- Marc Villemain -

Cyclothymies, fluctuations, paradoxes et autres angoisses...

mercredi 21 octobre 2009

Alain Finkielkraut - Un coeur intelligent

Alain_Finkielkraut___Un_coeur_intelligentTout, trop de choses en tout cas, ont été écrites sur Un cœur intelligent, le livre d'Alain Finkielkraut, pour que j'apporte ma propre eau au moulin du Magazine des Livres. Mais je ne voudrais pas non plus me priver d'écrire tout le bien que j'en pense et d'encourager à sa lecture. Même si parler de Finkielkraut sur Internet peut procurer un certain frisson (point désagréable), quand on sait à quel point la blogosphère ne tarit pas de diatribes à son endroit (et réciproquement). Il est vrai que la défiance que lui inspire Internet se sustente parfois au pis d'une certaine approximation, et qu'il peut lui arriver de desservir ses belles colères en faisant montre d'une hargne qui fait parfois oublier ce à quoi il est authentiquement sensible, à savoir l'effacement d'une certaine qualité de relation à la culture et l'irréparable que peuvent créer certains de nos enivrements postmodernes. Ce qui ne m'empêche pas d'éprouver bien souvent, et comme lui, un certain étourdissement devant l'aigreur lapidaire que  peut charrier la Toile, pour ne rien dire de la dimension vengeresse des objurgations qu'il doit endurer de certains de ses contradicteurs - quand ceux-là acceptent le jeu de la contradiction, ce qui ne va pas toujours de soi. Je veux renvoyer ici à ce qu'écrit Narvic sur Slate.fr, qui a le mérite de remettre certaines choses en perspective et de poser intelligemment quelques limites à la frénésie dont Internet est trop souvent atteint.

Alain_FinkielkrautMais le sujet du jour nous éloigne de ces joutes colorées. Et le retour à la littérature auquel Alain Finkielkraut nous convie avec Un cœur intelligent est sans doute la meilleure chose qu'il ait commise depuis longtemps. C'est un livre dont la blogosphère littéraire, par confort et/ou répulsion, ne s'emparera pas, ou si peu, même si nombre de ses acteurs seraient sans doute authentiquement émus d'y lire un tel hommage à la littérature. Car il n'y a ici que cela, ou quasi. Et de surcroît dans une très belle langue, ce qui ne gâche rien, et à quoi Finkielkraut nous a il est vrai toujours habitués. Ce qui est touchant ici, c'est qu'en examinant et en interrogeant l'importance que la littérature revêt pour lui et pour la définition de son propre rapport à l'existence, il nous transmet sa passion et du coup assainit sa relation au monde en se fournissant à lui-même d'autres moyens de l'étayer, de l'étoffer, de la scruter. Il y a quelque chose de profondément apaisé dans ce livre, qui pourtant ne manque d'être ni contagieux, ni formidablement vivant. Moins réactionnaire qu'inactuel, comme l'écrit très  justement Elie Guedj, Finkielkraut n'en finit pas de poursuivre ou d'être poursuivi par l'inquiétude qui le taraudait déjà en 1987, lorsque parut La défaite de la pensée. D'aucuns considéreront d'ailleurs que le choix des oeuvres retenues ici, loin d'être innocent, lui permet surtout d'apporter une nouvelle caution à ses positions disons plus philosophiques, voire que ce serait la raison essentielle de sa sélection. Ce serait notoirement injuste, même s'il est évident que l'exégèse qu'il fait de ces livres et de ces écrivains le ramène souvent à ses combats traditionnels. Mais injuste, donc, car la passion qui l'anime dans Un cœur intelligent est toute littéraire, et qu'on se se met à éprouver, en le lisant, la nostalgie d'une certaine qualité de lecture, celle de notre jeunesse, pour aller vite. Il y a là des élans de novice, des emportements de découvreur, une sincérité dans l'admiration qu'on ne peut guère trouver que chez un insatiable lettré.

Enfin, il faut dire toute l'originalité du livre, à l'heure où la critique littéraire est de plus en plus questionnée. L'exercice d'admiration, car c'en est un, auquel se livre Alain Finkielkraut, s'il ne cherche en aucun cas à renouveler le genre ou à se poser en alternative à quelque modèle que ce soit, constitue pourtant une bien belle leçon critique. Nonobstant le spectacle auquel elle aime parfois à se donner, nous autres vivons dans un monde où la littérature est malmenée de toute part, décriée au plus au haut niveau de l'État, abandonnée des grands médias, livrée pour une grande part à des circonstances qui n'ont franchement rien de littéraire. Il y a une raison à cela, sans doute : c'est qu'elle porte, en son cœur et dans son dessein même, un impératif de lenteur et de compréhension, une nécessité intérieure à la profondeur et à l'élévation, une éthique de la nuance, toutes choses qui tendent singulièrement à déserter l'esprit public. A cette aune, le livre d'Alain Finkielkraut nous montre aussi, qu'elle en soit ou pas pleinement consciente, que la littérature demeure un geste lyrique sans pareil, la manifestation d'une ultime réticence à ce qui est, puisque, comme il est écrit en conclusion, "le voile jeté sur les choses a, de même que leur dévoilement, une texture narrative."

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Un cœur intelligent, Alain Finkielkraut, Stock/Flammarion. Lectures de Milan Kundera, Vassili Grossman, Sebastian Haffner, Albert Camus, Philip Roth, Joseph Conrad, Fédor Dostoïevski, Henry James, Karen Blixen.

Posté par marc_villemain à 15:37 - Lectures - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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Commentaires

le problème est que chez lui le personnage médiatique est si omniprésent et volontairement méprisant et rébarbatif (pas uniquement pour le net), tranchant et partial (ce qui ne devrait pas entraîner une propension aux condamnations sans nuance, largement répercutées) que je n'arrive pas à franchir cette barrière

Posté par brigetoun, jeudi 12 novembre 2009 à 12:58

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