mardi 21 novembre 2006
Aimer ?
Aimer, c'est aimer en pure perte.
vendredi 17 novembre 2006
Journal du 6 février 1996
Je fouille et farfouille toujours dans mes vieux journaux, non sans quelque gêne et malaise. J'en conserve certains états, certains mots - à fins d'archivage, c'est certain ; mais aussi parce que, pour certains d'entre eux, et sans nécessairement le partager, comme c'est le cas ci-dessous, j'en comprends encore l'esprit.
On demande trop à la vie. Elle n'est qu'un processus. Nous nous agitons : en vain. Seule l'extase intérieure, seul le cotoiement passager de la folie, peuvent, à cette vie qui s'impose, ajouter quelque sens et beauté. Qu'importe de vivre s'il n'y a pas d'oeuvre à la clé ? Vingt-sept ans, et pas l'ombre d'un commencement d'oeuvre en vue.
mercredi 15 novembre 2006
Journal du 22 juillet 1995
J'étais jeune encore ; immature, plutôt. Je n'allais pas facilement sur la tombe de mon père - je n'y allais que parce que je m'y sentais obligé ; c'est ainsi. Cette fois-là, j'avais envie d'y aller. Y songeant, je notai alors ceci, cette phrase étrange, obstinément adolescente : J'ai dû réprimer un mouvement comme un relent que l'on retient en société, le signe de croix qui grondait en moi.
mardi 14 novembre 2006
L'amour, suite...
Ce mot de Roland Jaccard - noté, là encore, dans mes vieux journaux. Ce mot effroyablement juste, infiniment plus romantique qu'il y paraît - et infiniment incompréhensible à l'adolescent que j'étais lorsque je le notais.
On croit qu'au fond de l'amour, il y a un désir physique. C'est faux. Il y a un roman que nous connaissons déjà et dont nous aspirons vainement à modifier le dénouement.
Journal du 27 juillet 1994
Je continue de feuilleter ces vieux journaux intimes - avant, donc, de les jeter les uns après les autres.
Cette note.
Dans la nuit. Insomnie. J'écris. Il faut parvenir à habiter la solitude, l'habiter tout entière, dans sa totalité pleine ; se coller à ses parois. Imaginer une pièce carrée, vide, complètement vide et nue, sans autre matière que le vide et la pénombre - ou au contraire une clarté trop grande, trop lumineuse : elle est là, la solitude est là. Il faut s'y engouffrer, ne pas lui laisser, à elle, ce plaisir de nous engouffrer, elle ne demande que ça. Il ne faut pas se laisser habiter, mais l'habiter, elle. Et si possible avec joie.
lundi 13 novembre 2006
Journal du 13 août 1993
Je retrouve cette note dans mon journal du 13 août 1993. Dur de trouver sa voie. Enfant chargé de rêves, d'idéaux et de destinées glorieuses ; qui a toujours voulu être le meilleur et qui ne s'en est jamais donné les moyens ; qui a toujours voulu faire croire qu'il était différent et qui n'éprouvait que le poids des dominations ; qui trépignait de mépris devant les conformismes et demeurait là, bouche bée et bras ballants, à regarder les pièges se refermer ; qui disait vouloir s'extirper de la masse et en était toujours incapable. Quelle vie aura cet enfant ?
dimanche 12 novembre 2006
Baccalauréat
Qui est autorisé à me dire : "tu dois" ? Ce fut le sujet de l'épreuve écrite de Français du baccalauréat, lorsque je le passai. Rétrospectivement, je me dis que c'est assez drôle d'être tombé sur cette question : je n'ai eu de cesse, depuis, de me la poser. Je n'avais alors obtenu qu'un modeste 12/20 ; mais sans doute ne ferais-je pas beaucoup mieux aujourd'hui - ne serait-ce que parce que je continue d'ignorer la réponse.
jeudi 9 novembre 2006
Charles Nodier forever ?
A l'adolescence, les phrases que l'on note dans nos petits carnets sont toujours un peu les mêmes, puisque c'est l'âge où s'agrègent et se compilent les réflexions les plus improbables et les pensées les plus contradictoires. Ainsi notais-je, dans mes carnets du 20 août 1993, ce mot de Charles Nodier, que j'étais allé dénicher, allez comprendre, dans le Larousse mensuel illustré de 1920 : "A vingt ans, j'ai épuisé la lie de toutes les douleurs et, après m'être consumé dans des espérances inutiles, je me suis aperçu, à vingt ans, que le bonheur n'était pas fait pour moi".
mercredi 8 novembre 2006
Se préparer à se souvenir
Ces souvenirs, ou ces rêves de souvenirs ? Mais tous les souvenirs sont des rêves et certains moments de nos vies ont été en leur occurrence même si envahis par le rêve qu'à se souvenir d'eux c'est l'essentiel de notre passé mais aussi de notre désir, de notre avenir, qui se découvre.
