lundi 15 octobre 2007
Requiem du "cadavre récalcitrant"
Situation – Carnets XIII – 1991, Louis Calaferte, éditions L’Arpenteur
Critique parue dans Le Magazine des Livres n° 4, mai/juin 2007
L’on doit à Guillemette, son épouse ici désignée d’un pudique « G. », la publication graduelle des Carnets de Louis Calaferte. L’année 1991, objet de ce treizième volume, est à maints égards une année sombre : y planent la déchéance du corps malade, l’accablement devant le monde vulgaire, l’élan mystique, la possibilité de la mort, la tentation du suicide – Calaferte décèdera trois ans plus tard. Pourtant, ce qu’il nous reste de ce volume des Carnets (dont il faut redire toute la place qu’ils occupent dans son œuvre littéraire), c’est le formidable vitalisme de l’écrivain, force rebelle qui ne décolère pas, esprit tout entier requis par l’obsession créatrice et l’injonction de l’art comme « exorcisme », ou encore la folle énergie qu’il puise dans sa foi, l’admiration de la nature et son amour pour « G. ». Malgré la maladie, malgré la souffrance, dont il n’est pas ici une seule page qui ne nous en rappelle l’acuité, cet « affamé d’absolu » demeurera jusqu’à la fin un être absolument libre, lutteur acharné qui, bien que « seul, coupable et perdu », ne rend jamais aucune arme qu’il n’aurait de son propre chef décidé de rendre : « mesurer mes victoires : je m’assieds et me relève seul. »
Loin du provocateur pornographe qu’on a voulu voir (jusqu’à le censurer), Calaferte, du fond du trou, n’en finit pas de poser son regard de désir et de révolte sur l’immensité poétique du monde. « Même malade, pouvant à peine marcher, passant mes journées dans un fauteuil, je peux me dire que ce sont encore là des heures de bonheur que je regretterai peut-être le jour d’une aggravation », écrit-il quand tout un chacun aurait depuis longtemps déjà abdiqué. Dieu sait pourtant qu’il s’y prépare, à l’abdication : « La nature est splendide, l’air imprégné de l’odeur d’herbe, les oiseaux piaillent dans les arbres ; c’est cette vie dans toute sa beauté qu’il sera atroce de quitter. » Et Dieu sait s’il a besoin de Lui pour ne pas décrocher. Or, de victoires en victoires, Calaferte recouvre une prodigieuse force de travail, pour ainsi dire revancharde, et parvient encore à écrire un recueil de poèmes (Terre céleste), un livre important (La mécanique des femmes), ainsi qu’un recueil pour enfants qu’il illustre lui-même (Am Stram Gram). A quoi il faut ajouter son journal, et les centaines de dessins et autres « œuvres graphiques », dont il regrette seulement que sa santé ne lui permette pas de les peindre sur de plus grands supports.
Il n’est pas de conception plus haute de l’art et de la littérature que celle de Calaferte. Tout en lui n’est qu’artiste, et tout ce qui écarte des voies de l’art l’exaspère et l’irrite. Aussi sa férocité est-elle explosive, et jouissive, envers tous ceux pour qui l’acte d’écrire ne serait pas nécessité ou injonction profonde : « Me font dégueuler ces petits singes bourgeois qui s’écouillent un peu partout à la recherche du succès, comme un clébard à la recherche de son os. On écrit pour crever, camarades ! » Et en effet, « le poète n’a pas à comprendre, mais à exécuter », proclame le mystique, pour qui « nous sommes des accomplis destinés à accomplir un prévu. » Calaferte a le christianisme puissant, tourmenté, exigeant, et cette « source folle » le ramène sans cesse aux errances de l’homme – dont il ne s’exclue pas : « jamais je n’ai cru à rien de ce qui venait de moi. »
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