- Marc Villemain -

Cyclothymies, fluctuations, paradoxes et autres angoisses...

jeudi 22 mai 2008

Ceci était ma chair (anglaise...)

New_stories_from_children_of_the_revolution68's : New stories by children of the revolution : c'est le titre d'une anthologie que vient de publier Salt Publishing, éditeur basé à Cambridge. L'idée, fomentée par l'écrivain Nicholas Royle, était de réunir dix auteurs nés en 1968 et de les laisser manœuvrer autour de l'idée de révolution - parmi lesquels, pour ne citer que les plus connus, Toby Litt ou James Flint.

D'un niveau absolument pathétique en anglais, je serai hélas privé de la lecture de ce livre... Toujours est-il que j'eus le grand plaisir de pouvoir y contribuer, bénéficiant au passage du travail de traduction de Nicholas Royle, lequel s'est donc escrimé avec autant de patience que de bienveillance sur mon texte intitulé : Ceci était ma chair (This was my flesh).

Dieu soit loué, les lecteurs qui n'ont que le français à la bouche auront l'immense bonheur de pouvoir lire ce texte à partir d'octobre prochain, puisqu'il fait partie d'un corpus de douze nouvelles que je publie au Seuil sous le titre Et que morts s'ensuivent.

Ce qu'en dit déjà Time Out, à Londres : " Similar territory is explored by Marc Villemain in his elegant, horrifying ‘This Was My Flesh’, set in a cultured, civilised world which just happens to be cannibalistic."

Des d'informations sur l'anthologie ici.
L'acheter : ici

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mercredi 21 mai 2008

Plaisirs de la coquille

Titre d'une dépêche AFP parue ce jour :
" Coup dur pour l'État avec l'arrestation à Bordeaux de son chef présumé "

Sur l'instant je pris peur - quoique... : j'ai cru que Nicolas Sarkozy avait été appréhendé ; or il ne s'agissait que du chef de l'ETA.

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Manchette

Il faut m'astreindre à n'écrire ici que lorsque je suis de bonne humeur, et surtout pas quand je me crois malheureux. Le chagrin rend stupide. Il ne faut pas écrire de stupidités.

Jean-Patrick Manchette, Journal du 29 décembre 1966

C'est là une injonction fréquente dans tout journal naissant ; il est rare qu'on s'y tienne. Mais il est très intéressant de noter cette récurrence, cette obligation que l'on se donne à se défier de ses humeurs ; non par optimisme, cela n'a rien à voir, mais par crainte que l'humeur éloigne de l'art, qu'elle soit, d'une certaine manière, antithétique à la démarche d'écriture. Quand je me crois malheureux, écrit Manchette, qui, dès la première page de son premier journal, et alors qu'il n'a que vingt-quatre ans, nous dit déjà que seuls les faits le mobiliseront, que tout examen ou raisonnement psychologique demeure tributaire de l'interprétation, donc de l'erreur.

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mardi 20 mai 2008

Les petits blancs

La lucidité, José Saramago, Éditions du Seuil
Critique parue dans Esprit Critique - Newsletter de la Fondation Jean-Jaurès, n° 74, décembre 2006

La_lucidit____Jos__SaramagoY aurait-il sur l’île canarienne de Lanzarote, où le Nobel portugais José Saramago a posé ses valises, une sorte de microclimat houellebecquien ? On pourrait le penser, tant un certain esprit de subversion mâtiné de pessimisme historique semble y sévir. Rappelons que c’est sur cette petite île volcanique en effet que Michel Houellebecq trouve souvent l’inspiration – il y consacra d’ailleurs un joli recueil –, et que c’est sur cette même petite île volcanique, donc, que vit désormais José Saramago, malmené par ses compatriotes après la publication, il y a quinze ans, de L’évangile selon Jésus-Christ. Très opportunément, son nouveau roman paraît à l’heure où la société politique française commence à sortir la très grosse et très spectaculaire artillerie qui, dit-on, devra aider les électeurs à choisir celle ou celui qui présidera à leurs destinées : raison de plus pour encourager les acteurs de la campagne qui s’ébroue à lire ce roman peu ordinaire – lequel, sous ses airs gentiment pince-sans-rire, se révèle être une fable redoutablement subversive.