Yves Bonnefoy
Dans un débris de miroirs - Editions Galilée ; 2006
Il est difficile de dêmeler ce que nous conserverons, du souvenir d'un lieu ou des souvenirs que nous nous y sommes forgés. Les souvenirs sont comme des visages adverses qui se renvoient à la face leurs rides, leurs matérialités propres et leurs évanescences - rien n'est inoxydable. Et nous ne savons plus très bien, au fond, ce que ce souvenir-ci doit à cet autre-là - et réciproquement. Peut-être est-ce l'avancée dans l'âge qui me fait ainsi accorder davantage d'attention aux lieux que je traverse - comme si ce qui, auparavant, n'était au mieux qu'un décor de l'existence, prenait avec le temps les contours d'un aspect même (d'un lieu) de l'existence. Ou peut-être, au contraire, est-ce l'attention nouvelle que je m'efforce d'appliquer aux choses que je vis qui, en vieillissant, me fait accorder davantage d'importance au décor qui les a vu naître. Aussi, moi qui ai toujours traversé les choses et le temps avec une espèce de détachement un peu irresponsable - fût-ce pour mieux les refouler - je me surprends aujourd'hui à envisager ce que je regretterai d'une ville que j'aime (Paris) et que, pourtant, j'envisage de quitter.
Comme nous aimons nous préparer aux plaisir que nous projetons, comme nous jouissons par anticipation de ce qui est prévu qu'il advienne, il est possible de se préparer à se souvenir. Ce n'est pas une construction intellectuelle, c'est une sensation éprouvée. Tout d'abord parce que se préparer au souvenir, c'est se préparer à accepter de partir - ce n'est pas si évident, quand la ville s'appelle Paris, qu'on y a sa vie depuis plus de dix ans et que, quoiqu'en disent les sots, c'est aussi à Paris que se façonne et se fabrique ce qui, non seulement est contemporain du temps, mais ce qui attend notre temps. Ensuite parce qu'on ne quitte jamais un lieu avec l'absolue conviction d'avoir raison de le faire - comme on dit, on sait ce qu'on gagne, pas ce qu'on perd : on ne fait qu'entrevoir, et espérer. Enfin parce qu'accepter de considérer ce qu'on a sous les yeux comme du souvenir en cours de fabrication permet aussi de l'accepter comme souvenir, donc comme partie intégrante de soi - donc comme objet dont il est enfin possible de jouir tout en commençant à s'en détacher.
Et puis disons-le : Paris a changé. D'aucuns - ils ont l'énergie, l'ambition, la légèreté - s'en réjouissent ; d'autres - j'en suis parfois - s'en attristent. A bien des égards, la ville ne semble plus qu'un prétexte à l'expérimentation de fonctionnalités que l'on dit modernes et au façonnage de désirs que l'on espère nouveaux. Epicentre de la clinquance et gigantesque chaudron à fabriquer de l'exclusion, elle met tout le monde dans l'embarras : ceux qui s'en sortent parce que le spectacle de ceux qui ne s'en sortent pas vient gripper leur satisfaction à s'en être sorti ; ceux qui ne s'en sortent pas parce que le miroir que leur tend la ville anéantit jusqu'à leur dernier espoir. La ville lumière est devenue l'ombre d'elle-même : elle créé de l'événement là où il y avait de la culture ; elle mercantilise là où il y avait de la passion ; elle esthétise là où il y avait de la sueur. Elle compta pourtant, cette ville-là comme d'autres, au nombre des berceaux de l'humanité : c'est dans la ville que l'individu apprit à exister dans la communauté, c'est dans la ville que les communautés apprirent à composer avec les individualités qui s'y retrouvaient : je ne suis plus certain, aujourd'hui, de la pérennité de cette belle et moderne équation, du moins tant que triomphera le fantasme de la futuropolis - normalisation, hygiène et sécurité.
Que trouverai-je là bas - où je serai ? Non pas l'envers du décor, non pas, même, son exact renversement, mais une terre où il faudra sans doute repartir de zéro, reconstruire l'humanité, et, finalement, recommencer le geste qu'ont dû faire les premiers hommes - les premiers urbains.
(Photo personnelle - Paris vu de la Passerelle des arts)
mardi 7 novembre 2006
Les cahiers au feu
Avant de me débarrasser une fois pour toutes de mes journaux intimes - les vrais, ceux que l'on écrit à un âge où l'on ne se supporte pas plus soi-même qu'on ne supporte ce qui nous entoure - je ne peux évidemment pas m'empêcher de les parcourir, ne serait-ce que pour m'assurer qu'il n'y aurait pas là, allez savoir, un souvenir, une anecdote, un bon mot pourquoi pas, qui pourraient m'être utiles. Eh bien non ! Comme prévu : peu de choses - rien. Sauf lorsque j'y suis authentique - ce qui est rare. Alors, ça et là, perce quelque éclair de lucidité douloureuse - ainsi cette note du 15 mai 1993 : "Deux heures du matin - Lecture du Journal de Kafka. C'est à désespérer d'écrire. Serait-ce alors la vanité qui me susurre d'essayer quand même ?".
(Photo personnelle - Plérin)

