mercredi 24 janvier 2007
Mourir de ne pas mourir
Sans adieu, Bernard Clesca, éditions Fayard
Critique parue dans Le Magazine des Livres, n° 2, février/mars 2007
Vingt années pleines et entières sans publier un livre : vingt années que l’inconsolable de la perte seul est venu clore – par ce récit, donc, qui est peut-être l’exercice le plus difficile qui soit pour un homme : « dire à une mère défunte ce que l’on n’a pas su exprimer à temps ». Car il y a quelque chose de l’exorcisme dans cette parole qui reprend la plume pour dire un amour qui semblera à certains dépasser toute mesure commune. Il faudrait d’ailleurs se demander pourquoi il existe tant de livres d’hommes sur les pères quand il en existe si peu sur les mères. D’autant que celui-ci ne s’autorise aucune distance, aucune fantaisie, aucune ironie, toutes techniques d’évitement dont les hommes ont coutume d’user, afin de se convaincre, peut-être, de leur aptitude particulière à demeurer maîtres d’eux-mêmes et de la situation. Ce n’est pas nécessairement machisme ou virilisme entêtés, mais plus souvent le signe d’une pudeur et d’une impuissance à rougir, qui plus est vis-à-vis d’une mère pour qui l’homme restera jusqu’à la fin un enfant et auprès de qui lui-même aura toujours l’indicible fantasme de tenir son rang. Bernard Clesca ne s’embarrasse d’aucun de ces prudents psychologismes. Et c’est une force de ce livre bâti sur une telle nécessité que de tenir tout pathos à distance sans jamais sacrifier une once de la parole que cet amour a fait naître.
En refermant ce livre, on pressent qu’il s’agira du dernier : rien, dans cette parole, ne semble en relation directe avec ce qu’il convient d’appeler une démarche littéraire. Le souffle de l’amour, la nécessité de l’exorciser (et d’exorciser, au passage, « l’implacable cruauté de cet engin de terrassement qu’est la machine gériatrique ») semblent éloigner l’écriture de toute volonté de maîtrise et de toute ambition stylistique – toujours plus ou moins entachée du soupçon d’esthétisme. Sans doute est-ce le propre de tout écrivain que de nous le faire accroire. Mais c’est qu’ici chaque mot est comme une pièce arrachée au rocher d’amour où il a fallu la prélever. « Comme je suis né d’elle, je mourrai d’elle » : ce n’est pas là parole en l’air. Car c’est sa propre mort que Bernard Clesca préfigure, et, autant le dire, espère, en racontant celle de sa mère – cette mort « regardée, approchée, embrassée, accompagnée des mêmes paroles d’amour que de ton vivant ».
Le travail critique oblige à dire que les saillies contre « l’horreur hospitalière », aussi viscérales, blessées, et sans doute salutaires soient-elles, affectent parfois un récit que l’on aurait peut-être préféré mû par la seule désolation d’un amour désormais sans partage possible. Mais on pensera aussi le contraire : que, précisément, la charge, rude, portée contre le système gériatrique, n’est que l’autre manière, la colérique, la révoltée, de dire toujours la même chose : le sentiment de l’injustice suscité, non par la mort en soi, mais par « l’égocentrisme des vivants », lequel « s’accompagne souvent d’indifférence envers leurs défunts et d’ironie pour ceux de leurs proches qui s’adonnent à un rituel de mémoire » ; et, au bout du bout, redire l’éternité d’un amour par-delà vie et mort, fût-il « face à notre tombe ».
Commentaires
Comment réellement savoir qu'il n'y a pas eu de recherche de style ? Elle a dû ne serait-ce que trouver que trouver une voix – peut-être est-elle venue facilement, naturellement, d'accord – mais n'est-ce pas déjà une recherche ?
C'est vrai que je ne vois que peu de livres d'écrivains hommes sur leur mère. En fait, ne me vient, là, que "Le livre de ma mère" de Cohen.
(Vivement que ma mère meure, que j'ai quelque chose à écrire !)
Je ne dis pas qu'il n'y a pas de recherche de style : je dis que les écrivains tentent de "nous le faire accroire". Et je ne crois pas, d'ailleurs, que cette voix soit venue facilement, naturellement ; je crois au contraire que Bernard Clesca a beaucoup travaillé, cisaillé ses mots - pour leur donner, donc, leur apparence naturelle, et de ce fait entrer de plain-pied dans la littérature. La forte nécessité de ce livre renforce simplement l'impression d'une parole sur le vif, quelque chose comme une parole déversée.
Quant à votre conclusion, que je me refuse de commenter, votre blog quasi quotidien prouve le contraire : vous avez des choses à écrire...
Cela me fait penser, quoique la comparaison soit limitée, aux typographes qui disent qu'une belle mise en page est une mise en page qui ne se voit pas.
Je suis complètement d'accord avec vous : pour faire œuvre, il faut travailler. Mais, parfois, sans raisonner, il m'arriver de penser, de demander s'il existe des talents sans forcer. Probablement que non (mais qu'en sais-je ?) mais, les yeux dans le vague, j'aimerais parfois que ça me tombe dessus.
Quant à ma mère, je lui ferai une bise ce soir.
J'ai des choses à écrire, mais toujours les mêmes, et toujours mon nombril. J'arrête pour le moment, ça reviendra probablement.
Oui, certes, il y a bien, sans doute, quelques cas d'écrivains pour lesquels écrire sublimement est aussi facile que cela nous est difficile... Ce doit être, au sens magistral du terme, des génies. Je n'évoquais ici que le lot commun, cette majorité absolue et quasi totale pour lesquels chaque mot est un embarras. Nous sommes quelques-uns comme vous, à espérer ou à attendre que le génie nous tombe dessus...
D'ici là, prenons notre mal en patience...
Et Gary, La promesse de l'aube? Et Juliet, Lambeaux?
Pas de génie sans travail. D'où le problème de Balzac: voulant trop embrasser, allant trop vite, il fit beaucoup de négligences. C'est peut - être en cela qu'il est si touchant.
A l'autre extrémité, Proust, qui refit vingt fois au moins le début du premier Tome du la Recherche.
A Augustin
Je n'ai pas dit qu'il n'existait pas de livres d'écrivains sur leurs mères : j'ai dit qu'ils étaient peu nombreux, et que le genre était plutôt à l'hommage au père.
Ah, si je pouvais commettre autant de "négligences" que Balzac !
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