vendredi 22 décembre 2006
Sur mon père
Je me souviens que je n'avais pas eu la présence d'esprit de le penser en lisant Tolstoï, et qu'il me fallut lire le petit livre que lui consacra sa fille aînée Tatiana (Sur mon père, réédité par Allia en 2003), pour réaliser que mon père était tolstoïen.
jeudi 21 décembre 2006
Esquisse de Berthet
On parle beaucoup du Journal de Trêve de Frédéric Berthet (Gallimard), et il semble qu'il y ait de fort bonnes raisons à cela - je ne l'ai pas encore lu mais compte bien le faire. Il ne faudrait juste pas que cela dissuade de lire Simple journée d'été, nouvelles que réédite parallèlement Denoël, et qui sont autant de petites perles libres, sensibles et impertinentes.
Ces extraits de Traité d'illégitime défense, autour de laquelle pourrait s'organiser et se nourrir le recueil :
- Si, à votre naissance, une femme se mêle de vouloir vous susprendre la tête en bas, en vous tenant par les pieds, poussez un cri de protestation. Vous avez alors la peau de couleur grise : c'est de colère. Vingt ans après, retrouvez cette femme et faites-lui subir le même sort.
- Désormais, lorsque vos parents vous trouvent l'air "présentable", demandez : à qui ? Ne vous laissez plus avoir. Exigez des noms.
- Soyez supérieur aux études supérieures. Restez spécialiste en matins d'automne, en odeurs de feuilles brûlées. Sachez reconnaître les feuilles qu'on brûle. Soyez docteur ès crépuscules, master of équipées nocturnes, professionnel du point de vue des galops du printemps.
J'y reviendrai, plus longuement.
mercredi 20 décembre 2006
Du succès
On n'écrit plus pour se sauver (de) soi-même, mais pour accabler l'autre et contempler son désastre : c'est la recette des succès du temps.
vendredi 15 décembre 2006
Du courage
Pourquoi nous souhaitons-nous si souvent, à la moindre occasion, comme ça, au détour d'un bonjour ou d'un au revoir, pourquoi nous souhaitons-nous si souvent "bon courage" ? D'aucuns méritent cet encouragement : ils souffrent en leur âme ou dans leurs chairs, leur vie est un désastre, ou, plus simplement, requiert une obstination, une pugnacité, un courage particulier, justifié, parfois exemplaire. Mais cette sollicitude a atteint de tels degrés, s'est répandue à un point tel, qu'elle ne peut décemment recouvrir une quelconque réalité. Faire la queue dans une grande surface, respecter une obligation professionnelle, prendre sa voiture pour une durée supérieure à une heure, sortir acheter des croissants alors que le soleil n'est pas encore levé, ou même sans raison, parce qu'il faut bien que la journée se passe : tout est prétexte à cette sollicitude. J'ai chaque jour l'occasion de souhaiter bon courage à mon épouse ; mais je sais pourquoi : son activité dépasse de très loin mes capacités, physiques, psychologiques et morales, je sais que je m'écroulerais dans un lit d'hôpital au bout de dix jours de son régime, et ne conçois donc la possibilité même de son activité qu'à la condition de faire montre d'un courage que je n'ai pas, moi, à éprouver. Peut-être cela signifie-t-il, donc, que tous ceux qui nous souhaitent "bon courage" sont ceux-là mêmes qui, en leur for intérieur, savent qu'ils en manquent ? Peut-être. Mais cela va sans doute au-delà de cela. Car si l'on met de côté les cas les plus évidents (souffrance, abandon, solitude, misère, deuil, dépression, maladie, terreurs diverses), les occasions pour les contemporains occidentaux de faire preuve de courage sont somme toute assez rares. Tout au plus avons-nous besoin, pour vivre au jour le jour, d'un peu de volonté, de fermeté morale et d'énergie. Alors ? Alors il se pourrait bien que notre société, qui promeut comme aucune autre la promesse du bien-être, du confort, de l'esthétique corporelle, de l'enfance éternelle et de la mort sans douleur, qui valorise comme jamais l'organisation, la planification, l'anticipation, le contrôle social et le bien-nommé principe de précaution, qui prête une attention exorbitante aux moindres caprices, aux moindres plaintes, aux moindres frustrations, ne soit plus en mesure d'appréhender le dépassement de soi, de comprendre l'effort résigné, silencieux, assumé, d'accepter, même, l'idée que la vie ne soit pas jouissance perpétuelle. Tant et si bien que nous faisons de nos petits tracas motif de grandes doléances, et que nous nous sentons sincèrement satisfaits de nous-mêmes lorsque nous avons pu les surpasser. Laissant le vrai courage à d'autres - ceux qui n'ont pas même le loisir de s'en prévaloir.
