dimanche 1 octobre 2006
Richard Millet
Lecture de Dévorations, de Richard Millet, chez Gallimard.
J'ai lu je ne sais plus où (qu'importe, d'ailleurs) qu'il y avait dans ce Richard Millet-là une preuve, la preuve, de son arrogance et de son aristocratisme social, entendez sa haine du peuple et des indiscutables vertus de la démocratie, à fondre ainsi la voix de l'auteur dans celle d'une jeune femme de minuscule origine, une pauvrette réduite à user son être et ses rêves en faisant le service dans un quelconque bistroquet enterré bien loin de la vie des villes, bien loin, à sa manière, de la France, et à lui attribuer des fantasmes de bécassine devant un homme de vingt ans plus âgé qu'elle qui, au passage, pourrait bien avoir quelques traits de l'auteur. Outre qu'une fois de plus la critique se focalisait sur ce qui n'a pas trait directement à la littérature, elle était surtout d'une singulière (et hypocrite) bêtise. Car c'est évidemment tout l'inverse : il y a toujours chez Millet cette authenticité et cette tendresse à parler avec, ou plutôt dans la voix des êtres de rien, des anonymes du show humain et des oubliés du grand cirque. Le tropisme social-compassionnel étant ce qu'il est en France (triomphant), certains lecteurs et critiques de livres ne semblent plus pouvoir réfléchir autrement qu'en s'y soumettant à leur tour : leur souci du bien se substitue au désir du beau - preuve, s'il en était besoin, du triomphe de la pensée idéologique, quand on nous annonçait il y a peu encore, et autant que faire se peut à fiers coups de clairon, l'ère enfin advenue de la mort des idéologies.
Or, non seulement la pauvrette est d'une grâce infinie, mais elle donne à Richard Millet l'occasion des plus belles pages de son oeuvre. C'est bien embêtant, je sais, de célébrer de la sorte un tel fieffé réactionnaire, mais c'est un fait avéré que Richard Millet compte parmi nos plus grands stylistes. Ce n'est pas tant qu'il perpétue une tradition, c'est surtout qu'il est de ces écrivains qu'habite le noyau, le coeur secret de la raison d'être littéraire. Quand ça racole à tour de pages sur les étals des grandes surfaces à vocation culturelle, son intelligence sensible et la très profonde beauté de son écriture constituent la plus belle preuve d'une certaine permanence de la littérature. C'est, à tout le moins, réconfortant.
Commentaires
ce que je trouve étonnant c'est qu'il arrive à se confondre avec cette "pauvrette" pour en faire une reine..
et puis j'adore ses phrases sur les écrivains (effectivement ça ne doit pas plaire à tout le monde de l'écriture)))
Oui, tout est touchant dans cette histoire. Et puis il y a cette écriture, incroyablement voluptueuse, riche, sensuelle, et qui fait de Richard Millet un des plus beaux specimen de la littérature française. Quant aux écrivains, je crois que seuls ceux qui ne le sont que de très loin peuvent se blesser en lisant ce que Millet dit d'eux... MV - et encore merci d'avoir laissé ici vos commentaires.
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