peut-être d'ailleurs ne serai-je absolument pas assidu, et l'idée de ce blog disparaîtra-t-elle aussi vite qu'elle m'est venue. Toutefois, l'une des principales raisons qui me conduisent ici peut sembler suffisamment forte pour en attendre une certaine pérénnité. Mon travail d'écriture est en effet principalement romanesque ; or l'exigence du roman n'autorise aucune confusion avec les humeurs (nécessairement volatiles) de son auteur. En s'embarquant dans la rédaction d'un roman, on sait qu'on en prend pour longtemps. Le blog permettrait donc d'évacuer lesdites humeurs volatiles, les opinions, les mouvements intempestifs, les gaietés ponctuelles ou les lassitudes, petites ou grandes, inhérentes à toute existence, bref tout ce qui n'appartient pas et ne doit pas appartenir au roman.
Et puis, bien sûr, le blog possède l'attrait de tout journal - intime ou pas : il permet de conserver un état. Qu'étions-nous hier ? avant-hier ? il y a un an ? dix ans ? Le blog agirait donc comme un processus d'archivage de sa propre existence - mais attention : qui dit archivage dit sélectivité, tri, reniements, jeu, mensonges et vraix-faux dévoilements. Un archivage raisonné, donc, qui ne saurait en aucun cas épuiser l'existence, mais qui en reflèterait et en conserverait certains états.
Pourquoi, alors, ne pas se contenter d'un cahier et d'un crayon ? Sans doute, et l'on revient ici aux règles du roman, parce que la question de l'auteur, du narrateur et de l'interlocuteur n'en finit pas de se poser. Ecrivant, naguère, dans mon journal "intime", je n'avais d'autre interlocuteur que moi-même - d'où une bouillie, le plus souvent épaisse et franchement mensongère ; le blog pourrait donc bien être un anti-journal, la présence possible d'un lecteur inconnu rendant insupportable, interdisant, même, la tentation de l'exutoire.



