lundi 12 novembre 2007
Le dernier des grands romantiques
Il faut partir – Correspondances inédites 1953-1977, Dominique de Roux, éditions Fayard
Critique parue dans Le Magazine des Livres, n° 5, juillet/août 2007
Le 29 mars 1977, Dominique de Roux s’éteignait à Suresnes, victime d’un mal qui avait déjà emporté deux de ses frères, la maladie de Marfan. De Roux mourait, donc, à quarante et un ans, laissant sur le flanc sa génération, et inachevée une histoire littéraire, éditoriale et politique comme seule la France semble parfois capable d’en susciter. Trente ans plus tard, Jean-Luc Barré se lançait dans la folle entreprise consistant à mettre en biographie l’existence de celui qui, parlant de lui-même, disait qu’il « ne faut pas avoir peur d’être un homme perdu de réputation », et exhumait dans une somme magistrale l’un des êtres les plus lyriques et les plus subversifs de la littérature française du vingtième siècle*.
Qui, pourtant, se souvient de Dominique de Roux ? La jeune génération (en partie la mienne) a oublié combien il fut affairé dans son temps : c’est toute l’aventure humaine, bien davantage que la seule odyssée du monde, qui trouvait chez lui un réceptacle immédiat à ses angoisses. Oublié aussi ce que la littérature doit au fondateur des Cahiers de l’Herne. Oublié l’infatigable avocat des grands réprouvés – à commencer par Céline, qui non seulement lui fut un choc, à une époque où la seule évocation du nom était peu ou prou interdite, mais qui ne fut pas pour rien dans sa venue à l’écriture. Oublié encore que Pound, Gombrowicz, Borges et quelques autres, ne nous sont connus que parce qu’il l’aura voulu.
D’une certaine manière, l’époque convenait parfaitement à Dominique de Roux, pour qui il n’était « d’écriture que d’agonie », et qui assignait à l’écrivain de « jeter par-dessus bord les totems et les tabous de la tribu ». Mais d’une certaine manière seulement. Car peu d’écrivains ont semblé à ce point à l’étroit dans leur temps, et désespéré de devoir en être : « Un goéland sans pattes qui ne sait où se poser », écrira-t-il dans La Jeune Fille au ballon rouge. Aussi redoubla-t-il d’ardeur à ferrailler contre son monde, dans une geste que l’on peine à concevoir aujourd’hui tant elle semble transportée, outrancière, hénaurme. Cela étant, tout devait l’y conduire : on ne naît pas impunément en 1935 dans une famille où l’aristocratie n’est pas seulement vécue comme un privilège légitime, mais comme la seule voie possible à une existence qui méritât son titre. Une famille où le grand-père était l’avocat et l’intime de Charles Maurras, et où la mère, « l’abbesse », incarna sans doute l’idéal le plus cher au cœur du pétainisme. Dominique de Roux passera sa vie à chérir cette généalogie autant qu’à s’en distinguer. Quelque chose en lui d’irrémédiablement altier et fêlé s’est sans doute fabriqué là, dans ces jeunes années vécues à l’ombre de ses contemporains et des grandes bâtisses saintongeaises que le soleil, les foins et les escapades en culotte courte viennent embraser. Or ce temps d’apparente indolence n’était que cette latence nécessaire afin que s’enracinât l’attitude devant la vie qui sied le mieux à un tel caractère. Ce qu’il y avait d’incontrôlable, d’ontologiquement rebelle chez le jeune Dominique, ne s’altérera d’ailleurs jamais – et tant pis pour les outrances, les amitiés discutables, les positions intenables, les haut-le-cœur du petit ou du grand monde. De Roux, c’est une tension irrésolue vers la littérature. Ses aventures dans le monde, souvent clandestines, toujours rocambolesques, n’auront jamais été mues que par un insatiable désir littéraire. Et ses exils aux confins des franges de la bouillante Afrique ou dans les dissidences de l’Est, motifs officiels d’une passion révolutionnaire d’inspiration gaulliste (une étrangeté de plus dans la trajectoire de celui qui abhorra « ce de Gaulle qui ne croit qu’en la parole des autres et renie la sienne avec cynisme ») ne le mettront jamais dans un état très différent de ses exils intérieurs, lesquels demeurent son état normal.
La densité de ce temps intérieur, conjuguée à une conscience obsédante de la mort, va forger une des œuvres parmi les plus singulières et les plus inclassables. Or ce que révèle cette correspondance, c’est que le talent de Dominique de Roux, si nous répugnons à l’idée qu’il pût être inné, n’en fût pas moins acquis très jeune, alors même qu’il n’est encore qu’un adolescent. On s’émerveillera ainsi de ses innombrables lettres à Robert Vallery-Radot, où s’épanche son inextinguible soif d’absolu ; il l’aimera jusqu’à la fin, d’un amour d’enfant, cet aïeul par alliance, ce maurassien de haut vol, soutien passionné du fascisme italien, l’un des premiers à avoir remarqué le génie de Georges Bernanos (lequel lui dédiera Sous le soleil de Satan), et qui, finalement, entrera dans les ordres après-guerre. On s’émerveillera aussi de sa fascination pour les êtres nocturnes (Jean-Edern Hallier) ou défaits par leur généalogie (Michel Bernanos), et des lettres à sa mère, et surtout aux femmes qu’il a aimées : Jacqueline Brusset (« Toi seule as compris qu'en moi écrire c'est être fidèle à une certaine douleur »), Christiane Mallet (« Tu es la femme et l’enfant comme elle devait l’être au début du monde, respirant tout simplement et infinie tout simplement, qui ne meurt pas et qui fait qu’on ne doit jamais mourir »), Madalena de Sacadura Botte (« Tu es le seul être qui me console du temps perdu »). Il n’est d’ailleurs peut-être pas absolument fortuit que cette correspondance paraisse alors que la littérature française, certes vivante, n’en semble pas moins traversée par une sorte d’hésitation sur ce qu’elle est ou peut être. Car coexiste chez de Roux tout ce qui nous a déserté : le lyrisme, la passion, l’excès, la rage, la revendication des contraires, le goût des paradoxes, la conscience fébrile de la vacuité des choses, le monde vaste et bruyant, la solitude inébranlable, l’amour des libertés. Rien chez lui ne peut supporter la classification, tout n’est qu’écheveaux indiscernables, entrelacements insolites, métaphores inactuelles. Et aucun différend politique ou idéologique ne sera jamais suffisant à ses yeux pour guider ses choix et ses relations, quand nous avons tant besoin, nous, de soulager nos consciences.
Ecrire aura été la seule aventure d’importance. Sur l’écriture de Dominique de Roux se collaient les miasmes du monde, ce monde trop vaste à l’écrivain du temps intérieur, trop exigu à l’esprit qu’empoigne la grande aventure de l’humain, petit et espérant. Ses cosmologies étaient incompatibles avec les aspirations de la société raisonnable, lui que traversaient tant de fulgurances, miettes ultimes du festin adolescent qui se déposent du temps qu’on souffre de tout et qu’on ne s’apaise de rien. Ce n’est pas le moindre des mérites de cette correspondance que d’achever de ressusciter celui qui aura peut-être été le dernier des grands romantiques de notre temps.
* Dominique de Roux – Le Provocateur, Jean-Luc Barré, Fayard, 2005
Commentaires
Poster un commentaire
Rétroliens
URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=189369&pid=6674921
Liens vers des weblogs qui référencent ce message :

