- Marc Villemain -

Cyclothymies, fluctuations, paradoxes et autres angoisses...

samedi 30 août 2008

Libération de sûreté

Chroniques carcérales, Jann-Marc Rouillan - Editions Agone
Critique parue dans Le Magazine des Livres, n° 10, mai/juin 2008

Jann_Marc_Rouillan___Chroniques_carc_ralesVoilà un livre qui tombe à pic – mais dont on peut déjà regretter qu’il ne sera pas lu par les bonnes personnes ou, s’il l’est, qu’il le sera mal, tant on peut supposer qu’elles y chercheront surtout (et y trouveront) matière à petite politique. L’intention n’est pourtant pas vraiment là ; qui, d’ailleurs, pourrait reprocher à un homme qui aura passé treize années de sa vie dans la clandestinité et vingt-quatre autres en prison de s’autoriser quelque mouvement d’une humeur sans nuance ? Toujours est-il que Jann-Marc Rouillan choisit de publier ses chroniques carcérales (parues dans le magazine « CQFD » entre 2004 et 2007) alors que la France (presque) entière s’enflamme pour l’allongement des peines, le durcissement des conditions de détention, le plaider coupable, les peines planchers et la rétention préventive de sûreté, bref pour cette prison dont d’aucuns attendent qu’elle remette les mauvaises gens sur le droit chemin (quand elles en sortent), et dont les seigneurs et maîtres déclinent à chaque instant « le théorème de la tolérance zéro [] : faire que le taulard sente le taulard ; que les cellules et les coursives transpirent la douleur. »

Je me souviens, alors que je n’étais pas encore plus haut que trois pommes, de ces quatre visages qui s’affichaient sur les écrans du giscardisme, quatre visages en noir et blanc aux tignasses hérissées et aux regards pétrifiés, et de la grande frousse de cette France qui crut, avec Roger Gicquel et après l’Italie et l’Allemagne, qu’elle s’enfonçait dans la brutalité sanguinolente du terrorisme d’extrême gauche. Action Directe, dont Jean-Marc Rouillan est un des fondateurs, engagea en effet une lutte armée avec l’Etat et le patronat, au nom d’un anarchisme dont le groupe observa les préceptes avec d’ailleurs plus ou moins de rigueur. Toujours est-il que l’aventure prendra fin lors de leur arrestation dans une petite ferme du Loiret le 21 février 1987, à la suite de quoi tous quatre seront condamnés à la réclusion criminelle à perpétuité assortie d’une peine de sûreté de dix-huit ans. Souvenirs : « Dans la nuit, lorsque nous fûmes enchaînés et bâillonnés, de grands responsables des ministères nous visitèrent. Des dizaines d’encravatés, directeurs, hauts gradés et procureurs généraux dansèrent une ronde de joie dans notre salle à manger. Certains emportaient des souvenirs, d’autres se faisaient photographier avec les bêtes. Sous les crépitements des flashs, ils jouaient des coudes. » Depuis, Joëlle Aubron a décédé le 1er mars 2006 d’une tumeur au cerveau, peu de temps après que sa peine fut suspendue pour raisons de santé ; Nathalie Ménigon, victime de deux accidents vasculaires cérébraux, pour partie hémiplégique (donc extrêmement dangereuse pour la sécurité des biens et des personnes en France) a dû attendre mai 2007 pour bénéficier d’un régime de semi-liberté ; quant à Georges Cipriani, il demeure emprisonné et vient de fêter son vingt-et-unième anniversaire en zonzon. Jann-Marc Rouillan, lui, a obtenu le 6 décembre dernier un régime de semi-liberté, le tribunal de l’application des peines ayant salué ses « efforts sérieux de réadaptation sociale » et son éditeur, Agone, s’étant engagé à l’embaucher. Rouillan ne s’appelle d’ailleurs plus Jean-Marc, mais Jann-Marc : c’est la lecture de Pessoa qui lui donna l’idée de changer ainsi une lettre, le poète ayant lui-même supprimé l’accent circonflexe qui ornait le « ô » de son nom originel et expliqué en quoi cela avait bouleversé sa vie ; l’on peut aussi y voir aussi le désir de Jann-Marc Rouillan de distinguer, autant que cela lui sera possible, son travail littéraire de son engagement politique.

