mardi 25 septembre 2007
André Gorz et D.
Le suicide d'André Gorz et de son épouse Dorine résonne en chacun de celles et ceux qui ont appris à considérer l'existence comme une ponctuation absolue, et à l'aimer pour cela. Il n'est pas besoin d'avoir connu ou lu André Gorz pour que nous saisisse la beauté terrifiante de cette vision : un homme et une femme, deux octogénaires amoureux, étendus morts l'un à côté de l'autre, ayant seulement pris soin de placarder sur la porte de leur maison un mot à l'attention des gendarmes et de rédiger un adieu à des amis. C'est une image comme en aiment les romantiques, mais le romantisme s'épuise vite dans son incarnation, et ne nous reste au bout de cette vision que la souffrance qu'elle charrie ; alors nous effleurons avec peine ce qui conduisit l'un et l'autre à l'impérieuse nécessité de la délivrance.
Ceux qui ont lu Lettre à D. ne pourront le relire sans trouble : le livre annonçait l'acte ("Nous aimerions chacun ne pas survivre à la mort de l'autre.") Or c'est précisément parce qu'il fut écrit avant d'être accompli que la radicalité du geste, geste de vie et d'amour, paraît plus grande encore : quelle force d'âme dut être celle de ceux qui mirent en acte les conséquences de leur amour ! S'ensuit la question que se poseront les amoureux authentiques : connaîtrons-nous telle extrémité ? saurons-nous en faire un événement à l'intérieur même de notre vie ? en serons-nous capables ?
mercredi 19 septembre 2007
Encore un matin
Une certaine manière de marcher, très lente, surtout au matin, dans la rue, ne jamais regarder devant soi mais au loin, vers et par-delà l'horizon, parfois vers la cime des arbres ou les fenêtres des derniers étages, ou carrément les yeux sur les godasses, et toujours en rasant les murs, surtout en rasant les murs, dans tous les sens du terme, et toujours très lent, laisser passer les gens, les vieilles et les enfants, les enceintes et les sœurs, les p'tits loulous et les bobos, même les animaux parfois, par politesse oui peut-être mais surtout pour ne pas déranger, pour ne pas être vu, marcher et s'effacer, et claudiquer, presque, à force de lenteur, et retarder l'éveil à la foule, au monde, laisser passer surtout, s'incliner, dare-dare déposer les armes.
vendredi 14 septembre 2007
Silence et conscience
Le blog est le miroir, non de l'âme ou de je ne sais quelle illusoire authenticité, mais d'un état de conscience. Il n'y a donc pas à s'étonner qu'un blog puisse tenir silence, non parce que son auteur l'aurait décidé, mais parce que la conscience évolue dans un de ces états creux, muets, débordés, qui ne permettent ni d'enregistrer, ni de consigner.
Une fois n'est pas coutume, ce n'est pas un écrivain ou un penseur que je vais ici convoquer, mais un musicien, Alain Bashung, qui, dans une chanson intitulée L'irréel, pose sa voix morne sur un beau vers heptasyllabique : "Le temps écrit sa musique sur des portées disparues".
mercredi 13 juin 2007
Je suis un maillon de la chaîne
Je ne vois pas mieux qu'attendre son rendez-vous dans la salle d'attente d'une maison d'édition parisienne pour réaliser l'extrême humilité du statut d'écrivain. On y est toujours mécaniquement accueilli, sans égards ni regards, et on a toujours l'impression de gêner ceux qui travaillent à quelque tâche obscure et primordiale, empiler, tamponner et classer par genre les derniers manuscrits reçus, photocopier les documents comptables, mettre à jour les fichiers, préparer les réponses-types, distribuer dans les cases l'agenda de la maison, réserver une salle pour un cocktail avec un groupe "partenaire", annuler ou reporter un rendez-vous avec un auteur. On y est toujours assis dans un petit coin où ne reposent généralement guère plus de deux fauteuils (ici, un seul), à côté du pré-programme de la rentrée et des vieux magazines qui s'empoussièrent sur une table basse Ikéa. On s'y sent comme chez notre dentiste, et finalement c'est presque apaisant, ça nous remet à notre place. Il est rare, de nos jours, que les murs d'une maison d'édition transpirent la littérature. L'écrivain n'y est rien, juste un élément du dispositif. Un maillon de la chaîne.
Quel animal sommes-nous ?
Nous sommes des ânes qu'un peu de foin réjouit : j'avais retenu ce mot d'une ancienne lecture de Christian Bobin. Sans doute parce que, pour une fois, il ne nous cherchait pas d'excuse.
jeudi 24 mai 2007
La solitude
On aime la solitude pour autant qu'elle ne nous laisse pas seuls avec nous-mêmes, pour autant qu'on la laisse libre d'en fréquenter d'autres et d'être entendue, parfois reçue par elles. On l'aime quand elle est une manière, la meilleure pour nous, pour notre besoin d'espace et de distance, d'accompagner le cours du monde. Elle nous abat dans l'instant même où nous n'entrapercevons plus notre silhouette dans le lointain.
mardi 22 mai 2007
Mourir, oui. Mais comment ?
