mercredi 30 avril 2008
Par où passe le salut des pénitents, ou l’innocence impossible
La vie invisible, Juan Manuel de Prada, Éditions du Seuil
Traduit de l’espagnol par Gabriel Iaculli
Critique parue dans Esprit Critique - Newsletter de la Fondation Jean-Jaurès - n° 52, mars 2005
Observons le visible autour de nous : nous n’y voyons que de la surface. Mais nous sommes bien obligés de croire en la surface : si nous nous mettons à ne plus y croire, tout s’effondre. Si nous nous mettons à ne plus croire que la surface et la vie sont deux mots qui désignent une seule et même chose, si nous nous mettons à ne plus croire que les paroles que nous proférons ne le sont que parce qu’elles sont fondées à l’être, que notre vie, notre carrière, nos ambitions, nos choix, nos décisions, nos renonciations, sont le produit direct de notre intelligence volontaire, si nous nous mettons à ne plus croire au grand récit qui a fait de nous ce que nous sommes et dont nous nous voulons les auteurs incontestables et uniques, alors nous sombrons. Nous sombrons parce que nous sommes des hommes et que nous nous voulons tels ; faute de quoi nous serions sommés de nous regarder comme des jouets entre les mains du tourment – un tourment majuscule, originel, fatal –, comme les souffre-douleur d’une eschatologie surpuissante, des êtres à l’âme choréique, amputés de leur part prométhéenne. Tel est d’ailleurs le rôle joué par le sybaritisme sirupeux et revendiqué de nos sociétés : en nous détournant de la tragédie, il nous permet simplement de continuer à vivre. Ainsi nos petits malheurs réclament-ils bien souvent le statut de grands chagrins, nos petites luttes celui de grandes batailles, nos petites victoires celui de grands triomphes. S’il faut vivre, alors il faut vivre quotidiennement, et cela n’est possible qu’au prix de l’addition de mille refoulements individuels, dont le résultat aboutit à ce grand ensemble que nous désignons par le substantif Société. L’on comprend mieux dès lors le succès de la notion, et surtout des problématiques, de « l’environnement » : l’environnement n’est qu’environnement du noyau du monde. Ce que dit très bien le mot allemand « Umwelt », où le « Um » exprime la circularité. Comme l’a montré Peter Sloterdijk avec l’éclat qu’on lui connaît, « l’environnement, d’un point de vue ontologique, a donc la qualité d’une cage » (La domestication de l’être, éditions Mille et une nuits).
Or voilà : il peut arriver que l’environnement s’effondre. Que ce que nous pensions justifié, légitimé, mérité, installé, soit conduit à se fissurer. Que ce qui nous dissimulait jusqu’à présent le noyau du monde nous explose à la figure comme un geyser qui aurait trop longtemps contenu sa nécessité, et que de son jaillissement sourde une larme qui, à son tour, deviendra l’environnement de notre monde intime – un environnement vrai, débarrassé de ses scories, de ses virtualités artificielles, de ses démissions inavouées. La surface s’est fendillée, lézardée, crevassée, elle a pris sous nos yeux dessillés l’apparence d’une douloureuse gerçure, et voilà que la vie soudain nous tend ses lèvres noires, et que de sa bouche sort la seule vérité possible : celle qui fait mal. À cette vérité qui fait mal, Juan Manuel de Prada a donné le nom de « vie invisible ». Et comme il ne faut pas faire de mystère pour rien, il nous l’annonce dès la première phrase de ce magistral roman : « Au-dessous de cette vie que nous croyons unique et vulnérable court, semblable à une source souterraine, une vie invisible ; à moins qu’elle ne coure au-dessus, telle une bourrasque d’apparence inoffensive dont le baiser donne pourtant le frisson et glace jusqu’aux os » ; elle est « un saisissement proche du contact furtif et visqueux de la culpabilité ». Le mot est lâché : coupable. Car coupable, chaque protagoniste l’est ; ou plutôt, ou surtout : croit l’être ; de cette insoutenable culpabilité qui nettoie de fond en comble la poussière accumulée aux différents étages de l’être.
*
Alejandro Losada est un écrivain madrilène. À quelques encablures de son mariage avec Laura, il entreprend un voyage contraint à Chicago, à l’invitation d’un centre culturel. Quelques jours plus tôt, la télévision passait encore en boucle et jusqu’à la nausée l’effondrement des tours jumelles, les flammes qui « montaient à l’assaut de leurs chairs comme autant de tiges de lierre ardentes », les humains qui sautaient dans le vide, semblables à « des hirondelles paralytiques ou à des Christs privés du support de la Croix ». Alejandro n’envisage pas le voyage de très bon cœur, mais Laura y voit pour lui le moyen d’insuffler un regain d’inspiration à son œuvre romanesque en état de sommeil. Dans l’avion, il est accosté par Elena, admiratrice fougueuse, jeune, troublante, incontrôlable, sûre jusqu’à la vulgarité de sa beauté embrasée (mais Alejandro, comme le pénitent qui s’ignore encore, a « toujours trouvé excitante la vulgarité qui a honte d’elle-même. ») Toujours est-il qu’Alejandro donne sa conférence. Au fond de la salle, seul à rire (et à comprendre) parmi un public très comme il faut, un homme, Tom Chambers, brute tatouée au cœur d’éponge. Il est venu parce que, dans sa jeunesse, Alejandro avait écrit un texte, superbe, sur Fanny Riffel, pin-up star des années cinquante – autant dire il y a des siècles, quand un sein sur une couverture de magazine valait un emprisonnement et un bannissement de la communauté des semblables. Fanny a disparu de la circulation depuis bien longtemps, mais Chambers est le seul a tout savoir, ce qu’elle est devenue, les épreuves (et quelles épreuves ) elle a dû traverser. Il confie alors son bien le plus précieux à un Alejandro de plus en plus retiré de la surface : les conversations enregistrées qu’il eut avec Fanny des années durant, et dans lesquelles est révélée toute la vie invisible de celle qui fut « le revers obscur de Marilyn ». À charge d’Alejandro d’en écrire le roman.
