- Marc Villemain -

Cyclothymies, fluctuations, paradoxes et autres angoisses...

lundi 22 octobre 2007

Intraitable cafard

Traité du cafard, Frédéric Schiffter, Editions Finitude
Critique parue dans Le Magazine des Livres, n° 4, mai/juin 2007

Fr_d_ric_Schiffter___Trait__du_cafardCe qu’il y a de réconfortant avec les philosophes, c’est qu’ils nous ressemblent. J’ignore si philosopher, c’est à apprendre à vivre ou apprendre à mourir : je ne suis pas philosophe. Ce que je sais, c’est que le philosophe est tout aussi encombré que nous autres, esprits faibles et prosaïques, lorsqu’il s’agit de « s’affairer dans le monde sensible », et donc tout autant sujet au cafard, disposition fort peu cartésienne s’il en est. En d’autres termes, la pratique assidue de la pensée philosophique n’exempte personne de l’état de perplexité dans lequel se tourmente le commun – voire le décuple. Frédéric Schiffter confesse d’ailleurs, dès les premières pages, qu’il n’a « aucun sens de l’existence ». L’on comprend mieux, alors, et son cafard, et ce qui finalement continue de mouvoir le bonhomme : « Lire ou dormir, deux manières, chez moi, d’opposer au monde une fin de non-recevoir. » Nous sommes quelques-uns à pouvoir se reconnaître dans ce contemplatisme-là, et, comme Schiffter, à concevoir que l’on puisse se vivre comme « un romantique conquis par l’exotisme de la routine. »

C’est qu’il y a du dandy chez Schiffter. Ce qui rend sa prose sémillante, et parfois joueuse. A l’excès, parfois, tant son cafard, sensible, indiscutable, parfois lyrique, peut alors prêter à sourire, perdant au passage un peu de sa puissance contagieuse. Affirmer d’un trait que « l’homme est une catastrophe naturelle » ou que « l’élégance est un habit trop grand pour l’homme », nous nous en passerions bien : ce n’est pas de son niveau, et le jeu du dicton risque de nous faire passer à côté de ce que son cafard peut avoir de viscéral. L’on peut préférer, ici, un André Blanchard, dont l’authenticité est plus mordante, ou moins ornée. Encore une fois, le diariste ou l’aphoriste mélancolique n’est jamais aussi bon que lorsqu’il retourne les armes contre lui. Alors Schiffter excelle, et son humour un peu désespérant tombe avec une tout autre justesse : « Mes moments perdus me consolent du temps que l’on me vole ». L’être amer a la lucidité à fleur de peau, il éprouve « la finitude de tout avec le flegme d’un écorché vif ». Et se dénoue dans de prometteuses saillies, moins contradictoires qu’il y paraît : « Le drame des types comme moi qui ne veulent pour rien au monde être pris au sérieux, est, justement, qu’on exauce leur vœu. »

Posté par marc_villemain à 19:03 - Lectures - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Cher Marc,

A propos de ce passage:" tout autant sujet au cafard, disposition fort peu cartésienne s’il en est"

Cartesius a eu un accès de mélancolie. Je crois qu'il a écrit les Méditations justement pour s'en guérir. Ce qu'il nomme "doute méthodique", ce n'est jamais que l'intellectualisation d'un doute existentiel: la sublimation d'un mauvais moment, d'une remise en cause, d'une errance dans la forêt sombre et térébrante de la vie.

Posté par Augustin, jeudi 25 octobre 2007 à 12:31

Augustin

Mais précisément : ce cartésianisme table sur ce que tu nommes "intellectualisation", avec ce que cela induit de réification et de cérébralité, pour triompher du mal de vivre et en faire une souffrance sans objet.

Posté par MV, jeudi 25 octobre 2007 à 13:13

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