« Nul de nous n’est sûr d’échapper à la prison. Aujourd’hui moins que jamais. Sur notre vie de tous les jours le quadrillage policier se resserre : dans la rue et sur les routes ; autour des étrangers et des jeunes ; le délit d’opinion est réapparu ; les mesures antidrogues multiplient l’arbitraire. Nous sommes sous le signe de la "garde à vue". On nous dit que la justice est débordée. Nous le voyons bien. Mais si c’était la police qui l’avait débordée ? On nous dit que les prisons sont surpeuplées. Mais si c’était la population qui était suremprisonnée ? Peu d’informations se publient sur les prisons : c’est une des régions cachées de notre système social, une des cases noires de notre vie. » On comprend le plaisir de Jann-Marc Rouillan à citer ce mot de Michel Foucault, peu de temps après 1968 : non seulement parce que la caution intellectuelle soulage la tentation polémique, mais aussi parce que, à la lecture de ce texte, il n’est pas déraisonnable de se demander ce qui, quarante ans plus tard, a changé dans les prisons françaises : à ce que l’on en sait, pas grand-chose. Le témoignage de Rouillan ne faisant ici que s’ajouter à beaucoup d’autres.

Ce livre a deux dimensions. Il constitue d’abord un témoignage minutieux sur l’état de nos prisons, témoignage à bien des égards plus instructif qu’un rapport parlementaire. Tout y est, précis, sans forfanterie, non sans humour parfois, avec gravité le plus souvent. « Que dire aux naïfs qui croient à l’abolition de la peine de mort dans ce pays ? Il suffirait qu’ils viennent faire un tour dans l’un de ces mouroirs. » Une avocate, Marie Dosé, a quelque part parlé d’une « peine de vie » : nous y sommes. Dans ces « éliminatoriums de la République », il semble que les détenus n’aient aux yeux de certains plus grand-chose d’humain : « dénudé, menotté dans le dos et bâillonné » par « les encagoulés » et les Equipes Régionales d’Intervention et de Sécurité (les fameux ERIS créées par Dominique Perben), les fouilles au corps visent d’abord à humilier (« placez-vous sur les marques, baissez-vous et toussez ! ») Chaque fois qu’il est confronté à un passage à tabac, Rouillan pense à ce vieil Espagnol qui connut la torture franquiste : « Pense qu’ils ne sont que des machines, de toute petites machines qui appliquent les ordres parce qu’une main a remonté le ressort. Et dis-toi qu’une machine ne peut jamais humilier un homme, jamais… » Le portrait qui nous est fait des matons est évidemment terrible mais, là encore, ne fait que confirmer d’innombrables témoignages : « Maintenant, dans tous les secteurs, les galonnés sont équipés de menottes et de gants, de ces fameux gants matelassés sur les phalanges afin d’éviter les fractures quand ils cognent. » Tous les experts, aujourd’hui, clament que la prison est devenue une fabrique à gangsters, une machine à créer du crime, une grande centrifugeuse à délinquance. « Sommes-nous pires ou meilleurs que ceux qui nous gardent ? Drôle de question. Ils sont supposés remettre dans le droit chemin les détenus qui survivront, en démontrant par l’exemple et par la trique le bien-fondé des lois et des bonnes mœurs en société. Rassurez-vous, je progresse tous les jours à leur contact. Aujourd’hui, je sais que la bassesse est toujours récompensée. »

On dira qu’il exagère : il faut bien pouvoir continuer de justifier les échecs du sécuritarisme. Et quand bien même, imaginons qu’il exagère, chacun sait que les prisons françaises offrent le contre-exemple parfait de ce qu’il faut faire ; le Conseil de l’Europe ne s’y est d’ailleurs pas trompé, qui a produit deux rapports successifs mettant la France en queue de peloton européen pour ce qui est du respect des droits fondamentaux des individus et de leurs chances de réinsertion. « Six encagoulés de l’ERIS pour chacun, le canon du fusil à pompe planté à dix centimètres du visage, les insultes et les menaces de mort pleuvent : voilà l’image qu’ils veulent nous inculquer de l’insertion sociale. » Si l’œuvre d’éducation était au cœur du projet pénitentiaire, d’une, cela se saurait, de deux, il faudrait alors accepter de constater que nous en prenons l’exact chemin opposé. Et ne parlons pas des mitards ou des quartiers d’isolement, qui constituent l’ultime scandale et dont Rouillan a raison de demander la suppression pure et simple. Outre que le mitard détruit à jamais les détenus qui y survivent, il est le miroir de tout ce qui, dans la société, ne cherche plus qu’à briser et à venger, autrement dit à reléguer l’individu dans ses miasmes animales. « Au mitard de Fresnes, "l’aération" est une plaque de métal de quarante centimètres sur dix, percée de minuscule trous. Si on dégotte une allumette ou une dent de fourchette en plastique, on passe des heures à gratter pour dégager un à un les orifices obturés par des décennies de crasse. »