Et comme dans toute fable, le prétexte est assez simple. Imaginez, donc, la capitale d’un pays dont les habitants/électeurs vont se rendre coupables, dans la langue-type du ministre de l’intérieur, d’une « calamité encore jamais vue dans la longue et laborieuse histoire des peuples connus » : comprenez, en fait, que 83 % d’entre eux ont voté blanc lors de la dernière consultation municipale. Sans doute une partie de l’électorat est-elle restée l’irréductible obligée du civisme partidaire, mais, au poids, le triomphe des blanchards est on ne peut plus indiscutable. Triomphe qui n’est d’ailleurs absolument pas vécu comme tel par lesdits blanchards, l’injonction civique qui les a conduits à ce vote n’étant pas moins impérative ni moins noble que celle qui en conduisit d’autres à soutenir, qui le pdd (parti de droite), qui le pdc (parti du centre), qui le pdg (parti de gauche). Ils n’auront donc fait ici, dans un mouvement qui ne manque ni de panache, ni d’élégance, qu’appliquer le droit électoral stricto sensu. De quoi, vous en conviendrez, ébranler le bel édifice démocratique, ses routines, sa dramaturgie éprouvée, son petit théâtre des procédures. Dans un souci légaliste incontestable, le peuple s’apprête donc à gouverner le gouvernement, à retourner, non contre lui mais contre une tradition tellement ancestrale qu’elle a fini par en devenir impensée, insensée, l’usage du droit. Du moins est-ce ce qui se profile dans les premières pages – d’anthologie – où nous assistons, goguenards, au désarroi du président d’un bureau de vote, de ses assesseurs, de ses suppléants et de ses entourages, tous membres d’un petit personnel politique campé avec une drôlerie d’autant plus cruelle que le narrateur ne ménage pas sa commisération. C’est que les premiers indices de la tragédie ne tardent pas à sourdre : le ciel lui-même est de la partie, la pluie se déverse sans discontinuer, et les ouailles électrices tardent à venir accomplir leur devoir.

C’est à une belle réflexion que nous convie José Saramago, tellement belle que nous en avions omis de penser qu’elle pouvait avoir quelque incarnation crédible : que devient une démocratie lorsque ses membres usent, jusqu’en ses plus ultimes conséquences, de ce qu’elle autorise, justifie et légitime ? La réponse ne se fait pas attendre : d’autant plus malmenée quand elle l’est dans le scrupuleux respect de ses propres procédures, la démocratie laisse place à une société qui n’est pas sans rappeler la société imaginée (quoique…) par George Orwell. Les dirigeants demeurent en place – étant entendu qu’il n’est nullement question de révolution – mais, au nom de la sauvegarde de la démocratie, usent désormais des armes traditionnelles du totalitarisme le plus éprouvé – surveillance tous azimuts, écoute téléphonique, filature, délation, désignation de boucs émissaires, fabrication de coupables et assassinat. Tout ici est cul par-dessus tête : le gouvernement se voit peu ou prou contraint à décréter l’anarchie, et le ministre de l’intérieur lui-même exige des éboueurs qu’ils se mettent en grève – afin de montrer aux blanchards ce qu’il en coûte de défier les partis. En montrant, de l’intérieur, le fonctionnement d’un pouvoir qui croit tout entier à la technique de la carotte et du bâton, technique « appliquée principalement aux ânes et aux mules dans les temps anciens, mais que la modernité a adaptée à l’usage humain avec des résultats plus qu’appréciables », c’est au tropisme infantilisant qui guette toute démocratie que Saramago s’attaque entre autres maux. Le président, qui parle « comme un père abandonné par ses enfants bien-aimés, perdus, perplexes » ne manque d’ailleurs pas d’avertir : « de même que nous interdisons aux enfants de jouer avec le feu, de même nous avertissons les peuples que jouer avec la dynamite est contraire à leur sécurité ». L’avertissement sera suivi d’effets.

La grande pertinence de ce roman réside autant dans le sujet – la délitescence de la culture démocratique, en un mot – que dans le style, allègre, vif, corrosif, de haute tenue mais comme libre de toute attache, qui résonne parfois d’un rire où l’on peut entendre quelque chose de secrètement diabolique – en fait la marque d’une tristesse. L’auteur, qui, rappelons-le, est âgé de quatre-vingt deux ans, ne s’attache pas sans raison à ce tableau déconfit des mondes qui s’effondrent. Qu’il le fasse avec le sourire n’aide pas à faire passer la pilule, bien au contraire : nous rions, certes, mais nous rions aussi parce que ce paysage n’est pas sans ressemblance avec celui, que nous avons, là, aujourd’hui, sous nos yeux.
Dans son superbe Millenium people, J.G. Ballard avait décrit, non sans lyrisme ni mauvais esprit, la révolution à venir des classes moyennes : ici, José Saramago nous donne à voir la rébellion de citoyens devenus indifférents aux mimiques du pouvoir. Et, ce faisant, pose la question qui agita en son temps le Portugal de la Révolution des Œillets : la vie peut-elle s’organiser sans la politique ? Non, nous répond ce texte autrement civique que ce qu’il y paraît de prime abord – et en dépit, peut-être, de la secrète espérance du narrateur. « Comme les citoyens de ce pays n’avaient pas la saine habitude d’exiger le respect systématique des droits que leur conférait la constitution, il était logique et même naturel qu’ils ne se soient même pas rendu compte que ceux-ci avaient été suspendus » : autrement dit, la démocratie ne s’use que si l’on ne s’en sert pas. L’avertissement vaut en tout lieu, et en toute époque.