Mais Alejandro n’est déjà plus le même : il est la proie du désir. Innocent, innocent en tout, vierge de toute consommation charnelle, mais coupable d’avoir désiré, quand bien même cela ne se serait produit que dans les seuls entrelacs de ses entrailles, coupable de l’intention du désir, coupable d’une « faute irréalisée ». Il aime Laura, et comment, mais le visage d’Elena est là qui le poursuit, et pour Elena aussi la machine s’est emballée, tout est trop tard, l’histoire l’a mise sur les rails de la vie invisible et la rapproche inexorablement des plus incommensurables souffrances. Alors elle subira tout ce que l’imagination des hommes peut faire à une femme dont un seul éclat du regard suffit à les bouleverser – ou à les effrayer, ce qui revient au même. Mais notre compassion est sollicitée de toute part, et à l’inexorable flétrissure dont Elena escompte la rédemption, répond, comme en écho que nulle distance, pas même dans le temps, ne suffit à brouiller, la déchéance terminale de Fanny. De retour en Espagne, les « voix murmurantes » de la vie invisible de Fanny la pin-up s’apprêtent à plonger Alejandro dans la fresque inouïe de ses tortures et de sa démence. « Il n’y a pas de péché, même par omission, qui n’entraîne sa pénitence », scande le narrateur. C’est son credo, qui l’aliène autant qu’il le libère : salut et condamnation ne sont qu’une seule et même chose, les deux horizons d’une même frontière. Sur le chemin de sa folle culpabilité, déchaînée par des éléments dont il ne parviendra plus jamais à se dégager, Alejandro va croiser celle de Chambers, bourreau impitoyable puis protecteur amoureusement omniscient de Fanny. Les vies se mêlent, les culpabilités se nourrissent, les histoires se répondent, se stimulent et abondent le chaudron des fautes à expier et des malédictions à surmonter. Rejoint au cours du livre par son ami Bruno, Alejandro va parcourir ce que l’esprit humain a pu concevoir de plus lugubre : sa folie. Désormais il ira partout où la vie est invisible au commun des mortels, invisible à celui qui se rend à son bureau le matin après s’être rasé de près, invisible à celle qui fait ses emplettes dans le samedi après-midi des beaux quartiers, invisible aux humains qui continuent de s’accrocher à la surface en se persuadant dans un réflexe complaisant que la surface est la vie. Alejandro nous enchaîne sur son chemin de croix, et nous nous surprenons, tétanisés, à prier pour que s’inverse le cours des choses. Mais c’est un vœu pieux : la vie invisible a toujours le dessus.
On n’entre dans ce livre ni n’en sort sans effroi : approcher de la vie invisible ne peut se faire à moitié, elle est une fatalité à laquelle nul lecteur ne peut échapper dès lors que le hasard, ce « papier englué où se prennent les mouches », a ouvert sous ses pieds le gouffre où s’expérimente et se trame ce que la surface recouvre d’une pellicule melliflue de légèreté et d’oubli. « Nos actes clandestins, ainsi que les brumes du sommeil, finissent par coloniser le monde sensible » : dès lors, le monde sensible est voué à l’explosion. Tout ce que hier encore nous projetions, tout ce qui nous paraissait aller de soi, tout ce qui nous faisait nous mouvoir, tous les rêves sucrés que nous fomentions dans notre inconscience installée, rien de tout cela ne tient plus ; alors les murs de nos vies se lézardent jusqu’à s’écarter pour laisser remonter à la surface l’être que nous ne soupçonnions plus en nous, « comme les corps des noyés ». Alejandro va se débattre avec la foi du « converti qui veut être blâmé et vilipendé », car « l’homme a moins besoin d’espoir que de peur pour se sentir vivant. » Or c’est à la vie qu’Alejandro veut revenir, et c’est pourquoi il lui faudra passer par la vie invisible : l’on ne peut revenir que d’un lieu qui n’est pas soi.
Loin de la bonne conscience somnambulique et du tropisme mémoriel dont l’hystérie contemporaine ne sert qu’à repousser les affres du présent, Alejandro Losana, qui tient plus du témoin que du héros, s’en va sur le chemin de la guerre pour affronter la part maudite de l’homme, celle dont on nous dit complaisamment qu’elle ne loge qu’en quelques-uns d’entre nous, pauvres hères psychotiques, déments et bons seulement à bannir. Comme Elena, comme Fanny, comme Bruno, comme Tom, il éprouvera dans sa chair l’imperturbable logique de la vie lorsqu’elle décide de se couper de ses fils. Et dans la fantasmagorie chrétienne du salut, empruntera la plus exigeante des voies : celle de notre irrémissible culpabilité.
lundi 28 avril 2008
L'exemple allemand
En France, nous ne voulons toujours pas entendre parler de la réédition des pamphlets de Céline - que les petits cochons antisémites se refilent donc sous le manteau d'Internet ; en Allemagne, le Conseil central des juifs vient de se prononcer pour celle de Mein Kampf : c'est toute la différence entre une nation soucieuse de transmettre l'histoire et une société avant tout désireuse de la taire.
dimanche 27 avril 2008
Joseph Vebret
Sous le nom de Littératures & Cie, Joseph Vebret relance son blog personnel, et il a raison.
vendredi 18 avril 2008
Repos
Ce blog est au repos
pour une petite dizaine de jours,
comme une pelouse à l'approche des beaux jours.
Art Pepper, le souffle à bout de shoot
Straight life, Art Pepper, Éditions Parenthèses.
Traduit de l’américain par Christian Gauffre, préface de Philippe Carles.
Critique parue dans Esprit Critique - Newsletter de la Fondation Jean-Jaurès - juin 2003
1957. La scène se passe au Blackhawk, un club de San Francisco. Art Pepper joue avec sa formation du moment. Je pense qu’il y a Brew Moore avec lui, un bon ténor. Arrive Sonny Stitt, l’autre grand altiste du moment. Ils échangent un mot, ça sent la compétition à plein nez et Art en a horreur. On tombe d’accord pour jouer Cherokee, un thème difficile, très rapide, avec des modulations un peu folles sur le « pont ». On expose le thème, Sonny Stitt prend le premier chorus. Il en prendra quarante. Il ne s’arrête pas, ça dure une heure. Quarante grilles qui tournent, pas une fausse note, pas une faute de goût, pas une mesure échouée, section rythmique à l’affût, Sonny Stitt est un musicien exigeant. Pepper est tétanisé. Défoncé, surtout. Il vient d’avoir une scène avec Diane. Elle a menacé de se tuer dans sa chambre d’hôtel, assise au bord de la fenêtre, une lame de rasoir dans la main, elle n’en peut plus, elle veut juste qu’il l’aime, qu’il l’aime vraiment. Folle de rage, elle a mis toutes ses affaires à tremper dans la baignoire, lui qui n’avait déjà rien, même sa clarinette à quatre cent dollars, finie, rouillée ; terminé. Il a les bras démolis, des traces de piqûres dans chaque veine, et les stups qui veillent dans la salle. Le chorus de Sonny touche à sa fin, le public est aux anges, ça hurle, siffle, applaudit à tout rompre. Pepper est ailleurs. Sonny le regarde. Les musiciens l’attendent, ils font tourner une grille, deux peut-être, allez savoir. Puis il comprend. Alors il joue au plus haut de son art. Altère le registre de Stitt, prend le contrepied, n’en fait qu’à sa tête, il part, éblouissement, ce n’est plus de la musique, c’est Art Pepper mis en musique. C’est lui qui dit ça. A la fin ils se regardent, avec Sonny, un signe de tête, quelque chose de viril et de doux à la fois, les musiciens sont souvent comme ça, parfois c’est agaçant, enfin toujours est-il que les deux se comprennent, se sont compris. Le public est survolté. Ils ont devant eux, là, sur la scène, les plus beaux musiciens du moment, ceux qui donnent tout, qui ont toujours tout donné, qui n’ont jamais eu que la musique pour dire l’urgence de vivre. Et s’agissant d’Art Pepper, celle de crever.
