dimanche 29 octobre 2006
Des hommes en chorée
Salva TM, Philippe Di Folco, Editions Denoël
Article paru dans la News des Livres de la Fondation Jean-Jaurès - Janvier 2006
Le lecteur appréciera sans doute que je confesse d’emblée ma relation d’amitié avec Philippe Di Folco. La crainte du copinage littéraire, dont on a bien raison de considérer qu’il fait courir au goût commun le risque de la corruption, ne saurait pourtant suffire à interdire que l’on se penche sur l’œuvre d’un proche. L’écrire ainsi, en guise de préambule et d’avertissement, constitue autant un gage de mon honnêteté que j’adresse au lecteur qu’une injonction morale à laquelle je décide de me soumettre ; et peut-être une manière, fût-elle illusoire, de mettre les affects au panier pour ne me consacrer enfin qu’au travail critique – car telle est bien mon intention.
Au royaume du roman contemporain français, les intimistes sont rois. Le faire observer n’est pas le regretter : dans cet intimisme-là les lettres françaises ont toujours excellé, et qu’il s’absorbe en lui-même fait assurément progresser l’imaginaire de tout écrivain authentique. Une fois prises ces précautions d’usage, il n’est pas interdit, tout de même, de redouter la tendance naturelle du juste intimisme à se dégrader en narcissisme. Quelque chose du vase clos ; de la tour d’ivoire ; ou du ressassement, ce frère ennemi de la rumination féconde qui nous fait persévérer dans notre être. Aussi l’incorrigible pessimiste peut-il être enclin, voire autorisé, à observer la lente dérive du continent singulier vers l’îlot précaire du particulier, ainsi que procéderait la frêle embarcation qui, transportant en son bord un pêcheur assoupi, se retirerait en glissades étales sur les eaux sombres et profondes d’une mer étrange et lugubre, finalement condamnée à disparaître bien loin derrière la ligne d’horizon, ou plus prosaïquement à s’échouer sur un sable infertile et sec. Sans doute cette tendance au recroquevillement boudeur fait-elle seulement écho à quelque mouvement dangereux et souterrain de nos sociétés, percluses d’angoisse dans un monde où le seul fait d’avancer, mécanique, semble être admis comme une preuve de notre volonté de progresser. Dès lors la littérature se poserait-elle comme le dernier des havres de sérénité, de lenteur et de recueillement, après que la folie des hommes se fût obstinée à détruire jusqu’aux dernières parcelles de paix. A défaut du monde, donc, mon monde : le quant-à-soi comme refuge terminal, la compassion de soi à soi et l’intimisme compulsif comme remparts devant la marée montante de l’histoire et de la multitude.
C’est le mérite de Philippe Di Folco que d’avoir réussi à pénétrer l’antre de quelques âmes humaines devenues choréiques sous l’effet des spasmes de notre monde. Il n’y a plus d’intimités qu'incorporées dans le monde médiatisé, soumises, travaillées, manipulées par lui. L’écriture de Di Folco rappelle d’ailleurs pas moments celle d’un sociologue qui se serait laissé gagné par la sympathie pour son sujet, ou encore d’un disciple, indiscipliné mais reconnaissant, de Georges Perec. Nous ne sommes pas ici dans un roman psychologique (une situation, des individus, des émois) mais dans un thriller métaphysique (une arrière-scène de confusion, une conscience éparpillée du temps, une cognition brisée sous le double effet de la pathologie mentale et de la brutalité exogène). Quelque chose d’assez peu commun, finalement, qui pourrait avoir puisé chez Dantec son catastrophisme fasciné, chez Houellebecq sa très aristocratique satisfaction du sentiment de déclin, chez Lynch son goût mystique pour l’expérimentation, chez les frères Coen le goût assumé de la banalité du glauque et, paradoxalement peut-être, chez un Burt Bacharach ce plaisir délicieux pour la joliesse des petites choses impeccables, ces couleurs qui scintillent et lénifient, cette qualité d’orfèvre qui est la marque des grands méticuleux, des obsédés de la forme, des amoureux du travail bien fait, et surtout ce fol espoir qui vous rend fou d’apaisement, qui fait de vous un insatiable du calme et de la volupté. En votre for intérieur pourtant, une petite voix vous hurlera que l’apaisement est chimère : crapule, chafouin, manipulateur, le réflexe d’espérance vous maintient dans son halo d’inabouti et dessine sous vos yeux une forme virtuelle qui détale à la façon d’un lézard – tout en faisant semblant de ne pas vous devancer de beaucoup. Cette petite voix est précisément celle de Philippe Di Folco dans ce troisième roman au contenu baroque et au titre énigmatique, Salva TM.
La grande difficulté pour qui cultive un projet aussi complexe, aussi total, est de travailler sur une forme qui lui fasse écho : on n’entre pas dans la complexité comme dans une fable. Il faut donc abolir autant que possible les dimensions académiques du temps et de l’espace pour ne s’attacher qu’aux flux et aux présences. D’où la dimension scientifique de SalvaTM, portée par une érudition tous azimuts obligeant l’auteur à endosser l’habit d’un exégète des neurosciences, des sciences administrative et médicale, de la psychologie ou des procédures institutionnelles. Je le dirai tout de go : cette dimension érudite, fort impressionnante, n’est pas ce qui m’a le plus séduit. Le souci du vrai, ou du moins du véridique, est pour un auteur une obligation et un terrible piège : il court toujours le risque de l’imposture et de l’impasse. L’érudition de Philippe Di Folco n’est pas en cause, et jamais elle ne sent l’imposture ; on la sent même passionnée, gourmande, adolescente ; le risque d’impasse est plutôt dans l’ordre du narratif, entendu au sens où la plume qui pompe son encre dans le sang pur de la véracité scientifique prend le risque de conduire le lecteur à un effort qui n’est plus seulement littéraire ou romanesque. Nous conseillerons donc au lecteur de s’accrocher, de patienter, de ne pas chercher systématiquement le sens de tous les mots alambiqués et notions abstraites qu’il rencontrera sur son chemin, de laisser l’intrigue faire son travail et l’autoriser à emprunter les interminables souterrains créés par notre imagination.
