- Marc Villemain -

Cyclothymies, fluctuations, paradoxes et autres angoisses...

jeudi 3 avril 2008

Un bon vieux Bordeaux

Blanche de Bordeaux, Jean-Claude Lalumière - Editions du 28 août
Critique parue dans Le Magazine des Livres n° 8, janvier/février 2008

Jean_Claude_Lalumi_reUne fois digérée la couverture, qui évoque davantage la mièvrerie d’une collection Harlequin qu’elle ne laisse augurer une quelconque promesse de mystère, vous ne courez d’autre risque que celui du plaisir à ce premier roman de Jean-Claude Lalumière. C’est d’ailleurs ce qui en fait le charme autant que la limite, mais nous y reviendrons.

L’histoire se déroule à la fin des années quatre-vingt dix, quand la municipalité entreprend de démolir la Cité Lumineuse, grande barre sise dans le quartier de Bacalan, au nord de l’agglomération bordelaise. Les mobiles de cette destruction programmée sont assez sourds, mâtinés d’ambition politique et d’affairisme local. Certes, une barre est une barre, et une barre n’a d’autres raisons d’être que de fournir un habitat à loyer modéré. Mais l’homme étant aussi un être social, il parvient toujours à créer de la sociabilité là même où il n’est pas initialement venu de son plein gré : ce que nos bobos tentent de retrouver sous l’étiquette de la vie de quartier est souvent le produit d’un processus social contraint, une solidarité de voisinage caractéristique de ce que put être naguère l’entraide ouvrière. Bref, Bacalan « resterait physiquement une enclave quoi que l’on y détruise », et la Cité Lumineuse aura son comité de défense au « Rendez-vous des Chasseurs », comptoir qui tire son nom du temps où, en lieu et place de la cité de béton que balaie parfois un « vent de bitume », s’étendaient les marais où l’on tirait encore du gibier d’eau.

Car c’est à une sorte d’élégie des mondes engloutis que nous convie Jean-Claude Lalumière, le temps d’un polar dont le charme un peu désuet est souvent irrésistible. Polar quasi-social d’ailleurs, car, non content de faire revivre une époque, il donne des ouvriers, des petits commerçants et des gens de peu une peinture pleine de tendresse et d’empathie, peinture que domine un sentiment de noblesse de classe et de pudeur fraternelle. Tout cela est peut-être un peu idéalisé, mais après tout pas si désagréable à lire, dans une période où la figure du héros se confond souvent avec celle du manager transfrontalier défiscalisé – quand ce n’est pas celle du politicard au bras d’un mannequin croqueur de mâles. Il y a quelque chose de Simenon dans cette manière de s’attacher un univers laborieux et d’éclairer le dénuement sans alourdir le trait ; et l’on pourrait convoquer jusqu’aux mânes de Dashiell Hammett, fin connaisseur  (et pour cause) de la brutalité syndicale et sociale. Point de syndicat ici, toutefois, et l’on voit mal en effet quelle union ouvrière pourrait s’intéresser à ces hommes dont l’avenir est non seulement tracé, mais pour l’essentiel derrière eux. Ils ne peuvent donc que s’en remettre à eux-mêmes – mais il est vrai que l’existence les y a habitués. La galerie de portraits est d’ailleurs plutôt réussie, de Marcel Cliquot, dit « Coquelicot », un privé comme on n’en fait plus et dont la retraite sera moins paisible qu’escomptée, à son vieil ami « le Grand Francis », en passant par Christian Laruelle, le patron du « Rendez-vous ». A travers eux, une petite communauté fière et généreuse va se retrouver compromise dans un imbroglio qui, d’une simple affaire de résistance à un projet immobilier, tournera, trafic de stupéfiants aidant, au règlement de compte sanglant.

Jean-Claude Lalumière se moque bien d’apparaître comme moderne. Même si le coup du mégot enfoncé dans l’oreille en guise de cendrier pourrait ne pas déplaire à un Tarentino, nous sommes ici face à une sorte de standard du roman policier : des acteurs qui semblent nés pour jouer leur rôle, et rien que leur rôle, une mécanique narrative linéaire très éprouvée, une technique descriptive qui vise à l’essentiel, une volonté délibérée de fuir tout effet de manche ou de style. Cet absolu classicisme pourra décevoir tel ou tel lecteur, plus désireux de se sentir malmené, mais il n’est pas étranger à un plaisir, ou à un type de plaisir, que seule permet une texture sans apprêt. Quelques traits s’avèrent certes un peu convenus, et les effets de surprise sont au bout du compte assez peu nombreux. Ce roman exerce pourtant une vraie séduction. Cela tient au récit, charpenté, bien mené, mais plus encore à ce spleen lointain dont il est emprunt, au spectacle un peu désolé de ces mondes que la modernité sociologique enterre à la va-vite et sans le moindre état d’âme. Reste à Jean-Claude Lalumière, une fois faite la démonstration de son talent à mener l’enquête, à ciseler une écriture qui manque parfois d’un peu de nerf et à la libérer de quelques timidités. Nous tiendrons alors un fameux serial writer.