mardi 12 décembre 2006
Porte close
Merci à lignes de fuite d'avoir déniché le texte, magnifique, de la conférence prononcée par Orhan Pamuk le 7 décembre dernier, lors de la remise de son prix Nobel. Non sans quelque bonne raison, j'en retiens le même extrait, tout en vous invitant instamment à lire le texte intégral sur le site de la Fondation Nobel.
"Pour devenir écrivain, il faut avoir, avant la patience et le goût des privations, un instinct de fuir la foule, la société, la vie ordinaire, les choses quotidiennes partagées par tout le monde, et de s'enfermer dans une chambre. Nous, écrivains, avons besoin de la patience et de l'espérance pour rechercher les fondements, en nous-mêmes, du monde que nous créons, mais le besoin de nous enfermer dans une chambre, une chambre pleine de livres, est la première chose qui nous motive. Celui qui marque le début de la littérature moderne, le premier grand exemple d'écrivain libre et de lecteur affranchi des contraintes et des préjugés, qui a le premier discuté les mots des autres sans rien écouter que sa propre conscience, qui a fondé son monde sur son dialogue avec les autres livres, est évidemment Montaigne. Montaigne est un des écrivains à la lecture desquels mon père revenait sans cesse et m'incitait toujours. Je veux me considérer comme appartenant à cette tradition d'écrivains qui, que ce soit en Orient ou en Occident, se démarquent de la société, quelle qu'elle soit, où ils vivent, pour s'enfermer dans une chambre pleine de livres. Pour moi, l'homme dans sa bibliothèque est le lieu où se fonde la vraie littérature."
lundi 11 décembre 2006
L'hiver biologique
Les lassitudes hivernales, cette espèce de sas dans lequel nous nous laissons envelopper et où les couleurs de la nature semblent vouloir coïncider avec le temps de nos existences, pourraient être vécues comme une manière de régénération, comme l'occasion, rituelle, saisonnière, d'un changement de peau - un check up qui passerait au crible nos humeurs défaillantes : ainsi pourrions-nous en retirer quelques bienfaits pour l'avenir, et pour le prochain hiver. Mais il faudrait à cette fin pouvoir embrasser la vie avec une ardeur hélas programmée pour s'émousser au fil de l'avancement dans l'âge - et nous n'attendons plus de l'hiver que sa promesse grise, et le châle blanc de sa réclusion. Nous courrions jadis à travers les champs de poudre et nous escaladions les collines immaculées ; nous rentrions sur le tard, glissant et pirouettant sur le macadam engourdi, les joues écarlates, les extrémités gelées et le corps détrempé, avides déjà du lendemain ; nous contemplons dorénavant, de derrière les carreaux, non l'éclaircie qui viendra, mais les signes et les indices de ce qui se prépare et nous attend.