Cette scène, Pepper la raconte en conclusion de son autobiographie. Mais il y en a des dizaines comme ça. Je l’ai choisie pour commencer parce que lui-même l’a choisie pour conclure. Mais j’aurais pu commencer par une autre. Celle du 19 janvier par exemple, la même année, quand Diane organise sans lui dire un enregistrement avec la section rythmique de Miles Davis. Ils sont tous là : Paul Chambers à la contrebasse, Phillie Joe Jones à la batterie, Red Garland au piano. Le grattin, des types qui jouent tous les soirs, toutes les nuits, des heures durant. Mais voilà, ça fait six mois que Pepper n’a pas joué une note, même pas touché son instrument. Il sort tout juste de Terminal Island, le pénitencier de Los Angeles. Art pose son alto sur le lit, l’anche sent le moisi, il faut tout démonter, tout nettoyer, ni le temps, ni le courage. Alors c’est comme ça qu’il va jouer, qu’il va jouer avec les monstres sacrés. Il connaît à peine les mélodies, comme souvent. Et ça donne Art Pepper meets the rhythm section, un de ses meilleurs albums.
En lisant Pepper, j’ai souvent pensé au Seigneur des porcheries, le premier roman, magnifique, de Tristan Egolf. En plus urbain. Faudrait aussi voir du côté de Kérouac. Mais au fond c’est la même Amérique, celle, née au milieu des années vingt, qu’on va envoyer faire la guerre en Europe, comme Art lui-même, et qui sait bien que le rêve américain est un truc pour les étrangers. Son père fuira la maison familiale à l’âge de dix ans et rejoindra les docks de San Pedro : labeur alcool et violence. Sa mère ne voulait pas de lui, elle s’enfoncera un cintre dans le ventre. En vain : Art débarque sur terre à l’automne 1925, malade, rachitique, avec la jaunisse. Il est prévu qu’il meurt, il ne tiendra pas deux ans c’est sûr. Et puis ça ira, finalement. Car Pepper est né avec ce que d’aucuns nommeraient un don, et qui n’est rien d’autre que la fatalité : la sienne à lui, c’est son génie. Alors il a peur de tout, il se trouve différent, et déjà il veut tant qu’on l’aime. Thelma, belle-mère qu’il aurait adoré avoir pour mère, dira de lui que c’était « un vrai petit cadavre ambulant ». A l’école il se bat pour plaire à son père, empêchant même ses plaies de cicatriser. Il est obsédé par le sexe. Pas les filles, le sexe. Il était beau, le Pepper. De la trempe d’un James Dean. Une nonchalance de chat dans un corps brut. Une indolence ténébreuse et muette, une réserve, une solitude d’animal exalté, quelque chose de la morbidezza. Toutes les femmes le regardent, le convoitent, elles déclarent leur flamme, déclament leur amour, elle veulent l’aimer, oui, sans doute, mais plus encore je crois qu’elles veulent l’aider, l’aider passionnément. Il courra derrière l’amour et ne saura qu’en faire quand il sera là. Sauf à la fin, à la toute fin, et encore, quand il rencontrera Laurie, dans un hospice bizarre, sorte de secte d’Etat pour toxicos désoeuvrés. C’est Laurie qui le sauvera, qui lui permettra de rejouer. Et c’est à elle que nous devons ce livre, la parole d’Art Pepper enregistrée sur un magnéto, retranscrite avec admiration, lucidité, amour.
Mais tout ça c’est plus tard. Avant il faudra passer par les prisons, les injustices, les hôpitaux, le succès. Pour l’instant il n’est qu’un enfant. Son cousin joue de la trompette, il adore, mais les dents ébréchés par les parties de football lui interdisent l’instrument. Alors ce sera clarinette. Quand il se bat dans la cour, son premier réflexe, c’est de protéger sa bouche. Car il le sait, déjà, et il le dit : « Je serai un si grand musicien que mes manières n’auront plus aucune importance ». Il a neuf ans. A la radio, ils passent le Concerto for Clarinet d’Artie Shaw ; alors il se met à le travailler, tout seul, lui qui sait à peine lire la musique et ne connaît rien à l’harmonie – il ne s’y mettra d’ailleurs que bien plus tard, quand la gloire sera déjà là. A quatorze ans, il joue dans l’orchestre de Lee Young, le frère de Lester, son alter ego en lyrisme. Et il traine avec Dexter Gordon, il prend de l’herbe, des comprimés, ne va pas, ou si peu, à l’école. Il joue trop pour ça. Quand Benny Carter l’embauche, il n’a que seize ans. Puis Stan Kenton, un an plus tard. Le grand Stan Kenton, avec son orchestre, son savoir-faire, sa réputation, sa mécanique bien huilée, ses tournées mondiales. Stan Kenton, avec qui il donnera jusqu’à sept concerts par jour. Car sur le fond, tout Pepper est déjà là : le gosse ultrasensible, celui que la vie effraie, qui donnerait tout pour être aimé et laisse tout tomber dès qu’on l’aime, qui se sent tellement coupable de tout, qui ne donne personne, jamais, pas même en prison, jamais, le camé aux fêlures trop profondes pour saisir le bonheur quand il passe, le trop-vivant pour réussir un suicide, il est déjà là, il est déjà le musicien qui, d’oreille, joue les trucs les plus invraisemblables, et mieux que tout le monde. Il ne changera plus. Il accumulera juste plus de shoots, plus de balafres, plus de cachots. Dix-sept nuits sans dormir dans une cellule de Los Angeles, tétanisé par le manque. Ou à Saint-Quentin, la prison symbole réservée aux plus violents, six mille prisonniers pour mille cinq cent places, les chiottes bouchées, le liquide infect qui rampe sous le matelas, les cafards qui jaillissent par dizaines du moindre croûton de pain. Ces prisons américaines d’antan qui ressemblent à certaines des nôtres aujourd’hui, et à côté desquelles l’armée, pour Art, fut « un paradis de chaleur humaine ». La vie est un drame, et le drame lui échappe. Je pense qu’il pense juste que c’est ça la vie, que c’est comme ça. Et même qu’il n’a pas vraiment envie d’autre chose.