Posté par marc_villemain à 12:09 - Lectures - Commentaires [8] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

La jungle des polar et de la litté!

Finalement, son plus grand crime, c'est sa couv? Ca me tente moyen. Pour les "gens de peu", je vous recommande Pierre Sansot, si l'essentiel au charme désuet un peu idéalisé vous laisse sur votre faim. Et pour les "romans noirs", les vrais, pas que "quasi-sociaux", y a Jean-Patrick Manchette chez Quarto Gallimard. En plus, les couv sont pas mièvres! Qui dit mieux? Allez, Lalumière, dans l'ombre! Mwaa aaa aaa! Bonne soirée à toutes et tous!

Essentiellement,

MF

http://fr.youtube.com/watch?v=n7DDTd_ZZIk

Posté par Michael Flame, jeudi 3 avril 2008 à 22:46

Rien d'incompatible ici, ni Sansot, ni Manchette. Juste autre chose. Cela dit, c'est bien : vous connaissez les classiques.

Posté par MV, vendredi 4 avril 2008 à 00:40

ce qui est moins bien...

C'est que je ne suis pas payé à critiquer ceux qui ne sont ni modernes, ni classiques. Chacun son truc, mais faites ce que vous savez faire de mieux : m'ignorer. Merci ;)

Rapidement,

MF

Posté par Michael Flame, vendredi 4 avril 2008 à 01:36

Itou

C'est que, voyez-vous, je ne suis pas payé non plus...
Pour ma part, et avec autant de simplicité, je suggère que vous cessiez de faire ce que vous croyez savoir faire. MV

Posté par MV, vendredi 4 avril 2008 à 10:13

Rien d'incompatible ici

Cher Marc! Que vous êtes joueur...Ni article ni paiement dans mon intervention, mais un simple commentaire. Juste autre chose...Cela dit, c'est bien : vous avez des lectures bénévoles ni classiques ni modernes, je les commente parfois, et la marmotte en chocolat, dans le papier d'aluuuu..

Aplatissement,

MF

Posté par Michael Flame, vendredi 4 avril 2008 à 13:56

Adieux tragiques et futiles (et insomniaques)!

Deux êtres incompris, deux bouquins en cours…un seul restera ! Bientôt au cinéma, retrouvez « MF le héros sans blog fixe CONTRE MV le vilain pas bô ni moderne ni classique » :


- « Vous pouvez tout à fait, dans ce contexte délicat, refuser ce com : je le respecterais et le comprendrais. Ce message est à rattacher à ce contexte »
- « Citer suffit, parfois, tant le suc de certains mots tient surtout au statut de leur émetteur : »
- « Les choses n'ont guère d'importance que celle que nous leur accordons. »
- « La "blogosphère" est le réceptacle de toutes les humeurs, bonnes ou mauvaises, mais fort heureusement volatiles. Tout cela est donc sans importance aucune. »
- « Il faut parfois courir le risque de la simplicité pour dire ce sur quoi les choses finissent par se résoudre : en validant la "rétention de sûreté", c'est--à-dire l'emprisonnement d'un individu sans lien avec un quelconque délit constaté mais en préjugeant du fait qu'il en commettra peut-être, le Conseil constitutionnel vient de contribuer à sortir un peu plus la France de la république. »
-"Quand vous nous lirez, Clio, nous serons morts et enterrés, en France, enveloppés dans un suaire, avec notre engagement émiétté dans des crottes de lombric, mais avec Villemain, tip top (souvenez-vous : "Eeeeennnnntre iciiiiiiiii Marc Villemainnnnnn!!!"). On aura servi à rien, mais on se sera au moins plaint! En hommes libres!!! lol "
- « Aaaaaaaaah ! J'ai passé l'aspirateur hier après-midi. Et là je voulais faire un commentaire sur Calaferte. Mais y'a Monsieur Flame ! Mais comme il s'agit d'un requiem, il a bien fait de mettre là ses mots. »
- « Comme tout un chacun, il peut arriver que je pense à ma mort. Les moments perdus peuvent servir à cela. Il n'y a rien là de spécialement lugubre, et plutôt quelque chose d'assez factuel. Simplement m'en représenté-je les lieux et conditions possibles. Sans doute n'est-ce pas »
- « Mais putain, mais retirez-vous les doigts du cul, et considérez que l'avenir c'est de transmettre un monde devenu ouvert, et pas à nos enfants, on s'en fout, y sont pas nés, mais à ceux qui »
- « Votre article en demi-teinte semble (à défaut de plus de clarté univoque!) dénoncer ce propos de Doris Lessing. Il est pourtant très clair. Il commence par une précaution oratoire, certes, mais que rien n'autorise à »
- « Ah, délicieuse nostalgie du freaks un peu Trickster qui nous tient... Il y a toujours un peu du fripon dans le littérateur qui sait son métier!
Posté par Augustin, jeudi 18 octobre 2007 à 21:14
Mon cher Augustin/Emmanuel, il va falloir me remettre à niveau : "freaks", "trickster"... Diantre, la sauvagerie vous gagne ! Bref : que dois-je comprendre ?...
Posté par MV, jeudi 18 octobre 2007 à 22:11 »