(En icône : Zoran Music, Poltrona grigia)
vendredi 8 décembre 2006
Le monde empire
Les dépossédés, de Robert McLiam Wilson et Donovan Wylie, Editions Christian Bourgois
Le style du monde – La vie dans le capitalisme de fiction, de Vicente Verdu, Editions Stock
Article paru dans la News des Livres de la Fondation Jean-Jaurès - Novembre 2005

Il n’est pas inintéressant de lire en parallèle Les dépossédés et Le style du monde. D’un côté, Robert McLiam Wilson, né en 1964 à Belfast, auteur de Ripley Bogle et de La douleur de Manfred, accompagné ici par Donovan Wylie, photographe qui, depuis l’écriture de ce livre hors norme, a fait du chemin et gagné bien des galons ; de l’autre, Vicente Verdu, souvent présenté comme l’intellectuel le plus brillant de sa génération, et qui est un peu à l’Espagne ce qu’Alain Minc est à la France, l’euphorie libérale en moins. Le premier nous parle de ceux que l’on a dépossédés – de leur maison, de leur famille, de leur argent, de leur travail, de tout –, le second de la marche obstinée du monde vers un progrès qui n’en finit pas de nous laisser sur la désespérante impression d’une fuite en avant, et qui pourrait bien nous revenir à la figure comme l’instrument de destruction de l’humanisme classique – thème sloterdijkien par excellence. Il n’y a pas, formellement, d’accointance particulière entre les deux livres. L’un est écrit par un observateur empathique des misères ordinaires et romancier unanimement célébré, l’autre par un docteur ès lettres diplômé de Harvard, par ailleurs journaliste vedette d’El País. L’écrivain nous ferait plutôt penser à Dickens, ou à Zola, l’universitaire évoquera plutôt Barthes, ou Finkielkraut – mais un Finkielkraut libéré des tentations de l’âge d’or. Les deux pourtant nous livrent les clés d’un monde dans ce qu’il a de plus inique (pour Wilson) et de plus inepte (pour Verdu), le premier en s’obligeant à habiter l’individu concret, broyé, anonyme, le second en cherchant à embrasser la plus grande totalité possible. En résulte pour le lecteur une semblable consternation, faite d’effroi, de compassion et de rage chez Wilson, de terreur technoïde et civilisationnelle chez Verdu.
Robert McLiam Wilson et Donovan Wylie (dont on regrettera que les clichés très justes soient aussi médiocrement restitués) n’ont guère plus de vingt ans lorsque, à la naissance des années quatre-vingt dix, ils se lancent, stylo en poche et appareil photo en bandoulière, dans une vaste enquête sur la misère en Grande-Bretagne. Margaret Thatcher appliquait alors ses recettes à la lettre, et la mode occidentale profitait plus que jamais aux ultras du libéralisme. McLiam Wilson connaît la pauvreté pour l’avoir lui-même fréquentée de près. Mieux que d’autres, il sait qu’elle « est peut-être la seule expérience humaine, en dehors de la naissance et de la mort, que tout être humain est capable de partager ». Et en effet, « si nous continuons de nous intéresser à la pauvreté, c’est parce que bon nombre d’entre nous sentons qu’elle n’est pas très éloignée ». Ce contre quoi il se dresse finalement, en dehors de la misère elle-même et de ce mélange d’accoutumance et d’impuissance dans laquelle elle semble devoir nous plonger, c’est peut-être contre son abstraction grandissante, sa déréalisation : « Les innombrables discours musclés, l’idolâtrie de l’argent et l’autocélébration médiatique nous ont presque convaincus que la pauvreté n’est plus une situation humaine. Elle est devenue une idée, une notion anachronique. On ne la tient plus pour une entité qui écrase et détruit la vie des gens. La pauvreté a été annulée. » De fait (et le constat vaut pour la Grande-Bretagne de la fin du vingtième siècle comme pour la France du début du vingt-et-unième), les pauvres sont non seulement parqués, isolés, jetés aux périphéries ou directement en prison, mais de plus en plus ignorés, radiés, objets d’une idéologie statistique sans doute très utile aux grands équilibres, mais dont la dimension symbolique (« quelques petits chiffres trapus, suivis du signe dodu et rassurant du pourcentage ») contribue largement à leur éviction du système – d’ailleurs, « du point de vue du système, tu n’existes pas », déclare l’un d’entre eux. À sa manière, Vicente Verdu, dans Le style du monde, ne dit pas autre chose quand il écrit qu’un « gouvernement peut se régénérer de nos jours à condition de s’assujettir au programme de blanchiment dicté » par le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale « programme composé très souvent de recettes économiques provoquant l’appauvrissement des plus pauvres et l’augmentation du pouvoir du capital ». Ce qu’il y a de poignant dans le livre de McLiam Wilson, et qui transforme son enquête sociologique initiale en