- Marc Villemain -

Cyclothymies, fluctuations, paradoxes et autres angoisses...

lundi 20 novembre 2006

Ronchonnez, ronchonnez...

Jean_Clair___Journal_atrabilaireA ronchonner avec sans doute un peu trop d'assiduité, il était prévisible qu'un esprit très facétieux dégote à mon usage plus ronchon que moi, m'obligeant de facto à de fort déprimantes comparaisons. Ma femme ne s'y est pas trompée - elle qui sait se révéler progressiste là où je l'attends conservatrice, et inversement réciproque : est-ce par esprit de malice ou au contraire par clin d'oeil complice, je l'ignore, toujours est-il qu'elle me flanqua donc entre les mains le Journal atrabilaire de Jean Clair.

Je pourrais certes me réjouir de trouver en ce clerc plus neo-réac que moi - mais à ce jeu-là, on est toujours gagnant. La réjouissance en effet s'arrête là si l'on considère l'objet présent comme une sorte de miroir, fût-il un tout petit peu déformant. Car les mauvaises humeurs de Jean Clair font souvent mouche, et l'on peut bien dans sa bile retrouver un peu de la sienne. Ainsi de ses quelques formules féroces sur les lubies contemporaines, dès lors notamment qu'elles s'enorgueillissent de transformer en art toute pratique quotidienne finalement plus proches du penchant instinctuel de l'animal que du geste sacré de l'artiste, ou qu'elles mettent en pièce les boniments institutionnels en matière de "politique culturelle" ; ou encore, parce que cela englobe peut-être tout cela, lorsqu'il s'agit de regretter la mort du silence.

La très profonde mélancolie de Jean Clair n'est pourtant jamais aussi juste que lorsqu'elle s'attache à sa propre pierre, et, comme dirait l'autre, quand le coeur est mis à nu. L'humilité n'étant qu'une vertu relative du personnage, à tout le moins très subsidiaire, la justesse de son observation n'est jamais aussi grande que lorsqu'il en revient à lui-même. Alors parvient-il à ravaler un peu de son orgueil et de sa foncière misanthropie, pour finalement épurer un propos qui devient assez peu discutable. Ainsi de la misère (qu'il a connue) et dont il dit, dans un geste assez désarmant, qu'on ne peut au fond rien en dire : "Elle laisse sans voix. Il faut passer outre, se taire, faire comme si ça n'avait pas lieu. On revient de la misère comme on revient de la guerre, absent, mutique : ceux qui sont allés au front ou dans les camps ne parlent pas. Ou bien longtemps après, quand la douleur s'est dissipée, laisse-t-elle enfin passer, non ce qu'elle a été, mais le souvenir confus de ce qu'elle fut. C'est le moment où l'on ne se souvient même plus que l'on ne se souvient plus. Je n'ai jamais été tout à fait rassuré". Sans doute pourra-t-on lui objecter que Primo Levi entreprend d'écrire Si c'est un homme au sortir de la guerre, en 1947, mais nous accepterons de considérer ici l'exception.

Le problème est que ce Jean Clair-là n'est à sa verve humorale et générale qu'une saillie ensoleillée. Le propos se parsème ici ou là d'une telle aigreur qu'il m'est, à moi, difficile de le suivre sur la longueur. Difficile par exemple de le suivre quand il décrit ces intermittents du spectacle, "mangeant beaucoup , buvant sec et parlant haut", qui plus est rejoints par "quelques gros bras de Marseille", dont le tort ultime est finalement d'interrompre une représentation que l'on veut bien croire divine du Pierrot Lunaire de Schoenberg. Ou quand, dans une suite qu'il aimerait logique, il assène : "Arrière-grand père paysan. Grand-père instituteur. Père professeur. Exemple bien connu d'ascension sociale. Mais le fils ? Il deviendra musicien Pop, Rock ou DeeJee". Ou encore quand il s'en prend à ces "jeunes filles, soumises à l'emprise de l'interruption de grossesse et au déni de la maternité" qui "exhibent avec tant d'indifférence ou de passivité leur ventre lisse et leur nombril", et ainsi mettent "en avant, invisible mais d'autant plus présent, le lien ombilical qui les rattache, lors même que les notions de descendance et de transmission ont été effacées, à la mère dont elles sont nées". Pitoyable et manifeste décadence qui l'autorise à cette conclusion : "Pendant ce temps, furtives et balancées, couvertes de voiles aux profonds coloris, glissent ces femmes qui témoignent contre nous de cette discrétion du corps, de cette élégance et de ce maintien qui furent les signes extérieurs de notre culture et les garants de sa pérennité".  Le lecteur est à tout le moins autorisé à douter que celles qui ont pu s'émanciper de leurs parents et/ou de leurs grands frères et/ou de quelques-uns des dogmes les plus discutables de leur religion, apprécieront comme il se doit et à leur juste valeur la touchante nostalgie de l'auteur et son si poignant lamento...

