mardi 7 novembre 2006
Classieux metal
... suite au billet "Enfant du metal" (27/10/06)
Mon appréhension du hard rock et du heavy metal (dont les puristes recommandent chaudement le distinguo) est absolument et uniquement intuitive, pour ne pas dire empirique. Je m'y suis naturellement intéressé d'un peu près, mais ni plus ni moins que n'importe quel autre amateur. Qui plus est, je ne m'y suis intéressé qu'à l'aune de ce que j'ai pu vouloir y trouver lorsque j'en écoutais de manière, disons, assidue... Un peu comme dans le jazz, le milieu du hard et du metal est d'une telle diversité qu'on peine parfois à justifier les rapprochements usuels, du moins sur un strict plan musical. Tout comme la parenté peut paraître fort lointaine entre un Sidney Bechet et un Michel Portal, ou entre Keith Jarrett et Uzeb, que peut bien réunir Rush et Venom ? quoi de commun entre AC/DC et Rhapsody ? entre ZZ TOP et Rammstein ? entre le hard rock bluesy de grand-papa Gary Moore et le folk metal de Fintroll ? entre le brutal death metal et le progressive metal symphonique ? etc... Il y a pourtant un fil (dont je ne remonterai pas ici l'histoire, et qui au passage implique d'ailleurs autant le rock, hard ou pas, que le jazz) : c'est le blues. Le blues en effet a donné à tous ces genres, finalement et fondamentalement si différents, un même socle rythmique et harmonique ; une semblable manière de "faire tourner les grilles" ; d'enjamber les "ponts" ; d'insister sur les dissonances ; de laisser sa part à une forme maîtrisée d'imprévu. Il ne s'agit pas de mettre tout ce joli (ou moins joli...) petit monde dans le même panier, mais simplement d'insister sur l'importance de racines musicales communes nées au tournant du 19ème et du 20ème siècles - quand la musique dite classique connaissait elle-même, tiens donc, quelques révolutions...
Si l'on s'en tient aux évolutions du heavy metal originel - sans doute incarné par Deep Purple et Led Zeppelin, prolongé par Black Sabbath et Iron Maiden - quiconque pourra constater une aspiration à une certaine majesté, voire à une certaine solennité. Derrière la force brute et le masque d'une certaine agressivité, il faut entendre le souci des musiciens d'installer des scènes et des climats qui emmèneront l'auditeur vers de nouveaux mondes, ou qui au contraire viseront à les ramener vers d'anciens - le point commun entre ces mondes étant d'être, au mieux mystérieux, au pire inaccessibles. Heaven and Hell, un des titres-phare de Black Sabbath, outre le léger effet de transe qu'attise en concert le charisme du chanteur Ozzy Osbourne, véritable gourou s'il en est, illustre, même lointainement, cette aspiration à une forme de solennité guerrière et mythique présente chez certains compositeurs classiques de la fin du 19ème. Mais ce n'est qu'un début, tant Black Sabbath demeure marqué par une empreinte de headbangger (en gros, ceux qui balancent leur tête de haut en bas en guise de danse : j'en fus... !).
S'il est d'usage de se détester cordialement entre musiciens de jazz et de musique classique (les uns et les autres s'enviant mutuellement), un certain registre du heavy metal ne dédaigne pas, et de plus en plus, se tourner vers le classique - et cela sans aucune espèce d'aspiration démesurée, ou exceptionnellement, mais le plus souvent pour marquer leur admiration sincère. On ne compte plus les emprunts qu'il ingurgite et digère - plus ou moins bien.... Ozzy Osbourne (ou plutôt son guitariste, le regretté Randy Rhoads), empruntait souvent à la musique baroque. Parfois de manière un peu grossière - quoique efficace : on pense bien sûr à l'intro à l'orgue sur Mr. Crowley. Mais c'était parfois plus subtil ; ainsi est-il intéressant de mettre en parallèle son introduction, à la guitare sèche, de Diary of a Madman, et l'Etude #6 du guitariste classique Leo Brouwer. De la même manière, Ritchie Blackmore, un des guitaristes qui a le plus fait en ce domaine, a toujours beaucoup écouté de motets du Moyen-Age. Cela s'entendait déjà à la belle époque de Deep Purple et de Rainbow, mais son groupe actuel, Blackmore's Night, reflète davantage encore cette passion, avec plus ou moins de bonheur il est vrai - et s'éloigne au passage assez notablement du metal, pour devenir une sorte de Try Yann de l'Outre-Manche. Il faudrait aussi évoquer Uli Jon Roth, guitariste à la très enviable liberté, mais un peu dédaigné depuis qu'il a quitté Scorpions pour se consacrer à des projets personnels, disons, plus lunaires... (et/ou solaires : cf. Electric Sun). Et puisqu'on a évoqué Deep Purple, rappelons aussi que le groupe de Ian Gillan enregistra en 1969 son Concerto for group and orchestra au Royal Albert Hall de Londres.
