samedi 19 septembre 2009
Poigne de Manchette
Journal 1966-1974, Jean-Patrick Manchette – Gallimard
Critique parue dans LE MAGAZINE DES LIVRES, n° 11, juillet/août 2008
Le jeune Jean-Patrick Manchette, celui que l’on découvre dans ce premier volume de son
Journal, savait-il qu’il ferait un jour l’objet d’un culte – lui qui les avait tant en horreur ?
Savait-il que la doxa le décorerait du titre d’inventeur d’un très improbable « néo-polar » – lui
qui jurait d’abord par ces inégalables vieux de la vieille que sont Hammett et Chandler ?
Pouvait-il seulement imaginer qu’aucun auteur de polars, presque quinze ans après sa mort,
ne pourrait se dispenser d’une lecture de La position du tueur allongé, de Ô dingos ! Ô
châteaux ! ou de Que d’os ? Sans doute pas. La publication de ce Journal nous montre
toutefois, en plus d’une personnalité sans doute moins monolithique que ce que la postérité a
pu propager, qu’il s’en donnait les moyens.
Aussi ce premier tome intéressera-t-il particulièrement les écrivains, au-delà bien sûr du
cercle large des lecteurs du genre, ceux en tout cas que l’existence confronte à la littérature.
Car ce qui est intéressant ici, c’est que l’on assiste, presque en direct, non à la naissance, mais
à la fabrication d’un écrivain. Manchette n’a pas vingt ans lorsqu’il comprend n’être fait que
pour l’écriture, qu’il ne saurait être apte à autre chose, et qu’elle seule lui fournira le ou les
moyen(s) de subsister. Le Journal est très lucide sur ce point – comme il l’est d’ailleurs par
principe sur tous les autres : ici, pas question d’Art, mais d’usinage, de besogne et de sueur.
C’est le côté sympathique de Manchette, cette impression qu’il laisse de n’exercer qu’un
métier comme les autres, lequel, certes, requiert bien quelque talent particulier, mais exige
d’abord d’être doté d’un tempérament et de se soumettre sur le long cours à une discipline qui
confine à l’obsession. Sans doute faut-il minorer un peu cette impression puisque, comme il
l’écrit lui-même : « Ce journal, hélas, n’est pas un journal intime. J’y note les faits quotidiens
et les réflexions intellectuelles. Je n’y note pas les sentiments. Ils sont pourtant très
importants et vifs. J’éprouve par exemple une grande passion pour Mélissa, une grande fierté
à son sujet, un grand enthousiasme pour la vie de ma famille et une grande satisfaction. Mais
je suis incapable de noter tout cela qui est sentimental. A moitié parce que c’est trop intime, à
moitié parce que je cohabite tout le temps avec mes sentiments au lieu que je cohabite
passagèrement avec les faits et la réflexion (politique par exemple.) » Du fait de cette
contrainte, disons de cette complexion, la lecture du Journal de Manchette s’avère par
moments assez fastidieuse : son appétit pour le réel, pour l’époque et ses frasques, sa curiosité
pour ce qui se trouve là, à portée immédiate, le souci aussi de ne rien oublier, de ne rien
manquer, l’attention portée au moindre fait qui pourrait lui donner de nouvelles idées pour ses
travaux, tout cela le conduit à une énumération parfois éreintante des menus événements de la
vie au jour le jour, entre problèmes d’argent, vie familiale, programmes télévisés, compilation
d’articles de presse, affres de la vie matérielle et aléas de l’économie du livre – où l’on
vérifiera au passage que tout écrivain doit toujours se battre contre la terre entière pour faire
valoir sa littérature, et subsidiairement ses droits. Il n’empêche : la vie quotidienne de
l’écrivain peut bien ressembler à celle de quiconque, sa boulimie de travail, son
invraisemblable curiosité intellectuelle, cette manière qu’il a de mener de front les travaux les
plus alimentaires et l’oeuvre la plus personnelle, tout cela force le respect.