On ne peut donc impunément lire Jean Clair ; c'est d'ailleurs assez stimulant, drôle parfois, presque gai, tant il excelle au combat. Mais il faut le lire en jouant le jeu, c'est-à-dire avec un minimum d'empathie ; faute de quoi, de colère on refermera le livre - et ce serait dommage. Non, comme pourrait le penser tel militant un peu sot, car il faut toujours connaître l'ennemi afin de mieux le combattre, mais parce que ce qu'il écrit, et vit, est aussi une réponse disponible au monde tel qu'il va, et tel qu'il suscite cette réponse. Je sais gré à ma femme, donc, d'avoir fait de moi un progressiste bon teint par réaction - tout en lui suggérant, la prochaine fois et de préférence, de m'offrir un bon vieux Régis Debray, lequel sait laisser affleurer l'écrivain et le romancier en lui, au point de pouvoir m'embarquer dans sa colère sans me donner l'envie du pugilat - et même, parfois, en emportant ma conviction.

Posté par marc_villemain à 16:00 - Lectures - Commentaires [7] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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Commentaires

Personnellement, j'ai du mal à m'intéresser à une oeuvre (pas seulement littéraire) quand je n'ai aucun respect pour l'auteur et ses idées.
Je sais que ça peut me faire passer à côté de choses très intéressantes mais je me dis toujours qu'il y a tant d'artistes qui méritent de l'attention, que je ne vois pas l'utilité de perdre mon temps avec des convictions que je méprise.
Faut-il finalement chercher à connaître les auteurs ? On peut apprécier un roman sans avoir rien appris de l'écrivain. Mais, une fois qu'on l'a découvert, il me semble qu'on ne le lit plus de la même façon. On est obligé d'avoir un a-priori. Est-ce vraiment gênant ? C'est une forme de sélection finalement plutôt utile.

Posté par debsteph51, mardi 21 novembre 2006 à 10:09

Cette forme de "sélection", dont je ne nie pas qu'elle soit fonctionnelle, n'en demeure pas moins très insatisfaisante. Imaginons que nous sommes, grosso modo, de gauche, humanistes, réformistes (même avec quelque virulence), plutôt tolérants, instinctivement laïques, bref, comme il faut : devons-nous cesser de lire Céline, Drieu, Mauriac, Aragon, Balzac, Malraux, Houellebecq, Flaubert, Genet, Artaud, etc... etc... (liste en réalité absolument infinie). Et ce que je dis là vaut en peinture (allons-nous cesser d'aimer Balthus au prétexte qu'il a peint des enfants nus dans des poses lascives ?) ; ou en musique (allons-nous cesser d'aimer Wagner parce qu'une clique nazillarde a voulu en faire son étendard esthétique ?) ; ou en philosophie (allons-nous cesser de lire Nietzsche sous prétexte que sa sotte de soeur a voulu le livrer à la même clique citée à l'instant... ? ) Etc... Ce qui est troublant, et excitant, et stimulant, dans la littérature et dans les oeuvres de l'écrit en général, c'est d'éprouver un intérêt très fort, très profond, très raisonné, voire du plaisir, à une oeuvre qui, pourtant, aurait pu nous rebuter en bien des aspects. Pour ma part, j'assure tout auteur de mon respect - et à peu près toute idée, pour peu évidemment qu'elle ne constitue pas un appel au meurtre ou au génocide.

Je pense qu'il faut se défier de la confusion entre artistes et idées. Je ne vais pas vers tel artiste parce qu'il dirait, chanterait, écrirait mieux que moi ce qui correspond à mes opinions ou à mes valeurs - et en vérité, je me surprends souvent à préférer des artistes dont, précisément, je ne partage pas toutes les valeurs. Car soyez-en sûr : votre "sélection" sortirait du catalogue littéraire universel au moins trois quart de ses membres, génies et prix nobel compris...

Posté par Marc Villemain, mardi 21 novembre 2006 à 12:42

Formule très adroite, ce "Je suis progressiste par réaction." Réagissant à la réaction Villemain édifiait aisni sa statue et élevait sa stature.

On notera au passage, l'ironie subtile de votre femme, en vous suggérant cette lecture, et en surprenant peut -être, au détour, quelque inflexion de votre voix... Car l'ironie ne procède pas seulement de la parole ou de l'écrit, mais aussi du geste.

La littérature, je veux dire la vraie, est forcément réactionnaire, soit qu'elle provienne d'une révolte, soit qu'elle émane d'un refus.

Posté par Augustin, mardi 21 novembre 2006 à 13:58

Réponse à Augustin

Je serais assez enclin à penser comme vous - en tout cas, les exemples qui vont dans le sens que vous indiquez sont pléthores.
Une interrogation, toutefois (j'ai l'esprit assez lent...) : que viennent faire ici ma statue et ma stature ??
PS : Je transmets à mon épouse votre éloge de son ironie - il est vrai que vous dites juste...

Posté par Marc Villemain, mardi 21 novembre 2006 à 14:54

@debsteph51 : Réduire la littérature à des "convictions d'auteur", c'est bien triste...

Posté par MuMM, mardi 21 novembre 2006 à 18:01

Merci de rétablir quelques vérités. J'ai toujours du me "justifier" de lire des écrivains comme Roger Nimier ou Bernanos...

Posté par muriel, mercredi 22 novembre 2006 à 10:41

Réponse à Muriel

Oui, nombre de personnes fort bien intentionnées se mêlent parfois de nos lectures - ou plus amplement de nos goûts. Et il est vrai que le jugement esthétique n'est pas toujours dominant dans leur jugement. Comme vous, cette forme de pression, de chantage, m'a longtemps embarassé ; aujourd'hui, je m'en moque comme de ma première chemise... Et mon plaisir s'en trouve redoublé...

Posté par Marc Villemain, mercredi 22 novembre 2006 à 11:44

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