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lundi 19 mai 2008

Petit prétentieux

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Photo personnelle - Etretat

Posté par marc_villemain à 19:06 - Ce qui me domine - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Demain, la politique

C'est ainsi, aujourd'hui, que la politique se fait :

  • Le journal LIBÉRATION fait sa Une du jour sur les 35 heures, dont le quotidien amorce une esquisse de début de commencement de bilan. A la suite de quoi, quelques heures plus tard, l'UMP, par la voix de son secrétaire général, demande le "démantèlement définitif" de cette disposition.

  • De son côté, LE PARISIEN se demande, également en Une, et à propos du RER A, "comment sortir de la galère." Illico presto et par voie de communiqué, le chef de file des élus UMP au conseil régional d'Ile-de-France, par ailleurs secrétaire d'État, demande à Jean-Paul Huchon, président dudit conseil, de "débloquer des moyens pour le RER A". Et qu'importe si, par ailleurs, le même chef de file se prononce presque systématiquement contre toute augmentation du budget francilien destiné à l'amélioration des transports collectifs.

Cela vaut-il seulement un commentaire ?
Peut-être, dans l'avenir, nous autres citoyens serons-nous invités à exprimer nos suffrages en votant, non plus pour des partis, mais pour des organes de presse ? Ce serait alors, pour de bon et en toute légalité, le triomphe mille fois annoncé de la démocratie d'opinion, devenu le substrat doctrinal presque exclusif de nos grands partis.

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vendredi 16 mai 2008

David Lynch à Etretat

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Photo personnelle - Etretat

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mercredi 14 mai 2008

Syllogismes de l'hébétude

- Quel animal aimeriez-vous être ?
- Sans doute quelque chose entre le chimpanzé et le bonobo. Malheureusement, ça s'appelle un homme.

*

- (Bis) Quel animal aimeriez-vous être ?
- Peut-être un bigorneau. Arrimé à mon rocher et pelotonné en spirale dans ma coquille, je jetterais un œil au dehors par moments très brefs en soulevant le petit opercule qui me protège des embruns, désireux seulement d'attendre que l'on me pique et me dévore gentiment.

*

Nous autres ? Corps et humeurs, société et psychologie. Ces choses les moins intéressantes au monde, et qui le font tenir.

*

Tout écrivain l'éprouve : le sentiment de sa profonde bêtise lorsqu'il parle, son impression d'incomparable intelligence dès qu'il se met à gribouiller. On pardonne d'autant mieux aux grands silencieux : ils ne mettent pas une stratégie à l'épreuve, ils se soumettent, pour survivre, à la rude et aigre vérité.

*

Tout individu a devant lui deux voies : faire le vide ou le trop-plein. Pour une très grande part, il n'est pas responsable de son choix ; pour ce qui lui revient, et c'est fort congru, ce ne sont que les variantes d'un même cheminement vers l'impossible, deux modes d'accès à l'erreur. Il faut avoir éprouvé les deux pour le savoir. Parole de bigorneau.

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mardi 6 mai 2008

In & Out

La page blanche n'est jamais blanche que de nous-mêmes. Si nous prenions soin de n'écrire qu'à travers notre être seul, si nous ne nous autorisions plus un seul mot qui ne nous impliquât pas en totalité, si nous cessions d'écrire pour nous détourner de nous-mêmes, si nous cessions enfin d'attendre des échos transformés du monde qu'ils nous fournissent matière ou prétexte à écrire, alors il n'y aurait plus guère de blogs, et, aussi net, la crise de surproduction des livres serait résolue. Ce pourquoi tout écrivain abrite en lui un vampire et un psychanalyste, et navigue à perpétuité entre les écueils du large et les récifs de l'intime.