expérience littéraire, c’est la qualité instinctive de son empathie pour celles et ceux qu’il rencontre. Car il s’agit bien du livre d’un écrivain, pour lequel « l’empathie nécessaire du roman constitue peut-être l’une des seules voies d’accès à la compréhension d’un tel phénomène ». Peut-être est-ce, en effet, ce qui donne toute sa force à ce livre, autrement plus puissant dans ses conséquences que n’importe quelle expertise sociologique. Mais il fallut pour y parvenir que McLiam Wilson fasse fi de toute idéologie, y compris d’un bourdivisme d’ambiance, qu’il bouscule quelques idées reçues, se fasse violence, témoigne des autres tout autant que de lui-même, et accepte de laisser parler ses ambiguïtés, ses peurs, ce que lui-même nomme souvent sa « honte ». Aussi le voit-on à un certain moment rebrousser chemin, n’ayant plus « ni la force émotionnelle ni la force morale indispensables pour témoigner des souffrances et des épreuves », et laisser le photographe poursuivre seul l’enquête à Glasgow. Cette sincérité devant l’épreuve empêche le livre de tomber à aucun moment dans l’affectation ou la sensiblerie : Wilson n’est pas dupe, pas plus qu’aucun des dépossédés qu’il rencontre. « Mon attitude mitigée a d’abord choqué légèrement Donovan, comme s’il fallait aimer tous les pauvres. Une telle idée relève de la sentimentalité bourgeoise de la pire espèce ». Il n’empêche : chaque être rencontré est extraordinaire de combativité, d’abnégation, de stoïcisme et de générosité. Tout ce que le bourgeois prend pour un vice dès lors qu’il est pratiqué par plus pauvre que lui (l’alcool, le jeu, la résignation, l’inactivité, la fertilité excessive, les heures accumulées devant un écran de télévision…) apparaît ici comme le trait distinctif de tout être qui aurait chuté, condamné dès lors à se débattre entre une société dont la machine judiciaire et administrative se fait chaque jour plus oppressante, les rêves qu’il fomente pour ses enfants, et une survie ordinaire dans des conditions que peu d’entre nous pourraient ne serait-ce que concevoir. Ainsi cette femme, dont le mari dépense trop au jeu – mais « trop », ici, est déjà très peu – et qui ne peut se résoudre à lui en vouloir, quelles que soient les difficultés (gravissimes) du foyer : elle sait et comprend en effet que, « dès qu’il dépense de l’argent, il se convainc qu’il n’est pas pauvre ». Il faut être dépossédé comme elle l’est pour cultiver pareille sagesse, et ne pas sombrer dans le moralisme sécuritaire autour duquel se dessinent souvent les programmes politiques de notre temps – et sans doute des temps à venir.
Lorsque Vicente Verdu, s’appuyant sur le Rapport annuel des Nations Unies de 1998, souligne que « les dépenses annuelles en parfums aux Etats-Unis et en Europe seraient suffisantes pour apporter une solution définitive aux problèmes de santé et d’alimentation sur toute la planète », et que « les achats de crèmes glacées en Europe dépassent le budget nécessaire pour couvrir les besoins sanitaires et d’eau sur terre », l’on ne peut s’empêcher de songer aux dépossédés de Robert McLiam Wilson. Car la terminologie compte : on ne parle pas ici de pauvres, mais de dépossédés, autrement dit de gens qui ont possédé et qui se sont vus peu à peu presque entièrement dépouillés. Le fait est, et Brice Matthieussent a raison d’y insister dans sa postface, que nous avons affaire à un « processus », et que Wilson aussi a raison lorsqu’il refuse la terminologie du « pauvre » et « s’insurge contre une telle naturalisation de la précarité ». Autrement dit, la foule immense des pauvres s’étend du fait de la déréliction planétaire économique, sociale et culturelle, rarement de son propre chef. C’est ici que, incidemment, Vicente Verdu vient non seulement corroborer mais étayer l’intégralité du constat dressé par Robert McLiam Wilson. Son sujet n’est pas la misère, mais le monde désormais tout entier lové au cœur du « capitalisme de fiction », ce capitalisme qui « ne pose plus comme objectif suprême la production des biens mais l’invention d’un état de choses conforme à nos désirs ». D’une écriture à la limpidité et la suggestivité exemplaires, Vicente Verdu remonte le fil de nos marottes, et tire aussi haut que possible le rideau qui nous masque la vraie scène contemporaine : nous nous croyons maîtres incontestés de nos désirs, seuls instigateurs de notre réalité, entrepreneurs raisonnables du futur, mais nous continuons pourtant d’être le produit de ce qui nous dépasse, le fruit putrescible d’un arbre dont nous ne voyons plus ni les racines, ni la cime. Tel est d’ailleurs le dessein véritable de ce nouveau capitalisme : il s’agit bien de « produire une nouvelle réalité présentée comme ultime », « une réalité de fiction ».