Frappante aussi est l’acuité intellectuelle du jeune Manchette. Rien de ce qui relève de la
pensée et de la création ne lui est étranger, tout stimule son esprit critique – dont il est peu de
dire qu’il est acéré, comme en atteste la litanie des « merdeux » et autres « fascistes » dont il
affuble telle oeuvre littéraire ou cinématographique. Il dévore tout, tous les genres,
philosophie et cinéma, western et Nouvelle Vague, et suit aussi bien l’actualité internationale
que celle du Chasseur français ; il est impitoyable mais il cherche partout, s’alimente à toutes
les sources, et il faut bien constater que le plus injuste du plus injuste de ses jugements, et il y
en a, et ô combien, reste dûment motivé. Tempérament soumis à la radicalité, allergique aux
convenances, entraîné par un désir un peu maniaque d’intelligence et de perfection,
Manchette tranche, distribue davantage de mauvais points que de bons, s’impatiente de telle
faute de construction dans tel film, de telle lourdeur dans tel livre : en réalité, il veut qu’on le
bouscule, qu’on l’ébahisse, il veut, finalement, prendre des leçons, or il ne voit trop souvent
que concessions, filouteries et facilités. C’est d’ailleurs cette radicalité et cette allergie qui le
feront s’intéresser de très près au situationnisme et qui, nonobstant le dépit que cela suscitera
chez certains, le conduiront à juger d’un oeil terriblement narquois l’extrême gauche de sa
génération. Aussi un certain gauchisme lui apparaît-il comme un autre moule, tout juste
alternatif, où nombre de ceux qui y entrent le font de bien meilleure grâce qu’ils ne
l’admettent, ne serait-ce que pour pouvoir se ranger par la suite. Il écrit par exemple du
« mythe de la libération sexuelle » qu’il est « seulement un éloge du dévergondage, la
création d’une nouvelle couche de consommateurs pour une nouvelle marchandise le sexe
capitaliste pourrait-on dire. » Pour ne rien dire de mai 68, à propos duquel Manchette ne dit
d’ailleurs quasiment rien ; tout juste se borne-t-il, le 23 mai, à constater un certain « bordel
social et politique », même s’il s’attriste, le 14 juin, que la révolution soit « devenue triste »,
avant de se réjouir, le 16 du même mois, que « la télévision en grève passe un film chaque
soir », et ce faisant lui permette d’assouvir sa passion de cinéphile très averti.
Par trop de cérébralité, le jeune Manchette pourrait avoir quelque chose du petit
présomptueux emporté par un cartésianisme qui ne promet guère que du dépit. Le jugement
serait pour le moins hâtif. Si la combativité domine, avec son lot de partialité et d’iniquité, ce
n’est qu’à l’aune d’une incroyable voracité littéraire, d’un irrépressible besoin d’écrire, de lire
et de progresser. Ce qui se devine entre les lignes, ou s’y exprime de manière explicite, c’est
un tempérament plus vulnérable qu’il y paraît, ouvert à la fatigue, attentif à l’échec, sensible à
la mélancolie quoique se l’interdisant. Le conformisme que l’on a pu déceler dans son
Journal, cette aspiration à une vie calme et paisible, vouée à l’écriture et à sa famille, n’est
pas le signe d’un esprit mesquin ou petit-bourgeois, mais la conséquence d’une existence qui
ne lui laisse ni répit intellectuel, ni certitude sociale, de la même manière que la sévérité de
ses jugements n’a d’égal que la tristesse qu’il éprouve devant le cours du monde, cours que,
in petto, à vingt-cinq ans déjà, il sait inéluctable. Il y a du pessimisme historique chez le jeune
Manchette, et c’est aussi ce pessimisme qui fonde sa littérature en rupture, celle dont on peut
dire aujourd’hui qu’elle engendra un écrivain : il y a bien un avant- et un après- Manchette.
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