- Marc Villemain -

Cyclothymies, fluctuations, paradoxes et autres angoisses...

lundi 2 juillet 2007

Ne pas aboutir, surtout ne pas aboutir

Les oubliés, Christian Gailly, Editions de Minuit
Critique parue dans Le Magazine des Livres, n°3, mars/avril 2007

 Je ne vous tLes_oubli_s___Christian_Gaillyiendrai pas davantage en haleine : des Oubliés je ne dirai que du bien. Normal : c’est un roman de Christian Gailly. Et je suis un inconditionnel de Christian Gailly. Ça n’avait rien d’évident au départ, n’ayant qu’assez peu d’attrait pour une littérature que, à tort sans doute et en tout cas abusivement, je, on, qualifie de minimaliste. Bien sûr il y a Beckett - qui n’est pas pour rien dans la naissance à la littérature de Christian Gailly – ou Echenoz, mais, et tant pis si le trait est injuste, la littérature des Editions de Minuit est d’ordinaire plutôt du genre de celle qui m’assomme. Or rien de moins assommant qu’un livre de Christian Gailly, auteur Minuit par excellence s’il en est. A quoi cela tient-il ?

Sans doute, mais on pointera ma subjectivité, à ces personnages qui se demandent toujours plus ou moins ce qu’ils font sur terre. Bien sûr ils finissent par traverser la vie, mais toujours dans un mouvement d’une assez belle indécision, n’en refusant pas les joies lorsqu’elles se présentent et ne s’en prenant qu’à eux-mêmes, ou dans le pire des cas au destin, quand les choses tournent un peu moins bien. Là où Houellebecq recommande l’exil au monde, Gailly se satisfait d’une distance à vivre – et y trouve la poésie. C’est une autre option, voilà tout. La mélancolie, planante quoique lourde, douce, presque chérie, donne aux personnages une belle profondeur atterrée, qu’ils dissimulent avec plus ou moins de réussite dans un réflexe de pudeur, de savoir-vivre et d’élégance. Car tous les personnages de Christian Gailly sont toujours élégants. Peu bruyants. Peu causants. Plus troublés que troublants. Plus vécus que pleinement vivants. Toujours encombrés d’eux-mêmes, balbutiants, hésitants, maladroits, incertains dans leurs gestes comme de leurs pensées. « Brighton ouvrit sa portière. S’excusa de s’être endormi. Descendit de voiture. S’excusa encore. Se retourna puis esquissa le geste de claquer sa portière. Se rendit compte à temps qu’il allait faire du bruit. La ferme doucement en poussant. N’y parvint qu’incomplètement. Poussa davantage. Sentit une vague de honte. Toute rouge lui monter au visage. Pensa renoncer. La laisser comme ça, cette portière. Mal fermée. Oui, non. La rouvrit à demi. La claqua puis, ma foi, satisfait, se retourna. Moss lui tendait la main ». Je connais peu d’auteurs à ce point respectueux du temps, donc du tempo, de nos soliloques. D’où le déplacement de l’accent rythmique, la syncope pour parler savant, ce phrasé monkien, sans achèvement possible. Ce n’est pas un procédé, ou un truc d’écrivain, vaguement éculé, répété de livre en livre, mais la seule manière de dire, de remettre les choses sur leur voie naturelle – et condamnée à l’inaboutissement.

J’admire chez Gailly la très profonde liberté, rudement acquise sans doute, de ne plus vouloir se fier qu’à lui-même, à sa voix propre, et j’admire qu’il sache à ce point combien l’imagination est une toute petite chose, à laquelle on ne peut sérieusement se livrer sans un travail sur la langue autrement minutieux qu’il y paraît peut-être. J’aime, aussi, que les histoires éraflent les confins de l’absurde tout en demeurant si proches de tout réel possible. C’est bien simple, il est toujours question d’amour, de mort, de solitude – de vivre. Là dessus, tout a déjà été dit, écrit : ce ne sont donc pas les histoires en tant que telles, quoique toujours merveilleusement menées, que cette manière de les animer, et d’animer le langage. L’ironie n’est jamais loin, mais toujours dirigée contre soi : l’âge du sarcasme a passé. Il faut regarder la vie en face – et c’est notre face à nous qu’alors elle nous renvoie. Les êtres ont des intentions, mais ils ne peuvent s’y résoudre. Ils ont, ou ils ont eu, des ambitions, mais ils n’y étaient pas autorisés. Ils ont des sentiments, mais c’est à peine s’ils savent s’en dépêtrer. C’est un handicap qui fait souffrir. Au fond nous sommes tous bègues, claudiquant, quelle que soit notre superbe, quel que soit notre jeu. Nous hésitons, sur tout, pour tout, sûrs de rien. Si ce n’est de notre fin. Nous en redoutons juste les conditions.

Naguère, une violoncelliste connut le succès, le grand, le vrai. Deux journalistes s’en vont la rencontrer. Victimes d’un accident de la route, ils connaîtront, pour l’un la mort, pour l’autre l’amour. Voilà tout. Et si Gailly nous parle de nous malgré lui, il dit aussi beaucoup de notre temps – mais sans jamais le dire, sans jamais, même, vouloir le dire vraiment, et c’est pourquoi il atteint à une assez sublime atemporalité. Un de nos meilleurs antidotes aux manières de l’époque, et tant pis si là n’est son intention. Mais en a-t-il seulement une, d’intention ? N’est-il pas seulement, en plus d’un merveilleux écrivain, ce personnage qui, depuis treize livres maintenant, et quels que soient ses noms d’emprunt, ressemble au peu que l’on sait de lui ?

Posté par marc_villemain à 13:45 - Lectures - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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Commentaires

Avez - vous remarqué combien l'admiration nous hausse? Combien l'élégance nous hisse nous - même. Il me semble que c'est là une de vos meilleures critiques.
"Car tous les personnages de Christian Gailly sont toujours élégants. Peu bruyants. Peu causants. Plus troublés que troublants. Plus vécus que pleinement vivants."

Ce passage sacrément bien troussé, dont la succession des ponctuation imite, plus bas, le tempo du flux conscientiel du personnage principal que vous relevez, comme par un mimétisme VOULU.

Posté par Augustin, lundi 2 juillet 2007 à 14:08

Je ne peux que vous remercier de ce commentaire, et vous dire mon plaisir à le découvrir. J'ignore si cette critique est "meilleure" que d'autres ; il est un fait toutefois que toute lecture de Gailly me touche.
Le mimétisme est voulu, oui, mais dans une certaine mesure seulement . Cela dit, comme chaque fois qu'il m'arrive d'écrire sur un livre, quelque chose me conduit, sans que je puisse guère y apporter de résistance, à me fondre dans son écriture. C'est un peu idiot, mais c'est cela s'impose avec assez de force. Cela dit, cela ne vaut en effet que pour les livres que j'aime vraiment.

Posté par Marc Villemain, lundi 2 juillet 2007 à 20:02

C'est merveilleux de savoir aussi parler d'un auteur que l'on aime !
De Christian Gailly, je n'ai lu que Be-bop et Un soir au club. Eh puis... J'ai oublié à quel point j'avais adoré.
Votre post me fait regretter cet oubli, et me donne envie de redécouvrir cet écrivain. Merci !

Bises.

Posté par Flo Py, mardi 3 juillet 2007 à 22:28

Flopy...

Eh bien vous me donnez là une excellente raison de poursuivre ce blog... S'il peut contribuer à donner des envies de lecture, il ne sera donc pas tout à fait vain. Et merci, bien sûr... MV

Posté par Marc Villemain, mardi 3 juillet 2007 à 23:31

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