Aussi la multiplication des clapiers identitaires (au mieux folkloriques, au pire terrorisants) ne doit pas faire illusion : c’est bien à l’homogénéisation du monde que besogne le capitalisme global. Sans doute la Chine observe-t-elle nos effritements en cours avec quelque gourmandise : il n’en demeure pas moins que les deux émissions de télévision préférées des Chinois en 2002 furent « X Files » et les « Teletubbies », et qu’il se boit chaque heure dans le monde pas moins d’un million de bouteilles de Coca Cola. Le désappointement au cœur de la réflexion de Vicente Verdu, dût-il parfois sembler expéditif, n’en est pas moins stimulant. Car une chose est la course du monde, une autre est ce qui le fait courir. Et si l’interrogation est permise dès lors qu’il s’agit de discerner ce qui nous attend réellement, la crudité du regard jeté sur les motifs, les fantasmes, les croyances et les ambitions du monde, touche souvent très juste. Ainsi, quand Verdu écrit que « la bataille en faveur des miséreux ne peut pas se passer de la vente aux enchères de manteaux d’actrices », ou encore que « jadis, les villes pouvaient être paralysées par les grèves générales ; aujourd’hui ce sont les matchs de football qui en sont responsables », nous ne sommes pas loin des Dépossédés de McLiam Wilson. Un peu à la manière d’un Slavoj Zizek, dont le Plaidoyer en faveur de l’intolérance pourrait faire figure de manifeste post-marxien, Le style du monde nous plonge dans une forme de mélancolie que vient teinter la nostalgie impossible, l’espoir déçu et l’impuissance militante. L’idiosyncrasie de la modernité – fût-elle post-moderne – n’en finit pas de charrier le pire en prêchant le meilleur : la démocratisation, la transparence, le métissage, l’art, tout ce qui aurait pu constituer le terreau, voire le fer de lance, d’une (re)politisation prometteuse n’en finit pas de s’essouffler et de mourir par inadvertance, indifférence, indolence. Nous détournons nous-mêmes de ses voies et de sa puissance tout ce qui pouvait nourrir le renouveau de la pensée politique. Il faut dire qu’il y a de la religiosité dans les fondements mêmes de nos croyances démocratiques, précisément parce que les fondements nous indiffèrent et que seules les croyances nous emplissent d’aise. Aussi la démocratisation ne réside-t-elle plus que dans « le droit de satisfaire le désir de devenir soi-même un événement », et ce faisant ne fait qu’apprêter son déclin en se condamnant au clinquant, au faux, au double, à l’esthétisation, au recyclage, à l’écologie comme ersatz de l’humanisme. C’est le mérite de ce livre de dire les choses sans ambages, sans souci de complaire aux progressistes vertueux, et tant pis si nous restons finalement un peu sur notre faim, à l’issue d’une exploration qui s’accommode parfois un peu vite de son diagnostic.