Même un groupe tel que Metallica, réputé pour être le précurseur du trash metal, me semble pouvoir illustrer ce que je discerne de fondations classiques (même inconscientes) dans un genre qui en semble pourtant bien éloigné - mais je pousse peut-être le bouchon un peu loin. Cela me semble pourtant assez évident à l'écoute de leur album Ride the lightning (le seul, en vérité, à me plaire réellement). Son ambiance, lourde, martiale et mélancolique tout à la fois, ses longs passages instrumentaux, jusqu'aux thèmes abordés (en gros le comportement des humains, la solitude du prisonnier, la cruauté de la guerre - cf. For whom the bells told, un de leurs tout meilleurs morceaux que leur inspira le roman d'Ernest Hemingway -, ou encore le récit des Dix plaies d'Egypte), tout cela forme un tout qui, sans aspirer en quoi que ce soit à cette forme de noblesse qui connote toute référence classique, n'en constitue pas moins un bel ensemble instrumental. D'autres, plus savants que moi, ont bien dû le discerner également, au point de monter un quatuor à cordes (violencelles) en hommage au groupe, quatuor à tout le moins déroutant (et pour ce qui me concerne, assez peu ragoûtant) : Apocalyptica. Les musiciens, dont l'un d'entre eux opère tout de même au sein de l'Orchestre symphonique de Finlande, se disent expressément influencés par Chostakovitch, Prokofiev, Grieg, et... Metallica.
Cette dimension mythique, parfois mystique et en tout cas empreinte de religiosité, des univers du heavy metal (dont je parlais déjà dans mon billet du 27 octobre) se retrouve avec la réussite que l'on sait chez Iron Maiden, notamment dans les albums Peace of Mind (à mon sens le plus abouti) et Powerslave. Les influences culturelles du groupe, essentiellement littéraires et cinéphiles, se retrouvent ici explicitées. Ainsi To Tame a Land est-il inspiré du roman de Frank Herbert, Dune ; The Trooper illustre La charge de la brigade légère de Lord Tennyson ; Where Eagles Dare (Quand les aigles attaquent, intensément visuel) évoque le roman d'Alistair MacLean ; Quest for Fire est un hommage immédiat à La guerre du feu ; Flight of Icarus retrace la légende d'Icare ; Sun and Steel se place sous la tutelle légendaire du samouraï Miyamoto Musashi ; Revelations, merveilleux de puissance et de profondeur, débute par une citation de Chesterton ; The Rime of the Ancien Mariner, véritable morceau de bravoure, tourne autour d'un poème de Coleridge (qui inspira d'ailleurs déjà un autre groupe, Rush, en 1977, avec le morceau Xanadu). Etc..
Indiscutablement, la veine lyrico-mystique a la cote - reflet du malaise dans la civilisation, angoisse d'un futur technoïde et guerrier, inquiétudes pour l'éco-système, manipulations du vivant, dilution des individualités dans la grande mondialisation, etc... ; bref, c'est un autre problème. Il n'en demeure pas moins que cette grande inquiétude individuelle et métaphysique charrie son lot mystique, plus ou moins étayé, plus ou moins superficiel, et qui trouve dans la forme musicale classique un support de poids. Cela débouche souvent sur le souci, un peu nouveau dans le heavy metal, de l'orchestration. Certains s'en sortent plutôt bien, voire très bien, d'autres n'évitent pas toujours le piège du pompeux, voire du pompier. Mais il est certain que nous sommes au haut de la vague : Rhapsody, Nigthwish, Therion, Angra, Symphony X, Stratovarius, ou encore Fairyland en France : autant de groupes qui usent et abusent des chevauchées wagnériennes, des nappes de cordes, des choeurs verdiens, bref d'un lyrisme désormais mieux qu'assumé : revendiqué. Sans doute cela obéit-il chez certains à un goût profond pour le genre ; le chanteur de Manowar, rappelons-le, fit ses débuts à l'opéra, de même que la chanteuse de Nightwish. Reste qu'il y a là un bon créneau commercial - ainsi Angra qui, rappelons-le, avait déjà repris un Prélude en Do mineur de Chopin dans son album Rebirth, s'apprête-t-il à sortir Aurora Consurgens, directement inspiré des écrits de Saint-Thomas d'Aquin. Les groupes les plus innovants, les plus originaux, et les plus fondamentalement sérieux, sont à rechercher dans des genres hybrides. Je pense notamment à Opeth, dont j'avoue ne pouvoir écouter qu'un morceau sur deux (les plus calmes, pour faire vite...) : il se passe indéniablement quelque chose dans leur musique, quelque chose qui paraît tellement intérieur qu'aucune ornière ne semble pouvoir y résister : on alterne donc entre des passages d'un black metal de facture assez classique et de longues plages, quasi-floydiennes, parfois folk, au long desquelles les instrumentistes déploient des influences qui courent manifestement du jazz à la musique hindoue, tout cela sans jamais sombrer dans le kitsch - premier piège de tout syncrétisme. Il faudrait citer également le trop méconnu Pain of Salvation : comme Opeth, dont il se distingue toutefois par une esthétique technologique assez prononcée, le groupe s'appuie sur une grande palette de couleurs musicales, servi en cela par une technicité à toute épreuve ; qui plus est, leurs textes attestent d'un souci littéraire et formel assez peu commun dans cet univers.