Ces chroniques carcérales ne se contentent toutefois pas de décrire un quotidien mortifère et de dénoncer (pour en montrer l’ineptie) l’incurie et la violence que l’on tolère dans nos geôles. C’est aussi, fût-ce en creux, une interrogation sur la liberté, sur « le pays du dedans et le pays du dehors », sur la notion de peine et sur le fantasme d’une société qui croit se protéger en enfermant ceux que Nicolas Sarkozy a désignés comme des « monstres. » Fantasme qui fait légitimement sourire l’auteur : à cinquante-cinq ans et presque autant d’années de bagne, il peut éprouver quelque difficulté à se percevoir comme un danger public : « Régulièrement, des collèges d’experts se consulteront pour savoir si mes idées sont désormais compatibles avec votre actualité. [] "Face à un tel fauve, la société ne prendra aucun risque !". Parfois, je croirais presque à leurs conneries. Alors j’admire mes crocs devant la glace et je bombe le torse. » Pour l’administration pénitentiaire comme pour ceux qui quémandent les suffrages dans l’émotion, avoir purgé sa peine n’est jamais suffisant – et la peine elle-même n’est jamais assez longue. La raison en est simple : leur dessein n’est pas de réinsérer, ni même de protéger la société, mais de punir et de venger. « Il faut se repentir de s’être opposé et demander grâce pour s’être rebellé. L’apothéose réactionnaire est telle qu’après deux décennies de prison [] ils aimeraient en sus une mortification publique, tenue en laisse, la tête couverte de cendres. » Je me souviens d’un mot de Bernard-Henri Lévy, qui disait en substance : A force de traiter les animaux comme des hommes, on finit par traiter les hommes comme des chiens. A cette aune, il est loisible de se demander comment un homme qui a passé vingt années dans les prisons ainsi décrites, et plusieurs d’entre elles dans un isolement total, pourrait aspirer au repentir sincère. Ce que nous pouvons en revanche attendre de Jann-Marc Rouillan, c’est qu’au fil du temps il éloigne le quotidien carcéral de son travail de réflexion et d’écriture, et qu’il interroge plus profondément ce qui l’a fondé, son propre rapport au monde et à l’humanité. Nul ne lui demande d’être l’adepte d’un monde qu’il réapprend aujourd’hui à connaître le jour avant d’aller se recoucher en prison le soir. « Ne croyez pas pour autant que je ne regrette rien. Après dix-huit ans de prison, je regrette, parmi mille autres choses, les parfums d’une forêt de pins après une nuit d’orage. » Certains mots de lui, ici magnifiques, pourrait suggérer le travail ou l’œuvre à venir : « Au cœur de nos sociétés de barbarie ordinaire, il y a beaucoup d’innocence dans nos crimes et tout autant de culpabilité dans ce que vous prétendez être votre innocence. » Il ne convaincra pas les foules, mais ce sera toujours ça de pris.

Le site des éditions AGONE 

Commentaires

Un constat litotique

Je partage ton point de vue sur la prison, et même, le chiasme de BHL, je le trouve beau, et vrai.

Et ce constat, neutre, du non changement dans les prisons, en dit long, par une sorte de litote dont tu as le secret, sur la barbarie ordinaire de nos dirigeants politiques, depuis 68, impuissants, voire indifférents aux pauvres, aux étrangers, aux prisonniers, soucieux, seulement, de leur réélection, victimes du goût pour l'argent, assoiffés d'honneurs, et qui, finalement, s'avèrant nuisibles, laisseront la place, par anticipation, à de plus nuisibles, de plus furieux, de plus oppresseurs.