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dimanche 4 mai 2008

Gris outre-atlantique

Vous n’êtes pas seul ici, Adam Haslett, éditions de l’Olivier
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Pierre Aoustin
Critique parue dans Esprit Critique - Newsletter de la Fondation Jean-Jaurès - n° 51, mars 2005

Adam_Haslett___Vous_n__tes_pas_seul_iciQu’éprouvons-nous en refermant un livre ? Une latence, une suspension, la résolution d’un espace que nous avons ouvert et qui se clôt d’un coup, entraînant avec elle le sentiment de la plénitude comme la sensation de l’inassouvissement, la satisfaction du tout comme la frustration de le savoir borné. Les mots lus ne peuvent soudainement plus se résoudre que dans le silence et, pour un temps relativement bref, il nous est donné de pouvoir vivre un silence de l’intérieur, intérieur que nous avons certes habité avec un fort sentiment d’intimité, mais qui, d’une certaine manière, n’est pas le nôtre. Le silence peut toutefois s’emplir de mots isolés et pour ainsi dire informulés, sur le fil des tropismes de Nathalie Sarraute : sans même que ayions voulu les faire advenir, surgissent de notre conscience encore sous le choc quelques mots, le plus souvent simples, abstraits, génériques, qui font pour nous un travail d’intégration de la lecture. Sans doute cherchons-nous alors, sans même le savoir, à tirer au clair ce que nous avons lu, et, mutatis mutandis, à en dégager la morale, l’axiome ou le secret. Et puis, plus rarement, il peut y avoir des couleurs. Or si je cherche à retrouver l’état dans lequel m’a laissé la lecture de Vous n’êtes pas seul ici, en surplomb des mots épars qui me viennent, tous justes mais tous incomplets, c’est une couleur qui s’impose, couleur dont aucune nuance, et dieu sait pourtant s’il y en a, n’altère jamais l’essence de la dominante grise. Qu’il s’agisse ici de Nouvelles n’est sans doute pas étranger à cette impression. Le roman dessine un paysage où saillent les contrastes, les quiproquos, les nuances et les atténuations, les embardées et les violences, pour se clore sur un sentiment qui, à tort ou à raison, englobe l’intégralité du livre et de son propos. Le recueil de Nouvelles enclôt l’espace autant qu’il réduit les possibilités d’en façonner ou d’en modifier les reliefs. La succession d’univers disjoints accentue et précise le lien entre eux, à tel point que l’on peut bien tout oublier des histoires sans jamais rien perdre de ce qui les unit : un recueil réussi est autant un recueil dont sourd un climat particulier qu’un recueil d’histoires réussies. À cette aune, et c’est un fait unique dans l’histoire de la littérature américaine, il n’est pas étonnant que ce premier livre d’Adam Haslett ait déjà figuré parmi les finalistes du National Book Award et du Prix Pulitzer.

*

Ceux que désespère l’Amérique feraient bien parfois de se pencher un peu sur sa littérature. Loin d’être le pays sans histoire et sans culture que d’aucuns se complaisent à dépeindre, il est frappant au contraire de constater à quel point sa fabrique littéraire est pénétrée par l’histoire, la géographie, les mentalités américaines. Le plus étrange pourtant est que cette perception très vive de la sensibilité locale va souvent de pair avec une pénétration très profonde et très dense de l’individu humain. Les phosphorescences triomphales d’une certaine Amérique, la débauche de lumière et de clinquant dans la complaisance de laquelle certains de ses hérauts la revêtent parfois, la griserie de pacotille qui caractérise tout un pan de son étant médiatique, nous masquent une réalité autrement plus terne, plus déprimée, plus profonde en tout cas que ce qui nous est donné à voir. L’horizon bleuté de l’être américain se confond avec le gris sceptique et terrien. M’opposera-t-on le succès, des deux côtés de l’Atlantique, d’un Bret Easton Ellis (American Psycho, Glamorama) ? Mais précisément : Bret Easton Ellis est le représentant d’une minorité, rebelle assurément, mais fondamentalement intégrée, dépravée car mondaine – et réciproquement –, muscadine, nihiliste et jet-setteuse. Si Quentin Tarentino surfe au cinéma avec le succès que l’on sait sur cette vague, Joel et Ethan Cohen n’en sont pas moins éminemment plus américains. Leurs films évoluent d’ailleurs dans une esthétique de l’entre-deux où la couleur n’est là que pour saillir dans la grisaille, coups d’éclat brutal ou miraculeux à travers un substrat américain dont la psyché ne rutile que dans les franges.