Mais c'est évidemment la virtuosité qui d'emblée séduit les musiciens - et le public. Aussi débarque sur la scène, au début des années quatre-vingt, une génération de guitar heroes revendiquant haut et fort leur attachement à la musique ancienne. L'on pense d'abord à Yngwie Malmsteen, admirateur patenté de Vivaldi, d'Albinoni, de Bach, de Paganini, de Scarlatti ou de Beethoven. Si Eddie Van Halen avait certes ouvert la voie avec son solo Eruption, il se trouve ici complètement débordé par plus fougueux, plus fort, plus technique que lui - et aussi plus sincèrement épris de musique classique. La quinte (ou power chord) qui rapprochait déjà le jeu de guitare propre au heavy metal des accords utilisés dans le chant sacré chrétien traditionnel, se trouve ici amplement ornementée, et au torrent usuel de décibels se substitue une cascade de notes, au point d'avoir parfois l'impression d'assister à un concours de vitesse un peu froid et mécanique - mais ne fut-il pas reproché à Mozart de mettre parfois trop de notes dans ses compositions...? L'inspiration de Malmsteen ayant peu à peu fini par s'assécher, il faut compter aujourd'hui sur les petits prodiges que sont John Petrucci, Joe Satriani, Marty Friedman ou Jason Becker, pour n'en citer que quelques-uns, qui semblent avoir une vue plus large encore de leur instrument. Ainsi le jazz commence-t-il à faire ses premiers pas dans le heavy metal, et il n'est plus rare de trouver des guitaristes se revendiquer de John Mac Laughlin, de Bireli Lagrene, de John Scofield ou d'Al di Meola (lequel Al di Meola ne déteste d'ailleurs pas sonner un peu heavy ; à titre d'exemple, l'album live Tour de Force, en 1991). John Petrucci, guitariste de Dream Theater, revendique clairement parmi ses influences celle d'Alan Holdsworth, nettement plus connu dans les cercles du jazz et de la fusion. Et puisqu'on est dans Dream Theater, groupe qui réussit au passage à fusionner en une même musique maintes références éclectiques, je serais fautif ne pas citer Derek Sherinian, l'ancien claviériste du groupe, qui semble vouloir passer à l'acte (malgré le scepticisme du milieu...) en s'engageant sur une voie que d'aucuns n'hésitent plus à qualifier de jazz metal... Mais jusqu'où iront-ils ? Les Conservatoires de Musique du 22ème siècle enseigneront-ils les exercices virtuoses des enfant de Jimi Hendrix ?
Commentaires
Cela ouvre des pistes inattendues. Etonnant!
Et moi qui écoutais Metallica ou Slayer en toute désinvolture...
On n'écoute pas Metallica et Slayer impunément...! (cela dit, Slayer, je n'ai jamais pu...). Disons que je suis plutôt de la période pré-Metallica (en les incluant dedans). Après... ils en font un peu trop pour moi...
Rien pour la première ligne, ce post valait d'être écrit (et lu). Ça change un peu des crêpages de chignons pour savoir si tel groupe est plutôt de telle ou telle étiquette. Et, pour ne rien gâcher, l'ensemble du billet était intéressant.
J'ajouterai simplement, pour l'anecdote, que Metallica à la fin du siècle dernier a sorti un live enregistré avec le philarmonique de Chicago (je crois). S'il est un titre à retenir de ce concert, ce serait à mon goût "The call of Chtulu" (je dois en massacrer l'orthographe).
Plus jeune j'étais facilement séduit par la virtuosité des musiciens, guitaristes en tête. Ça m'a quitté, préférant maintenant les climats, les émotions. Voilà sans doute pourquoi je préférerai probablement pour longtemps un Pain of Salvation à un Dream Theater. D'ailleurs, hé, difficile de classer les derniers albums de ces Suédois dans un genre musical bien précis. J'aime ceux qui sont aux frontières.