L’histoire est pourtant plus simple qu’il y paraît au premier abord. Elle débute de nos jours, lorsqu’un certain F. se rappelle son amitié avec Luca Calabresi, jeune garçon rencontré il y a vingt-cinq ans dans un collège où se noua une amitié romanesque, absolutiste, à la vie à la mort comme il est d’usage de le jurer à ces âges. Luca est un personnage intense, follement séducteur, peu ou prou illuminé, d’une obscurité un peu fantasmatique et d’une intolérance légèrement supérieure au tropisme normal de l’adolescent moyen. Or voilà, F. en est convaincu : Luca a disparu. Aussi va-t-il tout mettre en œuvre afin de retrouver sa trace et son contexte, et avec eux le fil d’une histoire qui a tous les traits de ce que l’on identifie généralement sous le phénomène de l’effet papillon. Dans ce roman qui mérite assez bien la qualification de total, il y a en effet quelque chose des petites causes et des grands effets, voire du chaos fondateur autour duquel s’organise l’énigme des vies humaines. Le procès est obscur, l'instruction ne l’est pas moins. Elle bascule d’ailleurs et sans autre forme de procès dans un espace-temps proprement hystérique où l’on retrouve Luca, allongé sur un lit, entravé, aliéné à lui-même et surveillé par une infirmière déboussolée. A ce stade, il est encore difficile de savoir si Luca est tenu enfermé dans cet étrange Institut dirigé par Ethel Sehnsucht, ou s’il ne fait que recevoir l’ordinaire des soins hospitaliers. Et qui donc est cette Ethel Sehnsucht, dont on apprend au passage qu’elle a répondu au désir de fellation d’un certain Louis Althusser et fait l’amour à des personnages aussi improbables qu’Andreas Baader, Georges Pérec ou Régis Debray ? quels buts inavouables l’Institut poursuit-il ? à quelles expérimentations savantes et ultrasecrètes se livre-t-il ? comment, pourquoi Luca a-t-il atterri ici ? et qu'est-ce que « Salva », scansion magique qui semble devoir s’immiscer dans les moindres aspérités de l’existence ? Le narrateur utilise les voix éclatées des vies parallèles pour nous donner, non les codes, mais au moins les clés d’appréhension d’une histoire qui n’embrasse les destins particuliers que pour s’attacher à dresser l’épopée d’une époque déçue – déchue. C’est ici qu’il faut nuancer les références à Dantec ou à Houellebecq. Sauf à les imaginer tous deux avant qu’ils n’aient tout à fait cédé aux sirènes de la fin du monde, baignant encore dans le temps béni de l’innocence, abritant en eux-mêmes, fût-ce in extremis, une ultime étincelle d’humanisme classique et résistant, à l’arrachée, à la tentation de désespérer entièrement de l’homme. La manière de porter attention aux petites gens est tout entière tournée vers l’empathie, la compassion, la solidarité militante. Il y a chez Di Folco quelque chose d’un vieux rêve prolétarien, un très ancien fantasme rédempteur de la condition misérable, une adhésion immédiate, quasi inconditionnelle, aux souffrances d’en bas. Là où Houellebecq prend son malin plaisir à disséquer le social jusqu’à s’en faire vomir, Di Folco va d’instinct chercher dans une certaine déshérence individuelle le ferment de son imaginaire politique. Ainsi le pauvre Moussa, personnage de passage, Malien échoué en France pour y faire ses études de médecine, éboueur, ouvreur dans un cinéma porno ou nettoyeur de tombes, en tout cas homme à tout faire de la société hygiéniste, est-il décrit avec l’exacte distance que confèrent la solidarité immédiate et l’indifférence relative pour ce qui n’est, au fond, qu’un syndrome parmi d’autres du monde qui se délite. C’est ce qui permet à la poésie de rôder partout dans un texte aux ambitions très contemporaines, mais aussi très post-. Le goût du collage et du trompe-l’œil, la revendication du plaisir que procurent l’excès visuel et la kitscherie, la réfutation pour ainsi dire idéologique des critères et autres distinctions du bon goût officiel, conduisent l’écrivain à une liberté formelle parfois déroutante, par moments un peu sèche à mon goût, ou excessivement teintée des idiotismes du jour, mais jamais sans dessein ni fondations. Et à un éloge, d’apparence paradoxale en ce roman qui semble animé d’une très ancienne douleur, de la vie légère et bachique. Philippe Di Folco n’est pas pour rien enfant des seventies. Il fait dire à l’un des narrateurs : « Laissons le salpêtre aux grottes, aux caves, buvons le vin tiré la veille, saoulons les philosophes, abandonnons leurs quelques illusions, débarrassons-nous du pétrole, revenons aux déserts pour en tirer des histoires à dormir vraiment, bien allongés sur l’herbe, la pluie d’étoiles, les constellations, des créatures en colliers, laissons l’or aux astres, revenons aux contes et légendes, on a besoin de connaître la suite, la suite de l’histoire, comment fait le petit soldat pour conquérir la princesse, où s’en vont le bateau et ses marins, que devient Alice après le miroir traversé, écoutons, écoutez, les histoires montent, eau de mots devenus temps vivant sous l’index d’un apprenti sorcier tranquille ». Campe sous la désillusion de l’histoire officielle quelque chose d’un militant alter que l’on aurait vacciné contre l’optimisme. D’où le désenchantement : non seulement l’impuissance mais le désir de ne plus pouvoir espérer, et cette forme larvée, non écrite, non théorisée, de renoncement à une grande Histoire dont nous attendions beaucoup hier encore. Tant et si bien que « SalvaTM » fait aussi la fiction de notre monde, ce monde où l’on ne sait plus très bien distinguer le vrai du faux. C’est dans cet entrelacs déjà inexplorable que va puiser l’écrivain, dont on sent bien l’obscur plaisir à vouloir nous perdre davantage encore dans le vaste monde, et qui a compris que l’objet de la littérature peut être de ne pas éclairer le monde mais de l'embrumer toujours plus. Di Folco laisse aux hommes leur droit au mystère et redonne à l’histoire ce quelque chose de la quête du Graal. En cela, il s’éloigne doublement des idiosyncrasies collectives contemporaines, où le souci de l’aveu individuel (fût-il extorqué), le goût de la transparence et le travail schizophrénique de la mémoire comme horizons indépassables de l’utopie démocratique, ressemblent à s’y méprendre aux attributs d’une religion désespérée qui chercherait son ressourcement dans l’eau bénite. Une fois le livre refermé, le lecteur exténué sortira de son trauma, surpris peut-être d’avoir réussi à traverser ce continent prolifique, et reconnaissant envers Philippe Di Folco de n’avoir épargné ses personnages que pour mieux terrifier notre monde.