Straight Life, par ailleurs le titre d’une de ses premières et plus fameuses compositions, n’est pas une plongée dans le jazz. On y croise des musiciens bien sûr, des ambiances, des clubs, des histoires d’instruments, de rivalités, de drogues et de femmes. Mais c’est d’une fresque dont il s’agit. La fresque d’un homme qui passe des clubs aux pénitentiers sans jamais avoir revendu un gramme de quoi que ce soit, mais qui en a juste trop, beaucoup trop consommé. Des dizaines de capsules d’héroïne par jour. Et pas suffisamment d’argent pour en acheter d’autres, malheureusement. Sans compter l’herbe, les acides, la cocaïne. Et l’alcool. La fresque d’un musicien qui restera parmi les plus grands souffleurs de l’histoire, qui planera sur ses journées en volant pour pouvoir s’acheter ses doses quotidiennes, et qui pourtant n’aura eu de cesse de mener une straight life, une vie droite. Bien sûr, ce n’est pas la droiture de la société qui réprime et légifère ensuite pour justifier la répression : c’est la droiture d’un homme que l’on dirait comme programmé pour des embardées dont on se dit parfois qu’elles sont raisonnables tant vivre est une chose folle, et qui se tue à anéantir ses peurs, sa culpabilité, son enfance. Il est lucide, Pepper. C’est pourquoi sa parole est touchante. Même, et surtout, quand il dit que les choses auraient été plus facile s’il n’avait pas eu autant de talent. Il ne fanfaronne pas quand il dit ça, il soupire. Et puis c’est la fresque, aussi, bien sûr, de cette Amérique pauvre et misérable d’avant la guerre, avec son orgueil, ses codes d’un honneur fabriqué par une violence qui vibrionne, toujours, partout, en chacun. Avec sa bêtise aussi, son racisme, son machisme, et Pepper n’y échappe pas. Mais tout ça est tellement plein de vies brisées, dès la naissance, dès le lieu de naissance, dès la première confrontation avec la société des hommes. Au final, pourtant, je regarde flotter sous mes yeux l’image d’un homme à la fragilité de verre, à la douceur presque animale, aimant comme un gamin, haïssant comme un ado, et qui s’écroule à quarante ans dans les bras du père ruiné à force de payer les cautions ou les soins.
Il y a deux écoles : prendre une oeuvre sans considération de son auteur, sans son tissu charnel, sans ontologie, sans déterminismes, une oeuvre comme un miracle, humaine, certes, mais tellement plus grande que l’homme : une oeuvre comme une transcendance ; ou le contraire : pas d’homme, pas d’oeuvre ; pas de chair, pas de sang, pas d’oeuvre ; la jauger à l’aune de ça, à l’aune du temps, de la culture, de la tripe. Je n’ai jamais su que faire de tout ça. Je passe de l’une à l’autre école. Il faut bien qu’une oeuvre ait un écho universel pour mériter son statut. Mais que serait-elle si elle n’était que divine ? Ce qui est sûr, c’est que je ne pourrai plus écouter Art Pepper de la même manière, maintenant que je l’ai lu.
mercredi 16 avril 2008
La Mégère Apprivoisée - Oskaras Korsunovas - Comédie Française
Nous nous apprêtions donc ce dimanche à une distraction de qualité, un moment un peu léger, peut-être un tantinet exubérant : c'était compter sans le génie particulier d'Oskaras, qui aura donc transformé cette comédie un peu badine de Shakespeare, qui plus est dotée d'un texte qui n'a en soi rien d'exceptionnel, en une fantastique leçon de mise en scène. Prise au pied de la lettre, La Mégère Apprivoisée s'apparente à une sorte de marivaudage avant l'heure (preuve, s'il en fallait, de la malléabilité et de la modernité de Shakespeare), un de ces sujets parfaits dont Guitry aurait pu faire son miel avec moult friponneries : une jeune fille acariâtre et farouche (Françoise Gillard, la mégère) que son père (Alain Lenglet) cherche à marier, une cadette séduisante (Julie Sicard) qui ne peut décemment convoler avant que son aînée n'ait daigné s'intéresser aux hommes, et une panoplie de mâles, donc, tous jeunes et fortunés, tous secondés par des serviteurs qui sont autant de complices, tous plus désireux de séduire la cadette, et tous acculés à élaborer un stratagème qui permît préalablement de marier l'aînée... Subterfuges savants, tromperies, roueries, mauvaise foi, petits coqs misogynes et appât de la dot bien sûr, tout est bon pour parvenir aux fins escomptées ; une pincée de morale, et tout finit pour le mieux : l'amour a des ressorts aussi inestimables qu'imprévoyables.
L'énergie déployée par les comédiens, tous remarquables (n'était le jeu parfois un peu raide de Françoise Gillard), conjuguée à une mise en scène débordante d'inventivité, transforme la pièce en un spectacle déluré, une quasi-chorégraphie, virevoltante et physique au point d'en être parfois épuisante. Au passage, Oskaras se paie le luxe de résoudre la quadrature du cercle en ne laissant de côté aucun détail sans que jamais les comédiens ne donnent l'impression d'être contraints dans leurs mouvements ou leur expression ; c'est une des meilleures preuves que cette mise en scène est une réussite : elle peut donner l'impression d'un joyeux bordel improvisé quand tout y est millimétré. Aucun rôle principal ne s'imposant d'évidence, chaque comédien peut déployer son énergie et donner libre cours à son inventivité propre ; à cette aune, Pierre-Louis Calixte semble aussi à l'aise, et en vérité aussi génial qu'un renard lâché dans un poulailler. Son tropisme grimaçant, peut-être un tout petit peu excessif dans la représentation (toutefois remarquable) qu'il donne parallèlement de la pièce de Jean-Luc Lagarce (Juste la fin du monde, recensée dans ce blog le 16 mars dernier), trouve ici son terrain naturel d'élection, et il est parfois difficile de détacher les yeux de ce comédien décidément charismatique.
Reste que si l'on sort un peu knock-out de ces trois heures explosives, et si l'on ne peut qu'admirer l'incroyable travail scénique, ce n'est faire injure à quiconque que d'exprimer une petite frustration, pour l'essentiel afférente au texte et à ce qu'il visait. Non, on l'a dit, qu'il fût d'une particulière et exceptionnelle tenue, mais le plaisir assez vitaliste au spectacle laisse un peu de côté certains élans qui, sans être dramatiques, n'auraient peut-être rien perdu à ce que l'on ménageât quelque pause dans cette joute roublarde, verbale, et pécuniaire autant que sentimentale. Ainsi le procédé du théâtre dans le théâtre, puisque ce vaudeville est censée être joué devant un homme ivre qui croit qu'il rêve alors qu'on le manipule, court-il le risque d'être un peu artificieux, n'étant que superficiellement étayé pendant la représentation. Moyennant quoi, le spectateur oublie peu à peu la dimension onirique, toujours importante chez Shakespeare, et tend à se défaire du trouble qui s'installa à l'ouverture du rideau entre le songe et le réel. En revanche, la mise en scène est très habile pour suggérer la dualité des personnages, la part éminente du jeu dans la fabrication de leur identité, cette vaste et perpétuelle comédie, au fond, à laquelle la vie nous oblige.