De l’optimisme comme du pessimisme, nous savons depuis longtemps ce qu’il faut penser : projection d’une complexion individuelle, manifestation exorbitante d’une psychologie singulière balayant de ses tourments l’image du monde, ils sont impuissants à en rendre compte. La rage, elle, est autrement plus fonctionnelle. Impuissante aussi, souvent, sans doute, mais suffisamment dérangeante pour contraindre le monde à la réaction. C’est là ce que ces deux livres ont en partage, celui de Robert McLiam Wilson, que taraude une rage immédiate et charnelle, celui de Vicente Verdu, que corrode une forme de désolation exaspérée. On dira peut-être que (le sentiment de) l’impuissance est toujours au bout du chemin. Mais c’est aussi à cela que tient la justesse de ces livres : à la pureté de leur inconsolable affliction.
mercredi 6 décembre 2006
Question sans réponse
Que faire dans un pays, et pour ce pays, quand plus de 40 % des sondés, selon les premières enquêtes, estiment que la nouvelle loi sur la délinquance promue par Nicolas Sarkozy (la loi, pas la délinquance...) ne va pas assez loin ? cela signifie-t-il que ce pays est mûr pour passer à un autre système - reléguant aux âges d'or ce qui fit son ferment démocratique et civilisationnel ?
La mort dans ses petits papiers
L’homme qui mangeait la mort, Borislav Pekic, Editions Agone
Article paru dans la News des Livres de la Fondation Jean-Jaurès - Novembre 2005
Je me suis souvenu, en lisant L’homme qui mangeait la mort, d’une nouvelle de Rachid Mimouni, « Le manifestant », où l’on voyait un homme défiler dans les rues d’Alger, seul, brandissant au-dessus de sa tête un écriteau sur lequel il avait écrit Vive le Président !, ne rencontrant sur son passage que l’indifférence, puis l’incrédulité, enfin l’incompréhension des autorités, au point qu’elles le condamnèrent à mort : l’absurde administratif ne sait que faire d’un civisme aussi étrangement revendiqué. Cette dimension à la fois moderne et ancestrale de l’absurde n’est pas le seul point commun entre Rachid Mimouni et Borislav Pekic : outre qu’ils connurent l’un et l’autre les foudres de leur société (une condamnation à mort fut placardée dans la mosquée à quelques centaines de mètres à peine du domicile de Rachid Mimouni), tous deux cultivaient un savoir-faire inégalé dans la fabrication de fables aux dimensions anthropologiques et politiques très élaborées. Peu connu en France, Borislav Pekic est pourtant l’une des plus grandes figures de la littérature yougoslave. Disparu en 1992, il nous a laissé un grand œuvre, La Toison d’Or, phénoménale saga qui relate sur sept tomes huit siècles d’histoire des Balkans. De lui, l’écrivain serbe Borislav Mihailovic Mihiz a dit qu’il était comme « un homme fiché sur le pal de l’histoire ». Le propos est d’autant plus juste que ladite histoire n’aura rien épargné à Pekic, qui purgera à partir de 1948 cinq années en prison – condamné à quinze années en 1948 pour activisme démocratique. Sans doute cette expérience n’est-elle pas étrangère à ce qui va enfanter ce court récit inspiré des heures les plus noires de la Terreur.
Le personnage central, Jean-Louis Popier, dont on ne sait pas au fond s’il est le fruit de l’imagination de l’auteur ou la survivance incarnée de quelque témoignage de la tradition orale, officie comme greffier au tribunal institué par la Révolution française. Au rythme où vont les choses et où tombent les condamnations (toute révolution charrie son lot, généralement grossissant, de déviationnistes), le brave greffier Popier, citoyen à l’apathie assez exemplaire, se retrouve rapidement débordé par sa charge. Tant et si bien qu’il commet une maladresse qui le contraint, s’il veut échapper au contrôle de sa hiérarchie, à faire disparaître un acte de condamnation. Et quoi de plus efficace pour faire disparaître ledit acte que de l’ingurgiter aussi sec, laissant ainsi la promesse de mort se dissoudre au fond d’entrailles que nul n’aura jamais idée de venir fouiller ? Ce faisant, un éclair de génie lucide traverse la sourcilleuse et très réglementaire conscience du brave Popier, lequel réalise du coup qu’engloutir un tel acte entraîne irrémédiablement le salut d’un condamné. Qu’à cela ne tienne, le brave et désormais conscient Popier n’aura de cesse, chaque jour, de manger la mort, et d’épargner la guillotine à un congénère supplémentaire. Jusque-là d’ailleurs, le rigoureux gratte-papier n’avait jamais vu de guillotine : après tout, sa mission s’arrêtait aux marges du grand registre où il consignait les condamnations. Difficile, au passage, de ne pas songer à la banalité de ce mal dont Hannah Arendt fit l'herméneutique en d’autres circonstances. La pratique quotidienne et routinière d’une fonction sociale légale, voire valorisante aux yeux de ses contemporains immédiats, induit des mécanismes réflexes qui confinent l’individu dans l’impression de sa normalité – fût-elle parfaitement abjecte. Et aujourd’hui encore, l’on condamne à des peines parfois très lourdes sur la base d’assertions et dans des perspectives qui ne sont pas toujours fécondées par la raison.
