- Marc Villemain -

Cyclothymies, fluctuations, paradoxes et autres angoisses...

samedi 21 avril 2007

Qui vote pour Ségolène Royal : Jean-Marie Colombani ? ou Le Monde ? Quelques remarques sur la mauvaise foi.

Quel que soit le vote des uns et des autres, la préférence politique exprimée par Jean-Marie Colombani, président du directoire du Monde, dans les colonnes de son journal et à l'ultime moment de la campagne électorale, peut légitimement choquer tous ceux qui sont attachés à une presse d'information et d'analyse. En prenant une telle position, en cherchant délibérément à influencer le vote de ses lecteurs et en rendant impossible pratiquement tout droit de réponse, Jean-Marie Colombani transforme un journal d'information en journal d'opinion. Et engage avec lui, sans leur en avoir touché le moindre mot, l'ensemble de la rédaction et des salariés du journal. François Bayrou a bien raison de s'en offusquer, et il n'est pas la peine d'être "bayouriste" pour cela.

Dans le paysage éditorial français, Le Monde, quoi qu'il n'ait jamais dissimulé son tropisme centriste (en penchant à droite ou à gauche, selon les époques et les directeurs) a toujours été ce journal dans lequel le lecteur pouvait avoir le sentiment d'approcher la plus grande objectivité possible. Que celle-ci n'existe philosophiquement pas et ne puisse jamais être atteinte est une chose : qu'elle cesse de constituer l'horizon du métier de journaliste en est une autre. Maintenant que Jean-Marie Colombani a écorné le serment de l'information, et qu'il a fait du Monde une feuille militante (dans un mouvement qui n'est en effet sans doute pas étranger à la relative panique que connaissent les appareils de l'UMP et du PS devant la montée de François Bayrou), que restera-t-il à ce journal de son ambition d'être le journal de référence ? Pourquoi Jean-Marie Colombani a-t-il finalement cédé aux sirènes partisanes ? Au nom de quelle légitimité, sachant qu'il entraînait avec lui bien plus que sa petite personne, a-t-il ainsi pu rompre avec la ligne qui, peu ou prou, conduisait jusqu'à maintenant Le Monde à se contenter d'informer et de faire l'analyse de l'actualité ? A deux jours du vote, la méthode est à tout le moins contestable. Il ne s'agit évidemment pas de dénier à quiconque, fût-ce Jean-Marie Colombani, le droit d'exprimer une préférence personnelle. Mais alors doit-il prendre soin de l'exprimer dans les pages réservées à l'expression individuelle, et non dans un éditorial qui engage l'ensemble de la rédaction.

Pour moins que cela, Alain Duhamel, dont l'engagement de campagne pour François Bayrou fut relayé à son insu, fut cloué au pilori de Libération. Ce qui n'a nullement empêché ledit journal de mener une campagne relativement enthousiaste pour la candidate du parti socialiste - après, toutefois, que son directeur Laurent Joffrin ait qualifié cette gauche de "Bécassine". La campagne du journal atteint des sommets ce jour même, avec l'injonction qui en recouvre la couverture : "A gauche !", et frise dans ses colonnes le comble du ridicule militant. Ceux que cela intéressera se rendront directement en page 15, où le journal, toujours très pédago-ludique, propose un  quizz censé récapituler les grands moments de la campagne. Voici la dernière question de ce quizz : "En Chine, Ségolène Royal a admiré l'efficacité de : a) l'encadrement militaire de la jeunesse ; b) la justice commerciale ; c) la politique familiale ; d) la blanchisserie de son hôtel". Je vous le donne en mille : la bonne réponse était "b) : la justice commerciale". Pour mémoire, le propos chinois de la candidate était autrement plus ambigu : "J'ai rencontré hier un avocat, je lui ai demandé comment fonctionnaient les tribunaux, il m'a dit que parfois les tribunaux sont plus rapides qu'en France. Vous voyez, avant de donner des leçons aux autres pays, regardons tous les éléments de comparaison". Devant l'énormité de la bourde, son équipe a pris comme argument qu'elle avait en fait à l'esprit la fameuse "justice commerciale" : c'est cet argument que reprend aujourd'hui à son compte Libération, sans réserve ni scrupule.

Mais Libé est Libé - et cela vaut pour L'Humanité ou Le Figaro : on sait ce qu'on lit. On sait "d'où" parle le journal, et on le lit aussi pour cela - notons toutefois que les cris d'orfraie de ceux qui s'effrayaient que Libération appartienne désormais à un Rothschild se sont avérés absolument fantasmatiques, le journal n'ayant jamais été aussi sottement militant. Avec Le Monde, ce que j'aimais, jusqu'à présent, c'était l'entre-deux, le doute, le sentiment, très stimulant pour l'intelligence du lecteur, que les débats internes n'étaient jamais clos. Eh bien Jean-Marie Colombani vient de les clore : "Le seul projet qui s'oppose à celui de Nicolas Sarkozy et qui s'appuie sur une force politique capable de gouverner est celui de Ségolène Royal". CQFD, et rompez. Parce que j'attends mieux du Monde qu'une consigne de vote à quelques heures d'un scrutin, Jean-Marie Colombani me contraint donc à lui désobéir.