Le parti pris de l'effervescence et de l'ivresse est indiscutable en soi et, pour peu qu'on s'y prête, alors il n'y aura plus grand-chose à dire sur cette mise en scène plutôt époustouflante. Et chacun sortira enchanté de ce moment plein de brio et de fantaisie. Pour le reste, la (re)lecture du texte pourrait s'imposer.
La pièce se joue jusqu'en juillet prochain ; réserver ici.
Grande pompe pour les pompes
Véridique, ce texte d'une dépêche AFP (AFP - Mercredi 16 avril, 19h13) :
Le Pape reçu en grandes Pompes à la Maison Blanche
Dieu soit loué, ils ne vont pas jusqu'à nous informer de la pointure des dites pompes...
mardi 15 avril 2008
Le petit catalogue de la redoute littéraire (rentrée 2004)
Esprit Critique - Newsletter de la Fondation Jean-Jaurès - N° 45, octobre 2004
Article paru à l'occasion de la rentrée littéraire 2004
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Si l’on pare bien souvent la France du beau nom de « pays de la littérature » (Pierre Lepape), notre hexagone très lettré semble également trouver motif à se réjouir d’être le champion toutes catégories des rentrées et prix littéraires. Ainsi, tels de bons écoliers qui y auraient consacré leurs devoirs de vacances, les écrivains de ce pays y sont priés de rendre leurs rédactions à l’heure afin que les conseils de classe, composés eux-mêmes de plumitifs (parfois) émérites, disposent de suffisamment de temps devant eux pour parcourir les copies, décider de l’ordre définitif du classement et de l’attribution subséquente des prix. Vu de l’étranger, c’est-à-dire du monde entier, ce petit barnum de la concurrence intra et infra-littéraire a de quoi faire sourire. D’autant qu’au vu de la multiplication des récompenses, sucettes et autres sédatifs, chaque écrivain de l’hexagone ne tardera plus à pouvoir se vanter d’être lui-même détenteur d’un tel ornement (qu’il se nomme Goncourt ou bourse d’encouragement de la société des gens de lettres de Gif-sur-Yvette). Bref : ladite compétition des génies n’est pas nécessairement ni systématiquement très digne de la profession, nul besoin d’être un militant acharné de l’altermondialisation ou de l’anéantissement total de la primauté du marché pour en convenir. Mais le succès est là, indéniable : la bousculade de septembre ayant atteint, voire dépassé le niveau maximal du tintamarre acceptable (dit aussi « seuil de tolérance »), une seconde rentrée fut bientôt inventée, en janvier, laquelle, selon toute probabilité, devra elle-même se scinder en une troisième joyeuse et rentable occurrence (pourquoi pas en avril, après le retour des cloches ?).
Mon propos est un peu convenu, je n’en disconviens pas. Il n’en demeure pas moins que la montée en puissance du spectacle littéraire n’induit nullement une amélioration systémique de notre littérature : ce n’est pas parce que Danone multiplie ses sous-marques que les yaourts français s’exportent mieux, ni que leur qualité en soit plus incontestable encore (de toute façon, ils ont toujours été délicieux). Enfin, mais je vous épargnerai ma tirade sur le sujet, il semblerait (je dis bien : il semblerait) que la liste des nominés aux différents prix mentionnés ne soit pas toujours de la meilleure tenue. Et en effet, je suis toujours un peu surpris d’y lire, entre deux huitres aux perles précieuses, le nom de quelques bigorneaux à coquilles écornées. Mais ce sont là les limites naturelles du marché : j’enjoins chacun à accepter ce dommage collatéral inhérent à toute saine émulation.
De quoi se plaint-il ?, demandera le lecteur impartial mais optimiste : la surproduction littéraire, la multiplication des prix, des lecteurs, des couvertures de magazines, le coup de fouet à l’économie nationale, l’image et le rôle et la grandeur et la sublimité de la France dans le monde, tout cela n’est-il pas finalement la preuve de notre dynamisme culturel, de notre incontestable réputation d’incontestés ? Peut-être. Peut-être, après tout, devrions-nous chasser ces quelques ombres du sarcasme dépressif et nous réjouir de ces feuilles d’automne qui tombent par milliers et se ramassent comme elles peuvent. Peut-être, oui, devrais-je me réjouir de l’existence de ces centaines de romans ignorés, dont je rappelle que chacun requit de son auteur quelques nuits et mois d’humeurs contingentes. Alors disons simplement que j’ai une pensée émue pour celui qui verra paraître son livre le même jour que celui de tel gros étalon de telle grosse écurie, et que le million de dollars d’à-valoir d’Hillary Clinton vaut bien quelques larmes dédiées au scribe morose et forcené qui survit comme il peut dans l’horizon mythique de Saint-Florent-le-Vieil. J’en connais d’ailleurs qui en viennent à déposer une annonce chez le boulanger de leur quartier afin qu’au moins l’information parvienne aux oreilles de leurs concitoyens. À ceux-là, la patrie littéraire reconnaissante. Tuez-les tous, Angot reconnaîtra les siens (parole d’évangile).
Mais je prends du retard : octobre est déjà bien entamé, la pluie de médailles de novembre déjà programmée, et la rentrée de janvier se prépare déjà dans les officines (Entendez-vous dans les salons / Mugir ces féroces publicistes / Ils viennent jusque dans vos bras / Manœuvrer vos livres et vos achats). Cela dit, mieux vaut pour moi ne pas claironner trop haut : je n’ai pas essuyé toute la grêle de septembre. Je ne suis pas le seul, soit, mais c’est là malingre consolation. Comme je suis d’humeur fringante et positive, je décide pourtant ce jour d’épargner mes semblables, mes frères : j’ai trié le bon grain de l’ivraie et ne vous donnerai à déguster ici que d’incontestables nourritures.