Pekic ne cherche nullement à ménager un mauvais suspens. La fable n’est édifiante que parce qu’elle nous empêche de sombrer dans l’excitation du voyeur et que, dès le départ, il est clair que le brave greffier Popier devra rejoindre à son tour la cohorte des déchus de la Révolution : ce n’était pas là une possibilité pour le scénario, mais sa seule conclusion disponible. Car la grande histoire a quelque chose d’une machine infernale ; et tout spécialement lorsqu’elle se veut révolutionnaire. « La méfiance, le soupçon et la peur – sentiment indissociables de la vigilance révolutionnaire » sont à la fois le terreau et le fruit de la révolution. Étrangement, paradoxalement peut-être, la politique révolutionnaire (et donc contre-révolutionnaire, la contre-révolution ne visant au fond qu’à faire la révolution contre la révolution) n’exige pas l’engagement des citoyens, ni même, à l’extrême, leur approbation, mais leur simple effacement ; elle ne leur dénie pas nécessairement le droit à exister pleinement, mais les contraint à une sorte d’invisibilité sociale, d’inexistence singulière. Pekic écrit à propos du brave greffier Popier qu’il serait vain de lui chercher des « signes particuliers. S’il en avait eu, il aurait été sur la paille de la Conciergerie et non assis derrière un bureau du greffe du Tribunal révolutionnaire ». C’est tout le mystère des révolutions – qu’elles aillent de l’avant ou qu’elles marchent à reculons – : elles donnent corps à des individus compulsifs qui se révèlent à eux-mêmes en se laissant entraîner là où ils ne pensaient pas vouloir aller. Naturellement, le piquant de la fable est que la Révolution va ici se heurter à l’un des ses agents les plus irréprochables. La résistance ne viendra pas d’individus héroïques extérieurs au système, mais de l’être le plus docile, le moins soupçonnable, le plus indifférent à ce qui se trame. Nonobstant les apparences, et n’était la chute finale, il pourrait donc bien s’agir d’une fable optimiste, le contrôle social total se révélant impraticable : le plus policier des systèmes viendra peut-être à bout de l’homme, jamais de l’imprévisibilité humaine. Ici, l’individu devient malgré tout, et surtout malgré lui, le meilleur agent corrupteur, l’imprédictible grain de sable qui s’ingéniera à gripper les rouages. Pourquoi ? Par accident. Que la prise de conscience de ce hasard qui entraîna l’accident, puis la compassion qu’il fera naître chez notre agent corrupteur, se manifestent ensuite comme des principes politiques ou civiques ne changent rien à l’affaire : au départ, rien ne disposait le brave greffier Popier à vouloir renverser, ne serait-ce qu’interrompre, l’ordre des choses. Il aura fallu que l’imprévisible lui mette la puce à l’oreille.