Comme tout un chacun, il peut arriver que je pense à ma mort. Les moments perdus peuvent servir à cela. Il n'y a rien là de spécialement lugubre, et plutôt quelque chose d'assez factuel. Simplement m'en représenté-je les lieux et conditions possibles. Sans doute n'est-ce pas véritablement moi qui y pense, mais elle qui me fait penser d'y penser. La nuance est importante : elle signifie autant qu'on se prépare à la mort qu'elle-même suggère que l'on s'y prépare. C'est comme dans une vie de couple : ça marche à deux.
Hormis l'imprévisible accident de la route (je n'ai pas de voiture), chute de vélo (que je ne pratique pas), ou coup de poignard dans une ruelle sombre (que je fréquente peu), l'infinité des manières de mourir peut sembler assez théorique. Aussi le plus probable, quoique loin d'être certain, est que nous mourions (est que je meure) d'usure, de fatigue ou de maladie. Ainsi me vois-je assez bien mourir, après une course effrénée avec mon chien sur les falaises d'Etretat, d'une petite défaillance du coeur ; le temps que les sauveteurs arrivent et qu'ils me transportent jusqu'à l'hôpital de Fécamp ou du Havre, le mal aura peut-être fait son boulot. Je peux aussi mourir du fait de poumons négligents ; la chose se produira alors dans un lit d'hôpital, après avoir pris le temps qu'il lui aura fallu ; mais je pourrais tout aussi bien mourir d'un mal à ce jour non encore diagnostiqué. Je pourrais aussi tomber dans l'escalier, sous le poids des cartons de livres (il faudra à ce propos, Marie, que nous réfléchissions assez précisément à la question du stockage). Ou, mais cela paraît peu vraisemblable en Normandie, parce que la sole n'était pas assez fraîche. Evidemment, ma statue se trouverait confortée si je pouvais trépasser à ma table de travail, rompu de m'être acharné plusieurs jours et nuits durant sur le grand livre qui bouleversera la littérature mondiale. Cette perspective est toutefois assez peu réaliste.
Il serait difficile de nier la part de vraisemblance de ces multiples projections. Pourtant, il est à parier que la mort trouve quelque ruse qui en vienne à bout. Le travail de préparation n'en aura pas été vain pour autant, les circonstances d'un décès n'ayant d'intérêt que dans le fantasme et le processus à l'oeuvre aboutissant de toute manière à la même chute. Ce qui est étrange, si l'on parvient à sortir des représentations doloristes ou tragiques de ce mauvais moment, c'est qu'on peut aisément en percevoir les vertus presque lénifiantes. Passer de l'état d'extrême vivant à celui d'absolu néant n'est pas une énigme, comme certains esprits romantiques pourraient le concevoir, mais un fait imperturbable - qualité qui lui donne précisément cet aspect ou cette dimension de grand apaisement. Un peu à l'image du calme serein qui semble régner à la surface de la lune.
Ensuite, il y a ce que l'on pourrait souhaiter. Aussi l'idéal, pour mourir dans quelque dignité, serait de le faire à la manière de ces animaux qui sentent venir la chose et, quelques jours ou semaines avant le gong, se défont de leur monde, lui tournent instinctivement le dos et s'en vont chercher l'arbre ou le coin de terre où ils expireront, seuls. C'est une très belle image de la mort, une de celles, en tout cas, qui s'approchent au plus juste de la communication qui s'est peu à peu établie entre elle et ce qu'il faut bien finir par désigner comme sa victime. Seulement voilà. S'il semble bien que cette représentation me corresponde relativement, si elle peut répondre à la part de fantasme que je ne peux réfréner à ce sujet, elle demeure insatisfaisante à ce stade. Car je voudrais à la fois pouvoir mourir seul et dans les bras de celle que j'aime. J'ai la solution du problème, et je l'ai trouvée dans la vie : un couple, un amour, c'est une solitude à deux. Ces deux solitudes aimantes n'en faisant plus qu'une, je pourrai alors mourir sans déranger mon monde, sans avoir à en essuyer le regard, et dans la compagnie la plus chère qui me soit. S'il ne s'agissait hélas d'en éprouver la fin, ce serait presque une image du bonheur.
jeudi 5 avril 2007
Le bon sujet
Vous avez peut-être raison, et sans doute n'écris-je pas ce que j'aurais vraiment besoin d'écrire.
mardi 3 avril 2007
Vol en vol
Rien de plus joli que ces moineaux qui, tournant la tête aux pigeons un peu trop bien nourris du jardin du Luxembourg, saisissent en l'air et dans leur vol la mie que je leur jette.
mercredi 28 mars 2007
Habillé pour la vie
Il se laisse facilement, tranquillement, presque douillettement envelopper par la fatigue de vivre. Il lui suffit, alors qu'il s'éveille, de regarder et d'écouter alentour. Il sait que l'acharnement à vivre n'est plus compatible avec la mission d'exister.
Dit avec davantage de talent - celui de Louis Calaferte (Situation - Carnets XIII - 1991) : "Clairement concevoir l'essentiel de la vie - s'y tenir."