samedi 28 octobre 2006
La mort est dans le décor
Elle ne se moque que de sa mort ; je crois même qu'elle l'attend - que parfois elle la désire. Elle ne tient, ou plutôt ne convient à vivre que pour nous, pour une poignée dont elle devine, même si cela lui est informulable, ou pénible, que notre existence, notre existence à nous, perdrait sans elle beaucoup de son sens, et de son sel. Notre aptitude à vivre, à rire, semble ne pouvoir se déployer que dans l'auréole de son existence très grâcieuse, même si l'existence pour elle n'induit et ne charrie aucun bonheur ni félicité - comme si la mélancolie qui s'empara d'elle dès l'enfance et la poursuit jusqu'au plus haut de ses jours nous obligeait à surjouer notre rôle dans notre propre bonheur.
(Photo personnelle- Etretat)
vendredi 27 octobre 2006
Enfant du metal
C'était en 1982 ou 1983, je n'avais pas quinze ans. Jérôme passe à la maison : il veut me faire écouter quelque chose. De son sac U.S. il sort deux cassettes : le premier opus de Mötley Crüe, et le deuxième album d'un groupe français aujourd'hui disparu : Warning. Même à cette distance, l'impression de l'époque me revient aussi net : celle d'une violence dévastatrice, inédite pour moi en musique ; et dans un second temps, l'éblouissement, somme toute, devant la démonstration technique : ces gueules sombres, viriles, teigneuses et gueulardes, n'entraient pas dans mes représentations du musicalement correct, et je peinais à entendre les musiciens derrière ces masques d'une colère surjouée. Mais voilà : d'emblée, c'est ce qu'il me fallait - je n'ose dire ce que je cherchais. Des années durant, je vais me faire une sorte de militant de cette cause qui n'en est sans doute pas une, mais qui pour moi en est une alors puisque, derrière la musique, c'est toute une représentation du monde et de mes refus qui d'un coup s'imposait à moi. Aujourd'hui je n'écoute plus guère cette musique qu'en de rares occurrences, quoique avec un intense plaisir, et sans doute d'une tout autre manière : à la manière d'un adulte qui aime à se remémorer les lieux où sa fabriqua un peu de ce qu'il est devenu.
Je dirai ailleurs, plus tard, dans un roman à venir, ce que fut cette musique et ce qu'elle représenta, non pour moi, mais pour ce que j'ose à peine appeler une génération, et ce que, même malgré elle, elle dit et continue de nous dire. Malgré elle car, hormis Trust, évidemment fameux, peu de groupes de hard-rock et de heavy metal s'acharnent à parler du monde comme il va. Le triptyque sex, drugs and rock'n'roll continue de dominer un univers où l'esprit de rébellion, voire de révolte, se contente le plus souvent d'être instinctif. Mais au moins cet esprit perdure-t-il et, quoiqu'on puisse regretter qu'il ne fût pas utilisé avec davantage de discernement, il vaut toujours mieux que l'immense et pitoyable soumission au système, voire l'invraisemblable gourmandise avec laquelle s'y vautrent maints artistes - souvent (mais pas toujours) des espèces d'animateurs pailletés venus à la musique par le biais de la mode, du mannequinat, du fric ou des concours de majorettes.
L'image véhiculée par le rock depuis la fin des années soixante emprunte un chemin bien balisé : celui de la provocation, de la nique faite aux bonnes mœurs. C'est un cheminement plus ludique qu'il y paraît parfois : rien de plus plaisant que d'offenser la bourgeoisie, sa morale, sa puissance, son empire, ses clergés. Ce plaisir-là peut paraître gratuit, stérile, infantile : il n'en est pas moins sublime. Depuis les cries d'orfraie suscités en leur temps par les cheveux trop longs des Beatles (dont on oublie qu'ils furent associés aux pires violences juvéniles quand aujourd'hui des fils-à-papa s'embrassent sur leurs ritournelles dans des boums du samedi après-midi en buvant de la bière sans alcool) aux hauts-le-cœur qu'éveillèrent les pantalons trop moulés de Mick Jagger (quand des adolescentes dansent désormais presque entièrement nues dans des émissions de variété pour ménagères de cinquante ans), le spectre de la provocation et de la violence a entamé sa longue mue. Cette mue ne fait pourtant que calquer son évolution sur celle de la grande machine pornographique qu'est devenue notre société, où l'on peut, dans le même temps et sans contradiction apparente, vouloir envoyer des mineurs sans avenir aux Assises et oscariser des productions qui visent à l'hyper-réalisme dans la représentation de la violence - sous couvert de pratiques artistiques, naturellement.