Les franges, telle est bien la terre, grasse et sèche si cela est possible, que laboure Adam Haslett. Pas les franges sociales auxquelles l’on pense spontanément : les franges de l’expérience intérieure, celles, précisément, de ces êtres presque sans histoire qui pourtant ne se sentent et ne sentiront jamais en adhérence avec la vie. Et de me souvenir de la chanson de Serge Reggiani : Il faut vivre / L’azur au-dessus comme un glaive / Prêt à trancher le fil qui nous retient debout / Il faut vivre partout dans la boue et le rêve / En aimant à la fois et le rêve et la boue. Chez Adam Haslett, le fil est souvent tranché. Rester debout relève de l’insoutenable effort, chaque être est condamné à l’amour du rêve et de la boue, bien certain pourtant que la boue emportera tout. Haslett s’attache seulement à éclairer cette brume qui enveloppe les êtres dépossédés de l’événement. C’est vrai de ce père qui ne sait plus converser avec son fils, ou de ce docteur qui parcourt des dizaines de kilomètres pour rencontrer sa patiente dépressive car il sait au fond de lui qu’il n’est devenu médecin que « pour organiser sa proximité involontaire avec la souffrance humaine ». C’est vrai aussi de ce jeune garçon qui tente d’éloigner la souffrance que lui causent le suicide de sa mère puis la mort accidentelle de son père en attirant à lui d’autres souffrances. C’est vrai encore de ce frère et de cette sœur qui n’en finissent et n’en finiront jamais de vivre ensemble dans l’attente impossible du retour toujours ajourné d’un ancien amant partagé. C’est vrai aussi de cet homme que la dépression suicide à petit feu et que les pas aléatoires mènent chez une vieille dame dont la vie accompagne les dernières vies d’un petit-fils que le psoriasis ronge à mort. Et encore de cet homme, dont nul dans son entourage ne sait qu’il mourra très prochainement du sida, confiant son sort inéluctable à une prostituée croisée au hasard de son chemin de hasard et ne faisant finalement qu’attendre sa fin en se contentant d’acquérir au cimetière un emplacement auprès de son père. Et de cet enfant à qui la vie ne sera plus jamais sereine puisque, comme son père, il voit par avance la mort de ceux qu’il aime. Et de cet homme qui consulte dans le train son dossier psychiatrique, ou de cet adolescent qui rend visite régulière à une femme soignée pour schizophrénie quand il ignore encore tout de la vie et des gestes de l’amour. Ce n’est pas tant la souffrance ou les chagrins ou la misère qui saisissent le lecteur, que ces ombres nébuleuses ondoyant comme des chimères autour des âmes, cette torpeur presque neurasthénique contre laquelle ils tentent bien de lutter mais au creux de laquelle pourtant ils semblent comme vouloir persister à se lover. Le gris est là, dans le halo filandreux qui enserre les existences et les ramène à quelques gestes de pilotage automatique, dans cette manière cendreuse qu’a la vie de se déployer comme par réflexe, sans qu’aucune forme de volonté ne vienne s’y attacher. Plus de déterminismes, presque plus de société, juste des monades éberluées toupillant au sein de galaxies effrayantes, quand les vents soufflent toujours trop fort et que l’air du large fait toujours trop peur. Or le grand tout social n’admet ces divergences ni ne peut s’expliquer leur présence : le progrès, la médecine, la psychiatrie, la démocratie, la domination des classes moyennes, le divertissement, l’ordre du monde social est comme tétanisé par ceux qui dévient des voies qu’il croyait avoir tracées pour tous. C’est ce qui sort du nombre qui pose problème, ce qui en sort alors que tout était fait pour que rien n’en sorte : il était prévu que tout s’ordonnât dans l’ordre clinique du social. Les personnages d’Adam Haslett, saisissants de douceur et de résignation, tous tellement attachants dans la perplexité olympienne de ce qui les accable, nous disent que c’est impossible : l’ordre social est un optimisme aussi aberrant que les autres.

Vous n’êtes pas seul ici est le livre de l’insoutenable tendresse de l’être. Pudique, retenue, délicate, elliptique, empathique, l’écriture d’Adam Haslett cueille l’individu au plus profond de ses carences mais aussi au plus incertain de son être. Plus rien ne scintille jamais, hormis les éclats d’une humanité qui s’acharne à se briser d’elle-même lorsque les puissances extérieures n’y parviennent pas. Adam Haslett rejoint avec ce premier recueil les meilleurs écrivains américains de sa génération, Jonathan Franzen, Rick Moody, Jonathan Safran Foer, Brady Udall et les autres. Il le fait en usant d’une tendresse étrange, presque maladive, qui n’appartient qu’à lui. Et nous refermons le livre des existences qui se brisent, et reste ce gris hors duquel toute autre couleur semble terne.

Posté par marc_villemain à 12:12 - Lectures - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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