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Chapeau bas pour commencer aux éditions Joëlle Losfeld. Entre la publication (enfin !) des œuvres de Paula Fox (Le dieu des cauchemars, Personnages désespérés), et celle du nouveau roman de Dominique Mainard, l’éditrice confirme son rôle d’aiguillon défricheur. Paula Fox a beau être une vieille dame, ses livres résonnent d’une modernité éclatante au regard de ceux que quelques-uns de nos trentenaires nationaux et souvent savamment coiffés offrent à la pâture littéraire. On retrouve chez elle ce qui fait bien souvent le charme de la littérature américaine, ce quelque chose de lointainement féroce, désemparé, brut, et au bout du compte peu ou prou faulknérien. Nous devons à Jonathan Franzen, l’inoubliable auteur des Corrections (L’Olivier) de l’avoir redécouverte, elle dont il dit qu’elle fut pour lui « le guide indispensable ». C’est le génie paradoxal de ce peuple que d’engendrer à la fois un Bush et un Faulkner, une Britney Spears et une Ella Fitzgerald : gageons que les seconds éclipseront toujours les premiers, sur terre comme au ciel. L’aigreur de mon propos sur les trentenaires dont je suis ne doit pourtant pas occulter certains d’entre eux, à commencer, donc, par Dominique Mainard (Le ciel des chevaux), qui confirme en cette rentrée la beauté sereine et mélancolique de son écriture, d’où n’en finissent pas de sourdre les parfums de l’enfance : plonger dans Mainard, c’est s’immerger dans le conte de ces enfances qui ne passent pas, loin des sucreries coutumières. Dans le registre de l’enfance blessée, il est important, urgent, salvateur, de lire Henri Bauchau : son Enfant bleu, (Actes Sud) est sans doute un des livres les plus profonds de l’automne, et l’écrivain belge déploie son antienne de la souffrance et de l’espérance comme jamais peut-être il ne le fit. Du côté des écritures sensibles et contenues, il faudra aussi entrer dans Virginia de Jens Christian Grondahl (Gallimard). Fidèle à sa manière très en sourdine d’épurer le sentiment, l’écrivain danois, traduit depuis un an seulement en France, confirme le succès de Bruits du coeur, paru l’an dernier, et offre avec ce court récit dramatique une lecture au classicisme parfait et à l’émotion tenaillée.
J’ignore par ailleurs ce que feront les conseils de classe susnommés, mais il semble difficile de ne pas réserver quelque égard définitif à Alain Fleischer, qui publie au Seuil un roman dont je m’étonne que les maîtres du Goncourt ne l’aient pas même retenu dans leur première sélection, et dont on sait pourtant déjà que l’histoire le retiendra comme un des regards les plus profondément mystérieux et subtils sur l’essentialisme totalitaire (La hache et le violon). En regardant la fin du monde commencer sous sa fenêtre, le récit nous aspire dans des courants d’air d’angoisses et d’absurde, tandis que passent, entre deux effluves d’Europe centrale, silencieuses et brisées, les ombres de l’humain. L’écriture de Fleischer est absolument somptueuse, d’une richesse orchestrale, métaphorique et poétique devenue trop rare dans la littérature française contemporaine. Et puisque nous évoquons presque malgré nous les vagues résonances politiques de la rentrée romanesque, difficile de ne pas songer à Jean-Paul Dubois, qui offre avec Une vie française (L’Olivier) une fresque doucement pessimiste et lointainement sociologique de la deuxième partie du vingtième siècle français. Un individu ordinaire déambulant un demi-siècle d’histoire hexagonale : l’idée n’a certes rien d’original. Mais on en sent ici la nécessité biographique, d’où quelques très jolis moments. Dubois excelle notamment dans la peinture des relations familiales, parentales, conjugales, amoureuses : partout où l’être doit communiquer avec ses semblables, l’homme devient timide, pudique, incertain, et c’est souvent très touchant. Certes l’impression de glisser sur les événements, renforcée par un usage un peu artificiel des différents présidents de la Vème république (dont les noms égrenés servent à chapitrer le livre), émousse un peu notre émotion, mais enfin, mené avec maestria, c’est redoutablement efficace. Dans la même veine générationnelle et nostalgique, Marc Lambron (Les menteurs, Grasset), toujours aussi brillant, livre un récit plus enlevé que de coutume. Il pose sur les années qui passent un regard empreint d’une humeur émue et auto-corrosive, et si l’on peut parfois s’agacer de quelques concessions à l’air du temps, il demeure un écrivain de la plus belle élégance. Comme pour Dubois pourtant, on aurait aimé que l’émotion vienne parfois nous saisir avec plus de rudesse, l’usage du grincement de dents étant parfois excessif : comme si la distance nécessaire à ces écrivains cinquantenaires n’était pas encore suffisante pour que l’émotion s’y fasse ronde et pleine. Daniel Rondeau (Dans la marche du temps, également chez Grasset) est autrement plus ambitieux – y compris pour le lecteur, si ne le rebute pas la perspective de corner mille pages. Ce n’est même plus un roman-fleuve, mais le fleuve d’un monde déjà retiré qui vient se jeter dans les estuaires de l’histoire. Il y a du réalisme à l’ancienne là dedans, et ce Rondeau alla Zola, comme l’écrit joliment François Reynaert, peut tout aussi bien vous emporter dans ses éboulis que vous figer dans ses complaisances. Au gré des événements, l’écriture se teinte de perfection classique (Rondeau est un spécialiste de Morand) et ou complaisance formelle (il est aussi maître ès Hallyday). Comme Dubois, comme Lambron, Rondeau mène la danse du bilan, et c’est parfois une danse du ventre, avec ses petites démagogies et ses grandeurs lascives. L’ancien militant de la Gauche prolétarienne a de toute évidence tourné la page, mais sans qu’aucun espoir, tout juste la vague espérance d’un homme conscient des explosifs qu’il recèle, ne vienne rallumer la mèche éteinte. Au bout du compte, cette peinture du siècle, qui semblait à certains une gageure, nous laisse sur une intense impression de vide : mais c’est le vide de l’étourdissement, l’impitoyable effet de miroir entre l’immensité de l’aventure humaine et la petitesse de ses acteurs. J’ai parlé plus haut d’Alain Fleischer en omettant de parler musique, alors que c’est dans sa corolle que se déploie le roman. Cela m’aurait d’ailleurs permis d’enchaîner tout en fluidité sur Christian Gailly (Dernier amour, éditions de Minuit), peut-être le seul écrivain français à écrire véritablement comme on soufflerait dans un sax. La musique continue donc de structurer cette prose accidentée qui fit merveille déjà dans Un soir au club ou dans Be-bop. Alors qu’elle débouche chez Fleischer sur quelque chose d’absolument étrange, bouffon, terrible, parfois combattant et militaire, elle se fait chez Gailly hésitation, inconstance, quasi-bégaiement. À cet écrivain-là, je n’en finis pas de tirer ma révérence, appréhendant chaque fois des leçons de concision que je m’empresse de ne jamais respecter. À l’école des émotions tirées au couteau, blanches et chaudes comme l’indicible, Gailly est un maître. Dernier amour est donc un Gailly-type, et l’on peut bien s’attendre à ce qu’il en soit ainsi chaque année. Mon problème étant que, chaque année, je referme mon Gailly en proclamant que c’est le meilleur Gailly. Mais là je vous le jure, vraiment, c’est le meilleur – jusqu’à l’année prochaine, s’entend. Bientôt, nous nous précipiterons chez notre libraire le jour où paraîtra le nouvel opus, comme nous le faisons rituellement tous les ans avec le même et incommensurable plaisir pour ce bon vieux Philip Roth (La bête qui meurt, Gallimard). Égal à lui-même, Roth l’est. Mais justement : on aimerait parfois qu’il le soit un peu moins. Être meilleur que nous tous l’amuse manifestement, mais nous sommes en droit désormais de lui demander d’être meilleur que lui-même. Via le maître, retour, donc, en l’Amérique, pays qui, décidément, n’en finit pas de bousculer et souvent de dominer les lettres terriennes. Difficile de ne pas évoquer Rick Moody (L’étrange horloge du désastre, recueil de nouvelles paru chez Rivages, et A la recherche du voile noir, à l’Olivier). Moody est sans doute, avec Franzen et quelques autres, ce qui se fait de plus brillant et de plus explosif aujourd'hui aux États-Unis (quoiqu’il ne faudra jamais oublier l’inouï Tout est illuminé, de Jonathan Safran Foer, paru il y a un an ; ce garçon n’a pas même mon âge et porte déjà l’habit des classiques : scrogneugneu.)