Nous vivons donc, sur ce sujet comme sur tant d'autres, au royaume de l'hypocrisie. Les sempiternelles offuscations suscitées par l'usage, récurrent dans le rock mais aussi de plus en plus dans la pop, d'un accoutrement sataniste, sado-masochiste, ou gothique, constituent sans doute la face la plus hilarante de cette hypocrisie. Longtemps, on nous a expliqués (et on continue de nous expliquer) que tel adolescent se serait suicidé après avoir écouté le morceau Stairway to heaven de Led Zeppelin en faisant passer le disque à l'envers, ou, plus explicitement, Suicide Solution d'Ozzy Osbourne. Mais qui songerait seulement à retirer des bibliothèques Les souffrances du jeune Werther, dont la publication avait entraîné en Allemagne une vague sans précédent de suicides chez de jeunes esprits romantiques ? Et que dire du cadavre de cette jeune fille, au côté duquel fut retrouvé un exemplaire de J'irai cracher sur vos tombes ouvert à la page même où est décrit un meurtre similaire ? L'on peut naturellement élargir la question à un ensemble d'autres représentations sociales : ainsi, nul n'osera décemment s'en prendre à André Gide, Oscar Wilde ou Thomas Mann, au prétexte de pédophilie. La société doit comprendre, selon le mot convenu, qu'elle ne sème que ce qu'elle récolte : une société autoritaire, moralisatrice et répressive doit faire son deuil d'une contestation policée. Cela ne signifie pas que tout ordre social mérite d'être systématiquement pourfendu, loin s'en faut, mais seulement que l'excès est dans tout, et partout. L'on ne peut à la fois s'acharner à mettre sur pieds le monde qu'avait prédit George Orwell - caméras de surveillance, délation institutionnalisée, hygiénisme sanitaire et social, démultiplication des signes extérieurs de la violence légale, assèchement utilitariste de la langue, mise en scène spectaculaire des politiques publiques, privatisation des espaces, interdictions comportementales en tous genres... - et déplorer que l'être humain n'accepte pas de lui-même et sans rechigner des limitations à sa liberté, limitations dont rien ne prouve qu'elles contribuent à l'extension du bien-être général et de la civilisation.
Le heavy metal, dans ce panorama, occupe une place un peu à part. Contrairement aux punks, dont la rage contestatrice s'est vue peu à peu remplacée par la gouaille des rappeurs, les metalleux n'ont jamais eu le souci de la revendication ou de la mise à sac d'un ordre social. Au point d'ailleurs, comme de récentes études l'ont montré, que nombre d'entre eux étaient issus de la petite bourgeoisie. Cette indifférence à l'univers social n'est toutefois qu'apparente, ou relative. Sans doute la notion d'engagement, à quelques rares exceptions près, ne figure-t-elle pas au panthéon de l'éthique et de l'esthétique metalleuse : cela n'induit pourtant pas une indifférence au monde, tout au contraire. Le hard-rock véhicule une forme de dégoût ou d'écoeurement du monde, disposition à laquelle il répond par une inversion de ses valeurs - ainsi le satanisme n'est-il utilisé que de manière rarissime pour ce qu'il est : le plus souvent, il ne manifeste qu'un souci de renversement des valeurs dominantes de la chrétienté occidentale - fussent-elles laïcisées. Ce qui est frappant dans le heavy metal, et spécialement depuis la fin des années quatre-vingt, c'est l'utilisation de thématiques merveilleuses, oniriques, légendaires, mythiques ou mythologiques (Iron Maiden, Rhapsody, Nightwish et tant d'autres ; ou encore, pour ceux qui se souviennent de la glorieuse décennie du heavy metal français, Sortilège). De manière sans doute assez inconsciente, les textes (qui ont toutefois assez peu d'importance dans cette musique, tant pour les musiciens que pour ses adeptes) tendent à évoquer un monde vu d'en haut, ou plus précisément d'un ailleurs fantasmé, et parfois nostalgique (les contrées nordiques nous fournissent aujourd'hui un bon exemple de cet appel au passé, à travers le recours au folklore, voire à des dialectes tombés en désuétude). Aussi le monde est-il souvent considéré à l'aune de ses périodes tragiques ou simplement charnières (la fin des dinosaures, les grandes conquêtes, les grands empires, l'esclavage, les guerres de religion, la survie de l'espèce, ou encore, et de manière plus récente, la destruction des écosystèmes) et de leurs conséquences sur la psyché collective et individuelle (le suicide, la perte d'identité, la dépression, le sentiment de sa propre incommunicabilité, la possibilité ou l'espoir d'un ailleurs, etc...). Dantec, Houellebecq, Lovecraft, Lautréamont, Coleridge, Poe, Huxley, pourraient, chacun à leur manière, refléter quelques-uns des tropismes metalleux. Contrairement au punk ou au rap, donc, il s'agit souvent d'une révolte non théorisée ; j'oserai dire, peut-être, une sorte d'anarchisme millénariste fasciné par la double idée de vide et de puissance. Autrement dit, si l'on marche en permanence sur un fil nihiliste, on n'en demeure pas moins sur le fil. A sa manière, il s'agit du seul genre à faire état, de manière presque exclusive, de la part maudite, à tout le moins sombre et retorse, de l'épopée humaine. Peu de perspective ou d'idéal social : seulement le grand récit de l'humanité.
Il peut paraître un peu saugrenu de la part d'un écrivain dont les goûts sont plutôt identifiés aux classiques, et manifestant le plus souvent une modération de pensée et d'expression, d'afficher ainsi un goût pour des domaines qui en sont a priori très éloignés - sans compter qu'il est autrement plus chic de disserter sur des arts plus nobles. Outre qu'il serait improductif d'y chercher une contradiction, je dirai ici même (mais plus tard...) pourquoi il est en ainsi, et pourquoi les préoccupations ou représentations metalleuses rejoignent parfois une certaine forme d'aspiration au classicisme...
jeudi 26 octobre 2006
Resucées barbares
Images saisissantes de cette colonne de réfugiés tibétains, tirés comme des lapins par des gardes-frontières chinois postés en surplomb d'un glacier. C'est du déjà vu (Espagne, Bosnie etc...) : les images de la barbarie humaine sont toujours des resucées.
La phrase existe-t-elle ?
J'entendais l'autre jour ce cabotin de Jean d'O(rmesson) expliquer que son mot préféré, ou plutôt ses deux mots préférés ("mais ce sont les mêmes") étaient "Dieu et (ou est) amour". Je ne suis en vérité pas convaincu qu'il le pensât avec quelque réelle concrétude, mais enfin disons qu'on ne pouvait pas s'attendre à autre chose de sa part.