- « nous aurons retrouvé l’immense écrivain, et penseur, après tout, qu’est Richard Millet, et on comprendra, pour peu qu’on l’ait oublié, qu’il faut être cet immense écrivain pour désespérer à ce point de son art : »
- « Cap'taine, ô mon cap'taine, je faisais état d'une sombre désolation, lors que vous chahutez en pleine arrogance. Mais j'en conviens avec vous : les deux postures choient dans une même stérilité. »
- "Une bonne année ? Une année moins mauvaise
Plusieurs lecteurs me présentent aimablement leurs voeux pour l'année qui commence. Tous me font part de leur souhait qu'elle soit une année plus faste pour les arts et la culture, pour la justice, pour les pauvres et les immigrés, pour le devenir de la France, du monde, et de la France dans le monde, une année qui, je cite l'un d'entre eux, verrait se réaliser "un certain redressement de l'esprit". Las ! chers lecteurs, de tout cela - des chimères au fond"
- « Ne préjugez pas trop sérieusement cette loi de "rétention de sûreté", elle n'emmerde encore que votre imagination. Ca reste théorique, ca sera ptet pratique, mais nul n'est sensé ignorer la loi : il faudra accepter l'idée que »
- « L'heure est grave, l'un de nous deux devra marquer l'histoire, non seulement de la littérature, mais aussi du monde entier. Que le meilleur gagne! Puisse votre désolationnisme triompher de ma bonne volonté, c'est tout le mal que je vous souhaite ;) Bonne continuation Marc, pour votre blog, vos autres futilités, et bon courage. »
- « C'est que, voyez-vous, je ne suis pas payé non plus...
Pour ma part, et avec autant de simplicité, je suggère que vous cessiez de faire ce que vous croyez savoir faire. MV »



Deux êtres que tout oppose, le bien, le mal, le génie comme la victoire, TOUT! Tintinnnnnnnnnn…Bientôt…SUR VOS ECRANS ! !…Vers l’infini…et au-delààà...


Salleobscurément,

MF

http://fr.youtube.com/watch?v=Otfn_IcEPdY&feature=related

Posté par Michael Flame, samedi 5 avril 2008 à 05:47

Réflexion du samedi soir!

Admirez-moi tous ces cons qui se taisent...C'est magnifique...pour eux. Pourquoi les grandes puissances de l'Histoire ont-elles accouché des plus grands auteurs? Parce qu’ils se sentaient motivés, comme habités, par cette puissance. Les plus pauvres, ce qu’ils ont de plus grand, c’est leur misère devant la beauté, la grandeur. Ils n’ont pas besoin d’écrire ca, ils le sont. Ils l’ont été. Ils le furent. Adieu, misère.

Philosophiquement,

MF

Posté par Michael Flame, samedi 5 avril 2008 à 22:46

La culture serre plus qu'on l'ignore, et sert moins qu'on la sait

J'oubliais : je compte fonder un projet de revue socio-culturelle sur internet, gratuit, accessible, et fédérateur. J'en suis qu'aux balbutiements, recruter une équipe. Pour plus de renseignements, me contacter, MV fera suivre. Merci.

Professionnellement,

MF

http://fr.youtube.com/watch?v=LJSnrJynCAw&feature=related

Posté par Michael Flame, samedi 5 avril 2008 à 22:50

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