Mais c’est quand même très injuste de me demander d’écrire un papier sur la rentrée littéraire. Notamment pour ceux qui ne sont pas cités ici, et que j’ai tant aimés, et qui le mériteraient tant. Je suis actuellement plongé dans La mort de l’oeil, du mutin Zagdanski (Maren Sell éditeurs). Les amateurs de cinéma sont invités à se précipiter sur le « Zag », lequel, comme à son habitude, ne laisse pas son lecteur de marbre. Ce qui me donne l’occasion de saluer la renaissance réussie et prometteuse de Maren Sell, directrice des mythiques éditions Pauvert et récemment remerciée par Fayard, auguste maison qui s’acharne malheureusement trop souvent à poursuivre son entreprise familière de racolage. Maintenant, je conçois plus qu’aisément qu’on ne s’intéresse guère aux dernières et ultimes nouveautés. En ce cas, convoquons les mânes des grands anciens et ne craignons pas d’être farouchement anti-jeunes : les inédits d’Antoine Blondin (Premières et dernières nouvelles, à La Table Ronde), ceux de François Mauriac (D’un bloc-notes à l’autre, chez Bartillat), cinglant à souhait et plus vivant que jamais : la mauvaise foi d’un chrétien aussi impitoyable ne peut qu’entraîner notre délectation. Et enfin l’intégrale des œuvres d’Antonin Artaud, dans la collection « Quarto » de Gallimard. Manière d’entrer par la grande porte dans l’exiguïté de la petite redoute littéraire française.
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mardi 8 avril 2008
Figure de l'humain
Histoire de Lisey, Stephen King – Editions Albin Michel
Critique parue dans Le Magazine des Livres, n° 8, janvier/février 2008
Il est toujours profitable d’aller s’égarer sur des chemins de traverse. On dira sans doute que Stephen King, best-seller planétaire et plusieurs dizaines de fois millionnaire, n’est pas à proprement parler le héraut de l’underground. Dans le champ sacré de la littérature, toutefois, il n’est pas rare que son nom, et l’œuvre qui y est associée, soient passés sous silence, au point parfois de friser l’excommunication. Autodidacte, populaire, indifférent à la coterie des auriculaires dressés et des bouches en cul-de-poule, et la raillant plus souvent qu’à son tour, entrepreneur de spectacle ou graphomane parvenu, d’aucuns croient clore l’examen critique en le peignant sous les traits d’un nouveau riche qui aurait investi dans un sous-genre lucratif pour adolescents psychotiques et conséquemment frustrés d’une destinée à la hauteur de leur lyrisme inassouvi. Mais il est vrai que cette question du genre a toujours taraudé les beaux esprits – moyennant quoi, il n’est pas rare que l’on attende le trépas d’un écrivain pour lui reconnaître enfin quelques mérites strictement littéraires, quand ce n’est pas une forme de génie.
Ce préambule n’induit pas que je sois un inconditionnel de Stephen King, dont je suis bien loin de connaître toute l’œuvre, et dont la puissance roborative de la narration ne suffira jamais à me consoler d’une certaine routine stylistique. Mais j’admire chez lui l’intarissable liberté dont il fait preuve dans son rapport à l’écriture et à la langue, fruit d’une longue pratique qui trouva naissance dans l’enfance, d’une aisance à se jouer des registres et des temporalités, d’une intelligence très aigue des situations, et d’une passion de toujours pour les bonnes histoires. Pour ne rien dire d’une précision descriptive dont on comprend qu’elle le conduise régulièrement au cinéma ; à le lire, on se dit d’ailleurs qu’un réalisateur ne doit plus avoir grand-chose à faire pour l’adapter, tant tout est dit, écrit, décrit, le moindre mouvement faisant l’objet d’une analyse plus serrée que le nœud du pendu, aucun gros plan n’évacuant jamais l’arrière-plan, et l’écriture étant à ce point ingénieuse qu’elle permet d’embrasser dans une même séquence jusqu’au moindre rictus du dernier des figurants. Outre les recettes escomptées, c’est peut-être ce qui rend tout livre de King si attrayant pour le cinéma : chaque plan y est une totalité. On tire toujours King vers l’horreur ou le fantastique. Or je vois en lui un conteur plutôt qu’un manipulateur de sensations fortes, un révélateur d’émotions primitives davantage qu’un accoucheur de fantasmes. Aussi est-il inique, à tout le moins abusif, de nouer des adaptations avec autant de grosses ficelles horrifiques, quand l’arrière-monde où il s’est domicilié dévoile surtout un territoire d’onirisme, discret, secret, à certains égards poétique. Autrement dit, qu’il s’y prête parfois de bonne grâce n’interdit pas de voir dans ses récits autre chose, et en tout cas bien plus, que le véhicule d’un gore acnéique bon marché. A la limite, on pourrait lire Stephen King avec la même candeur qui nous fit dévorer Jules Verne, pour peu qu’on accepte de considérer ses livres comme des romans où l’aventure serait d’abord intérieure.