L'anecdote eut pourtant ceci d'intéressant pour moi qu'elle m'inspira une réflexion dont je sens bien qu'elle irradie depuis longtemps, mais que je ne m'étais finalement jamais faite avec une telle acuité : si j'exerce mon métier d'écrivain, c'est que je cherche la phrase qui dira l'existence - toute l'existence ; qui saura en dire la seule chose qu'il faut en savoir. La phrase, car bien sûr il n'y en a qu'une - puisqu'elle dira tout. Comment expliquer qu'une telle chimère, que l'on pourrait assez facilement apparenter à la quête du Graal, puisse prendre corps ? et comment expliquer qu'elle se pose sans doute à tous les écrivains ?
mardi 24 octobre 2006
C'est la ouate
Il est déconcertant de vouloir écrire, d'en éprouver le désir - de l'éprouver, même, avec une certaine vivacité - et de ne rien trouver à écrire. Ce n'est pas le syndrôme de la page blanche, ou pas tout à fait. On sent surtout s'interposer entre soi et le monde une sorte de pellicule, ou un écran de ouate - des poussières parasites qui tuent dans l'oeuf toute représentation, tout sentiment naissant. L'indifférence ne nous emporte pas, ou pas forcément ; nous sommes plus près d'un état que recouvre une forme de mutisme ou d'atterrement. Quelque chose d'impérieux en tout cas, et d'impérial. La volonté ne peut, seule, en venir à bout, pas plus que le désir, ou même le travail. Il faut attendre. Attendre, non que cela passe, mais que ce qui naît et semble vouloir se mouvoir en soi ait achevé sa course, soit allé au bout de ses petites oeuvres. Il faut laisser aller la chose en soi, accepter d'attendre qu'elle se soit épanchée et ait tout recouvert, dans une attitude d'ouverture, de consentement, de contemplation active. Cela tient à un fil. Est-ce à dire que la machine en nous à fabriquer les mots peut s'émanciper de l'idée ou de la pensée ? Je ne crois pas - même s'il n'est d'aucune utilité d'avoir quelque chose à dire pour l'écrire. Simplement que l'idée et la pensée ont besoin de temps, et qu'elles nous manipulent.
(Photo personnelle- Plérin)
lundi 23 octobre 2006
Assises : Sarkozy vent debout
Je n'éprouve pas un plaisir particulier à parler politique : non que la matière manquât de noblesse ou d'intérêt, loin s'en faut, mais que la politique, a fortiori pour en avoir un temps approché quelques-unes des coulisses, me semble, à moi et sans doute à de nombreux autres, une matière dégradée, pour le relever à la manière d'un Péguy. Il serait toutefois trop commode de chercher à cette dégradation un responsable-type, genre coupable idéal pour ouverture de journal télévisé : le mal vient de loin, et la vérité est que je ne me sens guère capable de le décortiquer et de le dater - si ce n'est que, comme tout un chacun, je pourrais disserter à loisir sur la chute du Mur, l'effondrement du bloc soviétique, la révolution iranienne de 1979, les limites éprouvées du républicanisme et de son pendant démocratique, l'explosion de la bulle médiatique, la révolution Internet ou la montée en puissance du continent asiatique. Je n'ai guère de compétences en la matière que celles afférentes à mon civisme, au demeurant plutôt ordinaire. Reste qu'il faut bien nous rendre à l'évidence, et constater que l'univers politique traditionnel est aujourd'hui taraudé par un ensemble de forces et conjonctions parfaitement destructrices. Certains trouveront d'ailleurs motifs à s'en réjouir, arguant du fait que la politique traditionnelle est morte. Soit. Pour ma part, je persiste à penser que cette ancienne politique cultivait quelques vertus non négligeables (même diminuées), ne serait-ce qu'en termes de garanties des droits fondamentaux, de laïcité ou de culture du contrat social ; par ailleurs et surtout, nul n'a encore inventé la formule qui permettrait de remplacer l'ancienne - et les innovations en cours d'expérimentation, obliquant d'un même mouvement entre vidéo-surveillance sarkozyenne et surveillance populaire royalienne, laissent à tout le moins dubitatif.
Le vieux théorème selon lequel le compromis ne vaut que s'il résulte d'un dissensus préalable ne vieillit pas (cours élémentaire de science politique, 1ère année). C'est là chose funeste, et le très pacifique esprit qui m'anime comprend sans mal que d'aucuns ne puissent contenir leurs larmes face à l'impossible unification des sympathies, des cultures et du monde. La chose est inavouable, mais ils sont sans doute plus nombreux qu'on ne l'imagine, ceux qui pleurent in petto la disparition des grands blocs d'hier - lesquels avaient en effet pour ultime mérite de donner une chair concrète à l'ennemi. Ce monde-là est pourtant derrière nous, et je ne vois pas bien comment l'on pourrait ne pas s'en réjouir. Las ! la nature politique ayant horreur du vide conflictuel, le processus de désignation d'un ennemi de substitution s'impose rapidement, et dans des modalités qui esquissent parfois, chez certains de nos dirigeants à l'ego dilaté et à l'ambition exponentielle, une forme de recul de civilisation.