Posté par marc_villemain à 11:41 - Le monde comme il va (ou pas...) - Commentaires [12] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Colombani, ainsi, retourne à ses vieux réflexes trotskystes et maoïstes, à la culture du chef...

Posté par Augustin, samedi 21 avril 2007 à 14:14

Colombani ? Etes-vous sûr de ne pas confondre avec Edwy Plenel - pour lequel j'ai par ailleurs bien davantage de considération intellectuelle ?

Posté par Marc V., samedi 21 avril 2007 à 15:07

Vous avez raison. Oublieuse mémoire. Plenel est beaucoup plus honnête intellectuellement, et le monde au temps où il dirigeait la rédaction avait du courgae, notamment dans ses enquêtes en mitterrandie.

J'ai regardé le pedigree de Colombani. Versailles et Assas pour la droite, la Sorbonne pour le prétexte de gauche. Un vrai droitier qui se donne des allures de gauche.

Posté par Augustin, samedi 21 avril 2007 à 16:39

cher ami

mais alors, mon cher Marc, tu as voté Bayrou? Ou bien je présume trop?

Posté par Pierre Cattan, lundi 23 avril 2007 à 00:25

Il me semble que Le Monde est accusé de préférence à chaque présidentielle (du moins depuis que je le lis) mais si j'ai quitté ce journal s'en m'en apercevoir c'est parce que je trouvais moins régulièrement d'analyses qu'auparavant. À moins que ce ne soit mon œil qui ait changé.
À vrai dire, je préfère peut-être même les journaux plus ou moins militants, des deux bords : je sais à quoi m'attendre, c'est-à-dire à n'être pas trop pris en traître.
Oui, voilà, j'ai commencé à me détacher du Monde quand j'en suis arrivé à me dire (je ne sais plus exactement quand, et à tort ou à raison) que le journal se donnait des airs d'objectivité quand leurs analyses étaient biaisées, travaillées sans le dire pour convaincre le lecteur d'aller dans tel ou tel sens.

"après, toutefois, que son directeur Laurent Joffrin ait qualifié cette gauche de "Bécassine" => "après, toutefois, que son directeur Laurent Joffrin eut qualifié etc.", non ?

Posté par katar, mardi 24 avril 2007 à 11:19

Quant aux propos de Mme Royal. Soit elle parlait de la justice en général , et le propos est à la fois scandaleux et stupide ; soit elle parlait effectivement de la justice commerciale (si je me souviens bien, cette précision n'avait été apportée que tardivement, non ?) et on peut considérer qu'un président de la République, premier ambassadeur du pays, pourrait tout de même mieux choisir ses propos dans un domaine où chaque mot, chaque geste a une importance qui le dépasse.
Bref, c'est soit ignoble, soit navrant. Je trouve.
J'accorde plus d'importance à ce fait qu'à son erreur sur le nombre de sous-marins.

Posté par katar, mardi 24 avril 2007 à 11:27

A Katar

Vous avez raison, Le Monde a toujours été plus ou moins accusé de cela. Mais si cela me dérange davantage cette fois-ci, c'est en raison de la méthode. Qui a consisté a engager sous la plume du président du directoire l'ensemble de la rédaction, et surtout à un moment où aucune réaction écrite dans n'était plus possible, le vote ayant lieu le lendemain... Manière de fermer le banc, et d'empêcher, d'interdire toute dispute démocratique.

S'agissant de la justice chinoise, évidemment qu'il n'était pas question de justice commerciale...! Cet argument fut inventé, en toute panique, deux jours après. Mais nuançons : cela ne signifie pas que Ségolène Royal ait une quelconque admiration pour la célérité expéditive de la justice chinoise, mais simplement qu'elle fut maladroite, et, hélas, oublieuse, en effet, de quelques réalités. Comme vous, je trouve cela navrant, et autrement plus décisif qu'un mauvais chiffrage du nombre de sous-marins.

PS / Merci de me rappeler à la justesse de la bonne orthographe. "Eut" eut en effet été préférable à "ait"...

Posté par Marc Villemain, mardi 24 avril 2007 à 12:38

???

Peut-être ne lisez-vous pas Le Monde depuis très longtemps. Il se trouve que le directeur du Monde a toujours pris position pour les élections présidentielles, et ce après une réunion du comité de rédaction sur la question. C'est une tradition de ce journal.

Le choix sur le fond n'est pas très surprenant non plus, après Mitterrand en 1981 et 1988, Jospin en 1995 et 2002... Le Monde se positionne au centre-gauche depuis très longtemps...

Tous les grands journaux européens prennent d'ailleurs position lors des élections - et même parfois des élections étrangères (The Economist et le Financial Times pour Sarkozy !!). A mon avis ça ne pose pas de problème tant que les articles d'information sont bien distingués des articles d'opinion.