Comment se forge-t-on une conscience en ce monde ? La réponse de Borislav Pekic est pleine d’une richesse métaphorique et anthropologique peu commune : par le hasard. La conscience de soi et du monde peut nous tomber dessus comme le ciel sur la tête ; elle peut tout aussi bien loger dans la petitesse des choses ordinaires que dans la brutalité des actes sociaux, s’apparenter à une révélation dans le désert autant qu’à un accident de parcours dans la paisible linéarité des jours. Dès lors entrevoyons-nous, fût-ce faiblement, ce qui demeure vivant une fois que la société a érigé ses miradors : l’aspiration à la liberté.
lundi 4 décembre 2006
Le petit meccano
Je devais avoir une petite dizaine d'années lorsque je me fis mes premières réflexions politiques. Je m'en souviens car j'aimais consulter le grand Atlas du monde, ce grand Atlas où je découvris, un peu stupéfait et un tantinet défait, la petitesse physique de la France - dont je pensais évidemment que c'était elle qui menait la danse planétaire. Je ne sais plus en revanche à quelle exacte occasion je me suis formulé cette réflexion d'ordre plus concret, à savoir : comment faire pour que la société fonctionne ? Mon premier mouvement, quasi instinctif, fut, non seulement légaliste, mais systémiste. Je me disais, en gros, que si chaque individu adoptait un comportement qui fût à la fois responsable et moralement inattaquable, que si chacun y mettait un peu du sien (ne pas gaspiller de nourriture, aider les vieux à traverser sur les clous, respecter la loi, tendre la main aux pauvres et prêter ses jouets au voisin, donner à tous un frigidaire - garni - et un radiateur, bien travailler à l'école et bien se tenir à la messe), alors la société pourrait adopter son régime de croisière et entrer dans un mouvement de félicité continue. En fait, je regardais la société comme un jeu de meccano. Si j'avais vent, par la télévision, la radio, ou les discussions familiales, d'un problème quelconque, je me disais que toute solution résidait dans la mise à plat dudit problème : il fallait repartir de zéro, reconstruire brique après brique, pierre après pierre, pièce après pièce. Et j'éprouvais un plaisir assez exaltant à me savoir moi-même rouage parmi les rouages, petite main qui, par son comportement responsable et exemplaire, contribuait à ce que la grande roue continuât de tourner sans à-coups : si, à mon niveau, je mettais un peu de ma propre huile dans mon propre rouage, que je serrais convenablement les boulons (pas trop fort dans le cas où je sois conduit à les desserrer mais suffisamment tout de même pour que l'ensemble tienne), alors je ne voyais pas ce qui pourrait faire obstruction à la bonne marche du monde.
Naturellement, je découvrirai plus tard que ce systémisme-là était une charmante petite utopie - qui plus est aux fondements relativement bourgeois. Le systémisme est bien, pourtant, ce qui semble présider aux réflexions de nos dirigeants - actuels et futurs. Il part du principe que tout se tient, que le battement d'aile du papillon peut en effet faire éterner un nourrisson allergique à l'autre bout du monde, que tout problème génère sa solution : que tout, finalement, n'est qu'une question d'ordre. De la même manière qu'il faut ranger sa chambre et la nettoyer afin d'en éliminer les poussières et les acariens, la société doit lutter contre ses propres scories, microbes et virus. L'hyper-hygiénisme contemporain, qui procède de cette vision du monde, ne postule pas autre chose : en éliminant la misère, nous éradiquons la violence ; en éliminant les différences, nous éradiquons les sources de conflit ; en remplissant les prisons, nous éradiquons les incivilités ; en éliminant les fumeurs, nous éradiquons le cancer ; en éradiquant le cancer, nous résolvons les problèmes de santé publique ; en résolvant les problèmes de santé publiqué, nous rebouchons le trou de la Sécu ; en rebouchant le trou de la Sécu, nous stimulons la machine économique ; en stimulant la machine économique, nous faisons le bonheur de tous ; etc... Ces vieilles croyances, nourries au biberon d'un scientisme mâtiné d'essentialisme, de progressisme et de moralisme, n'en finissent pas de conduire à l'échec : sans aller jusqu'à écrire (confesser ?) que c'était mieux hier, on ne peut décemment écrire que c'est mieux aujoud'hui. Finalement, il semble impossible que nous nous défassions de cette vision du monde : ce serait reconnaître que l'action des hommes est nulle et non avenue - parfois même contre-productive ou désastreuse. Et en effet, ce serait insupportable.