La question ici, et pour l'heure, n'est pas tant de transformer Nicolas Sarkozy en "monstre" ou Ségolène Royal en "populiste", que de se désoler du monde qui se prépare sans que nous nous sentions seulement capables de contrecarrer ou même d'en contrarier l'émergence. Le niveau d'indécence et de pornographie d'un certain spectacle politique a atteint un tel niveau que des lois se fabriquent après que la première dame de France soit sortie toute retournée d'un film engagé ("Indigènes", pour ne pas le citer) ; que le ministre de l'Intérieur peut remettre en cause les droits de la défense, la présomption d'innocence, l'équité du procès, la protection de la vie privée, qu'il peut contrôler à loisir n'importe quel faciès déplaisant, interpeller et renvoyer au pays celles et ceux qu'il a convoqué(e)s en préfecture afin qu'ils régularisent leur situation, bref qu'il peut s'asseoir sur le modèle civilisationnel le plus avancé tout en recueillant l'onction des grands médias populaires et le soutien colérique et fatigué du peuple ; qu'un processus électoral de "primaires" a besoin des télévisions pour se mettre en scène et accéder à quelque dignité ; qu'on peut dépenser des fortunes, de vraies et incroyables fortunes, pour monter des "événements", des "projets", des "opérations", bref de la comm' qui ne vise, au mieux qu'à distraire le bon peuple, au pire qu'à le manipuler ; que les experts militants calculent désormais par "segments" et "niches" (joli vocabulaire...) leurs réserves électorales ; que certains ne sont candidats à la magistrature suprême (et aux frais du contribuable) que pour pouvoir négocier, au lendemain de leur défaite, leur propre avenir ; etc, etc... Triste et infinie litanie, que je consens volontiers à stopper là de peur de passer à mon tour pour populiste...
A populiste, populiste et demi, comme dirait l'autre. Car ce qui est à craindre au lendemain de la prochaine élection présidentielle, ce qui, aujourd'hui, se dessine le plus assurément, c'est la victoire d'un populisme autrement plus barbare que le mien. Je dis bien un populisme, car tous ne se valent pas, c'est entendu : après tout, il n'y a pas de raisons pour que n'existent pas autant de populismes que de sortes de fromages. Nous aurons donc à trancher entre une version autoritaire et une version morale, entre différentes manifestations, plus ou moins viriles ou plus ou moins corsetées, d'une même sous-tendance paranoïaque et orwellienne. Mais la portée finale du propos demeure identique : contrôle et maîtrise. Contrôle du corps social, grand classique : encadrement des jeunes mués en ex-sauvageons requalifiés en racailles, meilleure exposition de la face visible de l'ordre avec multiplication des hommes en bleu, des surveillants, des gardiens, des caméras, augmentation du nombre de prisons, élargissement du champ d'enregistrement des traces biométriques, etc... ; maîtrise des procédures ensuite (mais sous couvert, et c'est décisif, d'approfondissement de la démocratie), avec l'extension du domaine de la démocratie quasi-directe, la prépondérance donnée à la surveillance (mais dites évaluation, ça passe mieux) des décisions législatives par des comités d'experts populaires, le recours accru au référendum, etc.... Le présupposé est le même : toujours s'en remettre à la sagesse du peuple - sagesse à laquelle aucun ne croit, évidemment, mais dont la vertu permet tout de même, en temps d'élection, de ratisser plus large : ce qui n'est pas rien, vous en conviendrez avec moi.
Notre Garde des Sceaux, Pascal Clément, a depuis longtemps anticipé ce mouvement, lui dont le verbe est au courage en politique ce que l'audace narrative est à Alexandre Jardin. Aussi, un tantinet gêné par la tonitruance gouleyante de Nicolas Sarkozy (son véritable ministre de tutelle), n'a-t-il de cesse de clamer que ce dernier lance des "débats intéressants". Moyennant quoi, à la dernière proposition tonitruante de ce dernier, qui promet un surcroît de peine et les Assises à tout délinquant qui s'en prendrait à un policier (ce qui est effectivement autrement plus grave, et plus lâche, que de s'en prendre à une vieille dame), notre Garde des Sceaux a conclu d'un homérique : "Je considère que c'est globalement à la société d'en décider". Entendez par là : je ne sais qu'en penser, ou plutôt si mais je ne le dirai pas, sur un sujet aussi grave seul le peuple est à même de trancher. Cette sortie m'a au moins rassuré sur un point : Pascal Clément ne sera sans doute pas ministre après 2007.
Tout cela pour dire que le débat qui s'annonce entre les populismes hard and soft risque bien de faire de la rencontre entre Bernard Tapie et Jean-Marie le Pen autour d'un gant de boxe, il y a maintenant douze ans de cela, l'une des toute dernières manifestations du génie national et de l'élégance politique française en période d'élections.
samedi 21 octobre 2006
X se disant Jack-Alain Léger
Le siècle des ténèbres / Le roman / Jacob Jacobi, Jack-Alain Léger, Editions Denoël
Préface de Cécile Guilbert
Article paru dans la News des Livres de la Fondation Jean-Jaurès - Mai 2006
Je dois à celle qui consent à partager sa vie avec moi d’avoir mis Jack-Alain Léger entre mes mains : jusqu’alors, je m’en défiais. Son nom dans mon esprit résonnait de bien trop de cabales, cabotinages et autres esclandres pour que je parvinsse à l’associer à la stricte littérature. Ce faisant, je tombais dans le piège que me tendait le Spectacle : je prenais la proie pour l’ombre, je regardais le doigt qui montrait l’objet sans même percevoir qu’il y avait objet, je dévisageais l’image et délaissais le texte. La réédition en un seul volume de ces trois romans vieux d’une quinzaine d’années vient à point nommé pour mettre un terme à mon aveuglement : il y avait finalement longtemps que je n’avais pas lu un de mes contemporains avec autant de jubilation.