Posté par Marcel, mardi 1 mai 2007 à 16:51

Vous avez raison : je ne lis pas Le Monde depuis très longtemps - disons une petite vingtaine d'années. Je crains toutefois que vous m'ayez mal lu. Le Monde s'est toujours plus ou moins positionné au centre de l'échiquier politique (et pas nécessairement au centre/gauche, comme vous l'avancez - l'épopée balladurienne, pour ne pas revenir trop loin dans le temps, eut par exemple quelque effet au sein de la rédaction, et à son plus haut niveau). Mais cela n'a en soi aucune espèce d'importance - sauf, bien entendu, s'agissanta de la difficulté à assumer de manière à peu près cohérente et sans schizophrénie apparente son ambition de figurer comme "journal de référence". Mais cela regarde Le Monde. Et je répète que je ne m'offusque en rien du choix politique de tel ou tel.

J'insiste en revanche sur la manière dont ce soutien (à Ségolène Royal, ne jouons pas, comme lui, sur les mots) a été annoncé. La réaction, laconique et pleine d'offuscation, de Jean-Marie Colombani aux vifs propos de François Bayrou dissimulait fort mal son embarras. Car en effet, le tempo adopté par Colombani, interdisant toute réplique dans son propre journal, fut foncièrement, je ne dirai pas anti-démocratique, mais permit à tout le moins d'interdire le débat dans les pages du journal. Avec un peu d'honnêteté intellectuelle, je vous assure que tout le monde peut s'accorder à le penser.

Enfin, et quelle que soit la pratique et l'usage, cela n'interdit pas de les questionner. Or, vous me permettrez de penser que le président du directoire d'un des tout premiers quotidiens français pourrait au moins user des pages destinées au débat afin d'exprimer sa préférence politique propre, et ne pas afficher présomptueusement sa petite opinion en couverture. Sauf, naturellement, à vouloir laisser penser que sa prise de position est également celle de son journal ou de son comité de rédaction. Tel était, bien entendu, le but inavoué de Jean-Marie Colombani, et c'est cela que je trouve assez insupportable - pour ne rien dire du relatif irrespect dont il fit montre envers ses propres journalistes qui, allez savoir, ne partagent peut-être pas nécessairement ses opinions... Mais je présume que vous en êtes d'accord, puisque vous-même demandez simplement que "les articles d'information soient bien distingués des articles d'opinion".

En vérité, vous l'avez compris, je me moque bien de ce que pense ou vote Colombani. Je ne me moque pas, en revanche, des principes du débat démocratique dont il aime par ailleurs à se faire le chantre et à rappeler l'intangibilité. Or je considère que ces principes, ici, ont été mis de côté. Ce n'est pas grave, ce n'est pas la révolution, je continuerai à lire le Monde ; j'ai simplement trouvé que nous étions ici face à une nouvelle illustration d'un comportement que nous serions, en principe, nombreux à pouvoir dénoncer, mais auquel nous nous résignons de bon gré lorsqu'il émane d'une personnalité publique qui a pignon sur rue.

Je vous réponds ici mais ne fais finalement que redire ce que j'ai déjà écrit. Nous sommes face à un problème de légitimité - et, eu égard à une candidate qui n'en a que pour la démocratie participative, avouez que cela fait tache... J'aurais été nettement moins réticent ou critique si, durant la campagne, JM Colombani avait avancé à découvert et fait savoir sa préférence (car là encore, on ne me fera pas croire qu'il était un "indécis" et qu'il souhaitait attendre la fin des débats officiels pour savoir ce qu'il allait voter). J'aurais simplement considéré, et largement admis, que, dans cette campagne, Le Monde, ou une partie du Monde, avait pris partie et mené campagne en conséquence ; j'aurais suivi ou pas, qu'importe, mais je n'aurais pas eu, comme lecteur, le sentiment qu'on souhaitait me dicter ma conduite.

Avec un tout petit peu de recul, je présume qu'Alain Duhamel doit trouver tout cela un peu fort de café... Croyez pas ?

Posté par Marc Villemain, mardi 1 mai 2007 à 17:43

Je ne sais si vous avez remarqué et je suis désolé de ramener les présidentielles sur votre blog (si j'étais vraiment désolé, je me serais abstenu, certes) mais Lemonde.fr nous sort aujourd'hui (il y était peut-être hier, je n'ai pas regardé) un article sur le fichage génétique de deux gamins qui ont volé un jouet, suite à "la loi Sarkozy sur la sécurité intérieure de 2003"... Sans parler de la réalité des faits que je ne remets nullement en question, je m'étonne que ce papier sorte, benoîtement, le jour des élections. On aura du mal à me faire croire que c'est le premier cas depuis 2003.
Parallèlement, Lefigaro.fr nous fait le coup des voitures brûlées (mais là c'est quand même plus en rapport avec les présidentielles).

Posté par katar, dimanche 6 mai 2007 à 13:05

Comobani

Et si Colombani avait soutenu Ségolène Royal pour empêcher Bayrou d'arriver au second tour ?

Pernicieux non ...

Voir le dernier article dans le Monde sur
Ségolène Royal , ce n'est plus du Colombani ...

Posté par Flupke, jeudi 10 mai 2007 à 00:11

Réponse à Flupke

Pernicieux, mais sans doute non dénué de pertinence...

Posté par Marc Villemain, jeudi 10 mai 2007 à 11:49

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