Par ailleurs, quoique je ne l'aie jamais écouté en solo, j'apprécie beaucoup Jeff Beck quand il apporte sa contribution à un autre artiste (Roger Waters, Brian May entre autres) et il me semble bien que celui-là fricota avec le jazz. Non ?
Réponse à Katar
Vous êtes presque au point pour l'orthographe : "Call of Ktulu"... ! Et vous avez raison : magnifique morceau, parmi leurs meilleurs - et qui figure à l'origine, mais il n'y a pas de hasard, dans l'album que je mentionne, "Ride the lightning".
Parfaitement raison aussi (ou, du moins partagé-je l'esprit de ce que vous dites) eu égard à Pain of Salvation, moins démonstratif que Dream Theater et plus mystérieux.
Enfin, à nouveau oui : Jeff Beck - jamais très éloigné du jazz ; tout comme Zappa, plus tortueux cela dit.
La frontière : oui, c'est aussi ce qui se profile dans l'entreligne de mon billet ; c'est là, en effet, que les choses se passent...
Je suis ravi d'avoir lu ce billet car il concerne un sujet qui m'a toujours titillé et que je me suis souvent efforcé à analyser et à partager. Il me semble que depuis toujours le métal et le classique sont extrêmement liés (après tout pourquoi même ne pas ramener cette union à "Roll over Beethoven" de Chuck Berry). Il y a dans le metal un certain perfectionnisme, une précision qui rapproche du classique. Même les non-amateurs ne peuvent que lui reconnaître par exemple une grande qualité au niveau du live, comme une grande mélodie dans les morceaux les plus doux (d'où le succés de certains Metallica, Scorpions etc.). Même Venom se permet en concert de reprendre le Peer Gynt de Grieg.
De plus, les musiciens de métal qui sont souvent de grands techniciens (il suffit de regarder les unes des magazines consacrés aux instruments), sont à la recherche d'une légitimité, d'une reconnaissance. D'où souvent cette surenchère dans le power ou le progressive métal. At-Vance reprend sur chacun de ses 4 premiers albums les 4 Saisons de Vivaldi; histoire de prouver que Olaf Lenz à rattraper son maître Malmsteen (alors que je trouve personnellement que ces arrangements malgré leurs qualités n'apportent pas forcément quelquechose et même peuvent casser l'harmonie de l'ensemble).
Enfin, il ne faut pas oublier que l'instrument incontournable du metal est la guitare et la structure des morceaux de heavy a toujours été proche de celle du classique : une ouverture souvent très importante, avec des effets spéciaux, une lente montée en puissance, et surtout un solo de guitare qui se détache tel le violon de l'orchestre classique. Ce modèle de construction qu'est un "Stairway to Heaven".
J'écoutais encore ce matin le "Karma" de Kamelot. Il est vrai que le mélange des genres aujourd'hui se fait nettement sentir : une voix souvent très haut perchée, un clavier aux accents de piano classique, des introductions ressemblant à des symphonies, des cordes etc.
Mais, j'aime ça...
Réponse à Steph51
Je ne saurais mieux dire... Oui, en effet, nombre d'auditeurs de heavy ont l'impression, fût-elle diffuse et seulement intuitive, d'un lien avec le "classique". Je pense pourtant que nombre d'entre eux, et nombre de musiciens, auraient intérêt à étudier ce lien plus précisément encore - et ne pas se contenter, en effet, de "faire comme si" - nappes de violons, sonorités, mise en scène, thématiques, etc... Il faut aller plus loin, entrer dans les grandes partitions. C'est d'ailleurs sans doute une des conditions d'évolution du metal.
Enfin, merci de nous rappeler au bon souvenir de Chuck Berry ! - et d'avoir apporté au passage des exemples supplémentaires à mon propos (Kamelot, At-Vance etc...)
sympas!
j'aime bien la manière dont tu décris ce qu'on peut regroupé sous le terme "metal" (en partie). Je pense que ce genre de texte devrait plus circuler afin que les gens se rendent compte que le métal ou le hard-rock c'est pas que des gens tout habillé en noir en train de faire des rituels satanistes histoire d'exorciser la plupart du temps une crise d'adolescence ^^. En tout cas pour ce qu'il s'agit de mixer du métal et du jazz, je vous conseil le groupe estradasphere et son album: Buck fever! Et sinon, en tant que fan de Pain of Salvation, on peut voir leur coté jazz dans l'ultime morceau du live acoustique 12:5.
estradasphere @ nancy
getsmall est très très fier de présenter
ESTRADASPHERE TRIO @ NANCY(F) - azimut 854 - 854 avenue Pinchard - Nancy
le jeudi 29 Novembre 07 - 21h00 - jauge 300 places
tarif unique sur place - 10 euros
réservation conseillée au 06 19 72 27 60
Jason Schimmel : guitare
Tim Smolens : basse
Timb Harris : violon, trompette
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