- Marc Villemain -

Cyclothymies, fluctuations, paradoxes et autres angoisses...

mercredi 1 novembre 2006

Quel avenir pour le livre ?

LecteursLa situation est connue :
- d'un côté, près de 55 000 nouveaux titres, tous genre confondus, commercialisés en 2005 (derniers chiffres disponibles) ;
- de l'autre, un lectorat qui se rétrécit : 72 % des plus de 15 ans ont lu en 2002 au moins un livre dans l'année ; 33 % ont lu un livre par mois, 18 % un ou deux livres, 11 % (les gros lecteurs) trois livres dans le mois. A ce paysage, il faut bien entendu ajouter la concentration capitalistique du secteur, l'extinction progressive (pour ne pas dire programmée) de la librairie de proximité, le rachat des petits éditeurs indépendants par des consortium côtés en bourse, le triomphe des coups éditoriaux, la best-sellarisation galopante, le marketing culturel, la standardisation,
la mode du gratuit etc... et le tableau sera à peu près complet. Et je ne parle pas des coteries de basse-cour - les dames du Fémina venant de nous donner, bien malgré elles il est vrai, un fort joli exemple des moeurs du milieu. Bref, il faut être blindé ou faire partie soi-même des dix-huit écrivains français vivant exclusivement de leur plume pour ne pas être frappé par la dimension pharaonique de l'industrie du livre et de la production éditoriale.

Moyennant quoi, ceux qui voudraient se contenter d'écrire (bref de faire leur travail d'écrivain) ne peuvent pas ne pas se poser la question des répercussions d'une telle conjoncture, non seulement sur leur oeuvre mais sur le processus même de leur écriture : on n'échappe pas à un spectacle à ce point massif. Il fallait naguère écrire (correctement, il est vrai) pour être reconnu comme écrivain : il faut aujourd'hui avoir un lectorat. C'est le triomphe de la diffusion de masse, triomphe qui n'a au demeurant rien de bien étonnant dans une société de consommation qui a fait de l'extension du domaine culturel le viatique de la vertu démocratique tout autant que le vecteur de son dynamisme économique. Tout cela est tellement présent qu'entre dans l'écriture l'angoisse même de son propre destin. Or c'est dangereux : il faut redire qu'on n'écrit pas pour plaire ; que, si l'on écrit en pensant à un lecteur (voire à un lectorat), ce peut être aussi afin de le bousculer ; et qu'on écrit moins encore avec le souci de répondre aux contraintes, réelles, et nombreuses, de l'industrie éditoriale - après tout, ces contraintes ne regardent que les éditeurs, pas l'écrivain. Mais c'est pour celui-ci une situation somme toute assez désobligeante : elle le condamne à faire des ronds de jambes devant les éditeurs et à revoir sa copie, non forcément parce que la littérature l'y inviterait, mais parce que les débouchés l'y obligent. Je ne tiens pas ici à remettre en cause l'idée de marché - je n'en ai pas la capacité, ni peut-être l'envie ; cela n'empêche pas de constater qu'il est d'autant plus facile de vanter la diversité culturelle qu'on fait soi-même partie de ceux qui contribuent à la saper.

Il serait erroné, ou fallacieux, de dire que le succès m'importe peu. Et pourtant, l'idée, la sensation, est là. Cela peut paraître étrange, mais c'est vrai. La meilleure preuve, c'est que je continuerai toujours à écrire ; peut-être parce qu'au fond je ne sais faire que cela. La rencontre du succès n'y changera rien : elle modifiera peut-être ma vision du monde, mon écriture, ma vie sociale, mes attentes, que sais-je encore, mais elle ne changera rien à la nécessité de l'écriture et à ce qui, dans le texte, lui permet d'accéder à la littérature. C'est pourquoi, fidèle désormais à un mot fameux que je n'ai pas toujours agréé, il me faut continuer à cultiver mon jardin.

Posté par marc_villemain à 17:48 - En songeant en écrivant - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

c'est un peu peut-être à côté du sujet, mais je crois que le plus beau cadeau d'un lecteur est de vous lire en silence
peu importe la révérence, la référence
et l'argent encore moins
pour vivre de sa plume

Posté par Rose etc, jeudi 2 novembre 2006 à 11:14

Absolument. Rien ne peut contenter davantage que d'avoir vent du plaisir d'un lecteur. Rien n'est plus gratifiant. Et c'est plus gratifiant encore qu'une bonne critique dans un journal en vue. Ca, c'est pour la partie personnelle, intime ; ensuite, il y a le système, l'accès à la publication et tout ce qui s'ensuit. Ce passage obligé tend parfois à tout recouvrir. Ce que je dis dans mon message, c'est qu'il faut au maximum s'en extraire, s'en détacher, n'y penser que lorsqu'on y est confronté - afin de continuer la littérature.

Posté par Marc Villemain, jeudi 2 novembre 2006 à 11:35

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