Sans doute mon plaisir n’est-il pas exempt d’une forme de fantasme schizophrénique : nourrissant moi-même l’ambition de l’écriture, je ne pouvais pas ne pas entrer dans les raisons de Jack-Alain Léger, dont chaque roman est comme une invite à l’introspection du roman. Il faudrait d’ailleurs se demander si un écrivain est capable d’entrer dans l’œuvre de Jack-Alain Léger sans qu’un faisceau de projections plus ou moins avouables, plus ou moins assumées, se mette immédiatement en branle : d’office, son empathie est requise. Lire Léger, c’est en effet s’enchâsser dans l’innommable et mystérieuse machine à fabriquer du romancier. Son art tout entier repose dans l’exposition totale et secrète de ce duel avec lui-même, cette partie de poker avec les vrais/faux miroirs dans lesquels il vient se mirer – avant de se laisser envahir par une irrésistible envie de rire ou de vomir, selon l’humeur. Sûr de son fait et vraisemblablement de sa quintessence supérieure, JAL est ce gamin agaçant et surdoué du fond de la classe qui peut tout se permettre, y compris lancer des boulettes de papier mâché sur le grand tableau noir dans le dos de la maîtresse, parce que, de toute façon, il sait qu’il sera incollable le jour de l’examen. Un grand gamin, donc, érudit, facétieux, libre comme on ne l’est plus, qui ne trouve rien de mieux à faire que de rire et pleurer de tout sans qu’on puisse trouver à y redire, et toujours sans contradiction apparente. C’est là aussi ce qui fait ce talent assez unique : nous laisser entiers, certes, mais comme désamorcés dans le halo d’une profonde incertitude : quoi ! ce type est-il trop gai ou trop dépressif ? faut-il prendre son hilarité au pied de la lettre ? sa colère au sérieux ? ses clichés ne sont-ils que des clichés ? son lyrisme est-il sarcasme ou romantisme ? Habité par cette sorte d’allégresse insolente qui fut naguère le sceau d’un certain dix-huitième siècle, JAL dépoussière les échafaudages vermoulus de la correction littéraire en se jouant de la machine – donc de lui-même – dans un élan où l’on distingue aussi bien l’impossibilité à vivre que la jubilation à exister. Aucun tabou n’y résiste : puisque rien n’est permis dans la société puritaine, tout devient possible au dessein littéraire. Aussi nous faut-il désapprendre ce que nous savions de nos cours de littérature sans nous départir de ce que ces cours avaient de précieux. Léger nous agrége à ses marottes (et dieu sait s’il en a) mais désagrège ce qui nous faisait désirer les formes littéraires reconnues. Non content d’être l’auteur le mieux pourvu de France en pseudos et autres noms de scène, son plaisir, jubilatoire et tourmenté, est de les confondre dans un même corps, fût-il corps de texte – à nous de débrouiller l’écheveau.
Ce qui est certain, c’est que l’homme doit rudement souffrir pour être aussi habile à nous faire rire. La désespérance esthétique du bobo qui triomphe sur le marché extensible des bons sentiments trouve ici son maître : le désespoir impraticable de celui que le monde contraint au haussement d’épaule. L’humaniste conséquent est au fond celui que le destin de l’Homme finit par faire rire, car il sait bien que c’est en toute conscience, fût-elle docile et manœuvrée, qu’il court à sa perte. Reconnaissons en effet que son acharnement à choir n’est pas exempt de burlesque, pour peu que l’on sache n’accorder à sa propre existence que ce qu’elle mérite.
Allongé sur le divan drolatique d’une lacanienne un tantinet systématique (Le siècle des ténèbres), dévoré par les affres concrètes d’un amour transi sur fond de noirceur à l’eau de rose (Le roman) ou bon nègre d’un prix Nobel de la paix en quête d’honorabilité littéraire (Jacob Jacobi), le personnage des romans de Jack-Alain Léger (car il n’y a, tout bien mélangé, qu’un personnage) offre le condensé brillantissime de l’homme d’esprit qui s’immerge dans le monde tout en donnant l’impression de danser à sa surface, un peu à la façon d’un jazzman. Un papillon agite ses ailes à l’autre bout du monde ? La fiction de JAL s’enrhume. Car l’homme est hypersensible, impuissant à dominer les affects qui le terrassent, et pareillement intolérant à l’attitude de ceux qui, armés de leur seule fleur bleue, repeignent le monde aux couleurs d’une carte postale pour publicitaires trentenaires et hâlés. Nos écrivains colériques s’engagent, exhortent, objurguent, lui ridiculise ces vices que nous avons parés des atours de la vertu et les écrabouille afin de leur rendre leur vraie (in)consistance : celle de la confiture donnée aux cochons. Le registre n’est pas celui des déclinologues à l’esprit de sérieux, mais celui de l’honnête homme qui, accablé par tant de vulgarité, s’en va plaider sa cause à Venise : l’émeraude des canaux y sera toujours moins plate et moins morne que les rêves des hommes sous influence.
Le microcosme des lettres, où il faut aussi bien inclure les éditeurs, les chargés de com’ et les critiques que les écrivains eux-mêmes, est bien gêné aux entournures. Il faut dire que Léger, virtuose en dissimulations, ne cache pas grand-chose des tribulations de notre petit monde. La désespérante ironie où il s’en va puiser son encre charrie un sentiment de liberté qui n’a plus cours aujourd’hui, tant la profitabilité, l’outrance médiatique, le copinage et les renvois d’ascenseur suffisent à étayer la profonde aliénation du milieu. JAL, qui se fout comme de sa première chemise d’être sympathique, pulvérise avec une joie généralement attribuée aux lutins lubriques les codes de reconnaissance des mœurs traditionnelles, les snobismes jargonnants des chapelles théoriciennes et les petits impensés réflexes de l’homo mercantilis, toutes choses par ailleurs présentées comme autant de manifestations de la bonne foi, du bon sens et de la morale universelle. Bref, la loi du milieu. Le compte-rendu, dans Le siècle des ténèbres, d’un colloque post-structuraliste sur Dante est à cet égard parfaitement hilarant, et achève de ridiculiser ce qui, au fond, fait mourir les lettres : l’immersion dans la fantasmagorie pornographique de l’image, du business et du népotisme mandarinal. D’aucuns, pontes accrochés à quelque rente officielle, s’empresseront de livrer en pâture le populiste, le démagogue, l’anti-moderne, que sais-je encore : notre ami n’aura guère de mal à démontrer que l’accusation permet surtout d’éluder la question.