C’est vrai spécialement de ce livre-ci, où le romancier tisse une histoire dont on ne saurait douter de la résonance intime. Sous le prétexte du deuil de Lisey, veuve encore jeune de Scott Landon, un écrivain à succès oeuvrant dans un registre assez proche de l’auteur, Histoire de Lisey est tout autant un hommage rendu à son épouse dédicataire et à la complicité amoureuse, une chronique douloureuse sur les territoires de l’enfance et une réflexion sur le deuil – d’ailleurs plus profonde et touchante que certains écrits a priori plus autorisés – qu’une histoire haletante où rôdent les ressorts habituels de la violence, de la vengeance, de la convoitise, des secrets de famille et autres désordres du mental, et où la tension s’accroche en permanence à des frontières sans cesse estompées. L’estompement en question n’a d’ailleurs rien de gratuit : ce qui s’estompe dans le deuil, c’est le sentiment de réalité de la vie. On se parle à soi-même et l’on entend la voix du mari défunt : seule la sensation est réelle, mais au fond elle seule importe, puisque la sensation dit plus que ce que nous éprouvons. Lisey navigue à vue entre ces deux territoires inviolables que sont l’instinct de survie, ici, maintenant, et la réminiscence des mortes époques, incessante, prolixe, à tout moment du jour ou de la nuit, dans les lieux qu’elle traverse comme au plus noir des songes nocturnes. King excelle à nous faire entendre cette petite voix qui fait de nous des êtres schizoïdes, taraudés par un inexpugnable sentiment d’étrangeté. La normalité des jours court sur nous au point d’instituer nos pensées en réflexes et nos gestes en mouvements. C’est au croisement de ce qui nous dépasse et de ce qui nous appartient en propre que prend naissance la figure individuelle, c’est-à-dire armée de désirs, de maîtrise, de fantasme destinal et d’âpreté au combat, là aussi que les frontières sur lesquelles nous asseyons nos existences finissent par se chevaucher – ou s’estomper, donc. C’est cet entre-deux qui incite certains à tirer King vers le fantastique ; mais il ne serait pas moins fondé de s’arrimer aux ressorts d’un onirisme qui, dans la brutalité de ses manifestations, n’est autre qu’une figure de l’humain.
jeudi 3 avril 2008
Un bon vieux Bordeaux
Blanche de Bordeaux, Jean-Claude Lalumière - Editions du 28 août
Critique parue dans Le Magazine des Livres n° 8, janvier/février 2008
Une fois digérée la couverture, qui évoque davantage la mièvrerie d’une collection Harlequin qu’elle ne laisse augurer une quelconque promesse de mystère, vous ne courez d’autre risque que celui du plaisir à ce premier roman de Jean-Claude Lalumière. C’est d’ailleurs ce qui en fait le charme autant que la limite, mais nous y reviendrons.
L’histoire se déroule à la fin des années quatre-vingt dix, quand la municipalité entreprend de démolir la Cité Lumineuse, grande barre sise dans le quartier de Bacalan, au nord de l’agglomération bordelaise. Les mobiles de cette destruction programmée sont assez sourds, mâtinés d’ambition politique et d’affairisme local. Certes, une barre est une barre, et une barre n’a d’autres raisons d’être que de fournir un habitat à loyer modéré. Mais l’homme étant aussi un être social, il parvient toujours à créer de la sociabilité là même où il n’est pas initialement venu de son plein gré : ce que nos bobos tentent de retrouver sous l’étiquette de la vie de quartier est souvent le produit d’un processus social contraint, une solidarité de voisinage caractéristique de ce que put être naguère l’entraide ouvrière. Bref, Bacalan « resterait physiquement une enclave quoi que l’on y détruise », et la Cité Lumineuse aura son comité de défense au « Rendez-vous des Chasseurs », comptoir qui tire son nom du temps où, en lieu et place de la cité de béton que balaie parfois un « vent de bitume », s’étendaient les marais où l’on tirait encore du gibier d’eau.
Car c’est à une sorte d’élégie des mondes engloutis que nous convie Jean-Claude Lalumière, le temps d’un polar dont le charme un peu désuet est souvent irrésistible. Polar quasi-social d’ailleurs, car, non content de faire revivre une époque, il donne des ouvriers, des petits commerçants et des gens de peu une peinture pleine de tendresse et d’empathie, peinture que domine un sentiment de noblesse de classe et de pudeur fraternelle. Tout cela est peut-être un peu idéalisé, mais après tout pas si désagréable à lire, dans une période où la figure du héros se confond souvent avec celle du manager transfrontalier défiscalisé – quand ce n’est pas celle du politicard au bras d’un mannequin croqueur de mâles. Il y a quelque chose de Simenon dans cette manière de s’attacher un univers laborieux et d’éclairer le dénuement sans alourdir le trait ; et l’on pourrait convoquer jusqu’aux mânes de Dashiell Hammett, fin connaisseur (et pour cause) de la brutalité syndicale et sociale. Point de syndicat ici, toutefois, et l’on voit mal en effet quelle union ouvrière pourrait s’intéresser à ces hommes dont l’avenir est non seulement tracé, mais pour l’essentiel derrière eux. Ils ne peuvent donc que s’en remettre à eux-mêmes – mais il est vrai que l’existence les y a habitués. La galerie de portraits est d’ailleurs plutôt réussie, de Marcel Cliquot, dit « Coquelicot », un privé comme on n’en fait plus et dont la retraite sera moins paisible qu’escomptée, à son vieil ami « le Grand Francis », en passant par Christian Laruelle, le patron du « Rendez-vous ». A travers eux, une petite communauté fière et généreuse va se retrouver compromise dans un imbroglio qui, d’une simple affaire de résistance à un projet immobilier, tournera, trafic de stupéfiants aidant, au règlement de compte sanglant.
Jean-Claude Lalumière se moque bien d’apparaître comme moderne. Même si le coup du mégot enfoncé dans l’oreille en guise de cendrier pourrait ne pas déplaire à un Tarentino, nous sommes ici face à une sorte de standard du roman policier : des acteurs qui semblent nés pour jouer leur rôle, et rien que leur rôle, une mécanique narrative linéaire très éprouvée, une technique descriptive qui vise à l’essentiel, une volonté délibérée de fuir tout effet de manche ou de style. Cet absolu classicisme pourra décevoir tel ou tel lecteur, plus désireux de se sentir malmené, mais il n’est pas étranger à un plaisir, ou à un type de plaisir, que seule permet une texture sans apprêt. Quelques traits s’avèrent certes un peu convenus, et les effets de surprise sont au bout du compte assez peu nombreux. Ce roman exerce pourtant une vraie séduction. Cela tient au récit, charpenté, bien mené, mais plus encore à ce spleen lointain dont il est emprunt, au spectacle un peu désolé de ces mondes que la modernité sociologique enterre à la va-vite et sans le moindre état d’âme. Reste à Jean-Claude Lalumière, une fois faite la démonstration de son talent à mener l’enquête, à ciseler une écriture qui manque parfois d’un peu de nerf et à la libérer de quelques timidités. Nous tiendrons alors un fameux serial writer.