Ceci dit, je reste persuadé qu'il y a une différence entre un socialiste, pacifiste, comme Jaurès, et un fasciste rouge comme Rouillan: le premier meurt pour ses idées, le second tue. Différence suprême. Inutile de dire que je me range dans la première catégorie.

Posté par Augustin, samedi 30 août 2008 à 16:16

Juste deux courtes notes en réponse, Augustin :

- Je ne dirai pas que nos "dirigeants politiques" sont "indifférents" à tous ces maux que tu cites, et seulement soucieux de puissance et de gloire. Nous sommes là dans le registre du jugement moral, ou de moralité, qui recèle bien sa part de vérité, mais qui est aussi rudement démagogique, et assez peu heuristique. "Impuissants", c'est sans doute plus juste. Mais, sans que je puisse en quoi que ce soit contribuer à améliorer les choses, le problème (petit mot pour un si grand défi), me semble autrement systémique, constitutif de la nature même de nos sociétés.
On pourra toujours trouver que tel dirigeant politique est bon, généreux, "proche du peuple", authentique et tout ce que tu veux : il n'en résoudra pas mieux les problèmes. On croit changer la vie en changeant les hommes : ce serait si simple !
Cela dit, il est certain, dans ce cas très précis des prisons, que l'indifférence domine, étayée en cela par le primat accordé au désir de sécurité, très compréhensible en dépit de son caractère de chimère, et parfois d'idéologie. Mais cette "indifférence" est pleine de sens, elle fait sens, elle dit quelque chose, au-delà des vieux clivages, sur ce que nous sommes, sur ce que nous sommes devenus, sur notre évolution. Je ne sais que faire de cela ; la seule chose dont je sois sûr, c'est qu'il est erroné de faire peser tout cela sur la seule "classe" politique.

- Bizarrement, je n'aurais pas eu l'idée moi-même de tisser un lien qui coure de Jaurès à Rouillan ; si tu le fais, c'est que, sciemment ou pas, tu les classes tous deux "à gauche" - ce qui serait la preuve, donc, que les notions de gauche et de droite seraient ou sont absolument creuses, simples attrape-tout qui ne rendraient rien, ou si peu, de la réalité du monde.

L'idée selon laquelle "l'un meurt pour des idées, l'autre tue", me semble tout de même un peu rhétorique, pour ne pas dire un tantinet "normalienne"... Quoi que je pense d'Action Directe et de ses méthodes, quelque chose en moi se refuse à voir en Rouillan un "fasciste rouge" ; il y a ou il y avait sans doute, dans les rêves et les colères des membres d'AD, et quoi qu'ils puissent en dire, quelque chose d'infiniment plus individuel et psychologique, une dimension qui les éloignait consubstantiellement de toute idée de masse, contrairement au fascisme - nous serions plus proches, alors, d'une forme de léninisme, d'un tempérament d'élite ou d'aristocrate de la révolte... C'était vain, stérile, fou, dangereux, cela va sans dire, en un moment où s'installait "l'habitus" de la démocratie représentative.
Nous étions dans une époque dont on cerne mieux aujourd'hui ce qu'elle charriait comme basculements, individuels et collectifs ; or, si le verbiage révolutionnaire de notre extrême-gauche a souvent le don de me désespérer (pour ne rien dire de ses mots d'ordre), il n'en demeure pas moins que l'origine de ses colères conserve quelque chose d'assez décisif. La révolution est d'abord un rêve, et tout rêve est brutal - en ce sens qu'il roule des images indiscutables. Ce pourquoi je ne suis pas révolutionnaire, et pourquoi je ne confonds pas le rêve et la politique...
Marc

Posté par MV, samedi 30 août 2008 à 23:04

Merci pour tout ça, Marc.

Posté par Redonnet, lundi 1 septembre 2008 à 08:38

Une chronique magnifique et des notes de réponse exigeantes. C'est un bonheur d'écouter une pensée.

Je dois cette lecture à Bertrand Redonnet qui a signalé votre chronique sur le forum de tiers livre.

J'achète ces "Chroniques carcérales" sans plus tarder.

Merci.

Posté par michèle pambrun, lundi 1 septembre 2008 à 17:25

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