D’insister ainsi sur la fantastique vague de fraîcheur et de liberté qui porte la démarche de l’écrivain ne doit pas pour autant conduire à négliger l’exceptionnelle richesse du romancier. Le naturel apparent avec lequel le lecteur fait sienne l’existence des personnages et plonge dans les affres du narrateur serait impossible sans un talent peut-être inégalé dans nos contrées. Car il y a un lointain parfum d’Amérique, non seulement dans cette jubilation permanente à éprouver sa propre liberté et à la confronter au monde tel qu’il va, mais aussi dans ce goût de l’histoire bien cadencée, de l’incipit bien ficelé, du contrepoint désynchronisé, de l’acerbité sociale. JAL n’aime rien mieux que faire tanguer le navire amiral des petites tyrannies, des barbarismes en vogue et des inconscients oublieux. Tant et si bien qu’on en vient à se demander quel registre peut encore lui échapper, lui qui n’a pas son pareil pour embrasser l’ensemble des dispositions humaines identifiées comme telles. Pas un sentiment que JAL n’ait décortiqué, pas une angoisse qu’il n’ait fréquentée, pas une bassesse commune qu’il n’ait goûtée. Attendez-vous donc à un lumineux exercice de virtuosité. Mais une virtuosité débarrassée de toute tentation exhibitionniste et de tout tape-à-l’œil ; rien de clinquant ou de tapageur, aucune quincaille, aucune graisse : nous ne sommes pas dans un master class. Nous sommes ici devant une virtuosité qui se serait comme imposée à l’auteur, qui lui aurait pour ainsi dire préexisté. Jack-Alain Léger vibre d’une humanité bien trop déchirée pour nous livrer un plat froid. Disons-le tout net : jusqu’à ce jour, j’avais toujours pensé que Philip Roth ne pouvait être qu’américain.
vendredi 20 octobre 2006
Conseils de survie pour temps ordinaires
Si on a la chance de ne pas être une femme iranienne, une mère de famille tchétchène, un reclus de Guantanamo, un otage de quelque groupuscule à prétexte religieux, un clandestin de France, un enfant-soldat d'Afghanistan ou un homme terrasssé par l'inextricable brouillard de la dépression, autrement dit si nous avons la chance de mener une vie à peu près normale et une existence peu ou prou conforme aux attentes communes, le seul acte de vivre n'en demeure pas moins chose complexe.
Vivre est une perspective courte. Nous mourions naguère à trente ans (pauvres et faméliques), nous mourrons demain à cent vingt (gras et impotents). Ce n'est qu'une question de perception : de toute façon, la vie paraît toujours trop courte - quant à savoir pourquoi, cela me demeure insoluble. Le mieux que ayons à faire, donc, si nous ne nous sentons pas habités par la folle ambition de changer la vie ou si une certaine vitalité nous fait défaut pour transformer le monde, est de nous y adapter sans rien en perdre, et surtout sans nous y perdre. A première vue, l''aspiration peut sembler un tantinet modeste. Défions-nous toutefois des apparences : dans l'entrelacs social qui régit, contrôle ou détermine nos moindres actes et pensées, faire advenir en soi la liberté et conforter ce qui nous est définitivement irréductible constituent un défi presque insurpassable.
A cette noble fin, il est possible d'élaborer un certain nombre de directives qui pourraient s'avérer utiles à toute personne désireuse de ne pas se laisser submerger par le Grand Tout Social sans pour autant aspirer à s'en couper totalement. Attention, ce ne sont là que quelques trucs - le mieux étant que chacun dresse sa propre liste (et la complète au fil du temps) :
1) Usez et abusez de la stratégie de l'évitement :
- Mentez à tours de bras afin de vous délivrer de ce qui est à tort qualifié d'obligations sociales ;
- Esquivez toute amorce de polémique et fuyez les excités ;
- Changez de trottoir lorsque vous apercevez un collègue qui se dirige vers vous ;
- Trouvez le courage de vous lever très (très) tôt le jour des départs en vacances afin de vous épargner l'impression dégradante d'aller parmi les autres ;
- Jetez, vendez, démollissez (qu'importe) votre téléviseur ;
- Autant que possible, tâchez de prendre vos déjeuners après les autres - avant, c'est encore mieux : le plat du jour n'a pas encore été liquidé ;
- Ne tenez compte qu'avec candeur des prix littéraires ;
- Surtout : apprenez à vous aimer seuls dans la foule.
2) Goûtez l'incommensurable plaisir du contre-pied paradoxal :
- Calfeutrez-vous le samedi soir avec un livre de Swift ou de Diderot si vous êtes disposé à la malice - de Blanchot ou de Gracq si votre humeur est plus lasse ;
- Soupirez d'aise et fermez les yeux en allumant une cigarette devant
des voisins de table ostentatoirement acquis à la (future) loi ;
- Ressortez vos camarguaises, dépoussirez-les, fixez-y un éperon et faites la nique aux Nike ;
- Regardez passer la communauté réjouie des rigolos rollers en priant
secrètement que l'un d'entre eux choie sur le macadam et provoque
un jeu de dominos à dimensions humaines ;
- Prenez hardiment la défense de Ségolène Royal quand elle est virilement attaquée sans pour autant cesser de déplorer le vide sidéral/sidérant de ses discours ni lui ôter une capacité qu'elle pourrait révéler une fois installée là-haut ;
- Marchez dans la rue d'un pas lent, ne vous focalisez pas sur vos pieds foulant le trottoir et orientez vos regards vers la voûte céleste ;
- Surtout : épousez celle que vous aimez, promettez-lui amour et fidélité - et tenez vos promesses.
3) Assumez pleinement ce qui vous demeure inconsolable :
- Faites connaître Stendhal à qui ne jurerait que par Florian Zeller ;
- Dans le même ordre d'idée, parlez de Georges Brassens à qui se pâmerait devant Vincent Delerm - ou faites écouter Ella Fitzgerald au fan de Norah Jones ;
- Regardez un film d'Henri Verneuil, considérez ensuite le jeune cinéma français contemporain et défaites-vous de l'idée selon laquelle les choses avancent en évoluant ;
- Tenez la porte derrière vous, effacez-vous, laissez passer ;
- Et surtout : continuez d'ignorer Deauville, préférez Etretat.
(Photographie : Marc Heddebaux)
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Cordialement,
Marc Villemain

