- Marc Villemain -

Cyclothymies, fluctuations, paradoxes et autres angoisses...

vendredi 27 novembre 2009

Eternel retour

HenryPoulaille"La littérature est à la veille d'une transformation au contact de la T.S.F, du film et du disque ; secouée par les possibilités offertes par eux, elle est bien près de mourir. Elle a fait son temps."

Henry Poulaille, Nouvel âge littéraire, 1930.
Cité par Gilles Philippe & Julien Piat dans La langue littéraire, Fayard 2009.

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mercredi 18 novembre 2009

Le Magazine des Livres n° 20 */ Bartleby vs Marc Villemain

Magazine_des_Livres__20Nouveau format pour Le Magazine des Livres, dont la vingtième livraison est en kiosque depuis hier.

Elle donne notamment l'occasion à Frédéric Saenen de revenir sur les écrivains de la collaboration, ce qui ne manquera pas de susciter quelques réactions, à coups sûrs. Long article, documenté, fouillé, bien écrit, où l'on croise toutes les figures françaises d'une histoire qui n'en finit pas.

Quelques éclairages intéressants également sur Sébastien Lapaque, Bruno de Cessole ou Lucien Suel. Enfin, sans aucunement céder au copinage, j'ai lu avec beaucoup d'intérêt l'entretien profond et passionnant que Brian Evenson a accordé à Bartleby, dont je ne doute pas qu'il donnera à beaucoup l'envie de découvrir cet écrivain pas comme les autres.

J'y chronique par ailleurs les livres suivants : Nord Absolu, de Fabrice Lardreau (chez Belfond), et Le Coffret, de Stéphane Beau (aux éditions du Petit Pavé).

Enfin, concomitamment à la sortie en kiosque, le site du Magazine des Livres publie un long entretien entre Bartleby et moi-même - auquel fait écho le texte ci-dessous, de Paméla Ramos. Cet entretien donne également lieu à des développements intéressants sur le le blog du Grognard.

On peut le lire en lien direct ici, ou en téléchargement sur mon site.


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dimanche 15 novembre 2009

Dashiell Hammett - Interrogatoires

Interrogatoires, Dashiell Hammett - Éditions Allia
Traduit de l'anglais (américain) par Natalie Beunat
Article paru dans LE MAGAZINE DES LIVRES, n° 19, septembre/octobre 2009

Dashiell_Hamett___InterrogatoiresIl y aurait une certaine indécence à dresser un quelconque parallèle entre la période que traversèrent les Etats-Unis au début des années 1950, dont émerge la figure inquisitrice du sénateur McCarthy, et la tentation toujours très forte des démocraties contemporaines, de l’Italie à la France, de surveiller et si possible d’attacher à leur cause les intellectuels, et plus largement tous ceux qui pourraient avoir l’oreille du peuple : ceux-là ne figurent sur aucune « liste noire », aucune peine de prison n’est prononcée contre aucun d’entre eux, et leurs écrits ne sont passés au crible d’aucune commission d’enquête. D’où vient, alors, que l’on sorte des Interrogatoires subis par Dashiell Hammett avec l’impression d’avoir lu une sorte de mise en garde ?

Plusieurs facteurs peuvent l’expliquer. Il y a d’abord le rôle et la posture des auxiliaires de Justice qui, tout au long des trois procès ici regroupés, témoignent d’un dessein purificateur où l’Etat envahit l’espace et où la défense n’a pour ainsi dire aucune place. Le spectacle, car c’en est un d’une certaine manière, se déploie ensuite sur une scène que nous autres contemporains connaissons bien, celle d’un maillage administratif et technocratique aux procédures indémêlables pour n’importe quel citoyen, fût-il le moins ordinaire. Enfin, il y a l’accusé lui-même, Dashiell Hammett, maître et fondateur du roman noir, dit hard boiled (« dur à cuire »), dont l’attitude durant ces procès témoigne à la fois d’une constance qui confine à l’exemplarité et d’une conception personnelle, au fond très séduisante, de l’engagement.

Hammett ne livre rien, arc-bouté sur le Cinquième amendement de la Constitution américaine qui permet à tout citoyen de refuser de témoigner contre lui-même dans un procès pénal. Toute la rhétorique des Interrogatoires s’articule autour de cet amendement et de son utilisation optimale par l’accusé, ce qui bien sûr en fait le sel et, si tout cela n’était pas tristement réel, en constituerait le principal effet comique. Du coup, on a parfois l’impression que c’est Hammett qui donne le ton du procès, son mutisme légaliste acculant ses accusateurs à choir dans l’absurde. La réponse qu’il apporte à chacune des questions ou presque qui lui est posée (« Je refuse de répondre car la réponse peut me porter préjudice ») ne constitue pas à proprement parler un système de défense, ne saurait du moins être résumée à une stratégie juridique. Elle a quelque chose du socle intellectuel sur lequel il fait reposer, sans le dire explicitement, une certaine manière de s’engager. Proche des mouvements communistes mais de tempérament davantage libertaire, le mutisme d’Hammett porte à la fois le témoignage d’une éthique personnelle qui lui interdit toute délation, et la manifestation d’une élégance qui l’empêche de sombrer dans l’ergotage idéologique. Natalie Beunat l’écrit très justement dans sa Préface : « Hammett fit ce qu’il avait à faire, sans se plaindre. » Attitude hard boiled s’il en est, qui lui vaudra d’être emprisonné six mois durant. Si vous avez une demi-heure devant vous, lisez absolument ce livre, qui vous fera plonger dans cette époque étrangement proche et lointaine et qui, avec l’économie de mots et de moyens à laquelle l’obligeait le procès, vous en dira plus long qu’il y paraît sur cet immense écrivain.

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mercredi 21 octobre 2009

Alain Finkielkraut - Un coeur intelligent

Alain_Finkielkraut___Un_coeur_intelligentTout, trop de choses en tout cas, ont été écrites sur Un cœur intelligent, le livre d'Alain Finkielkraut, pour que j'apporte ma propre eau au moulin du Magazine des Livres. Mais je ne voudrais pas non plus me priver d'écrire tout le bien que j'en pense et d'encourager à sa lecture. Même si parler de Finkielkraut sur Internet peut procurer un certain frisson (point désagréable), quand on sait à quel point la blogosphère ne tarit pas de diatribes à son endroit (et réciproquement). Il est vrai que la défiance que lui inspire Internet se sustente parfois au pis d'une certaine approximation, et qu'il peut lui arriver de desservir ses belles colères en faisant montre d'une hargne qui fait parfois oublier ce à quoi il est authentiquement sensible, à savoir l'effacement d'une certaine qualité de relation à la culture et l'irréparable que peuvent créer certains de nos enivrements postmodernes. Ce qui ne m'empêche pas d'éprouver bien souvent, et comme lui, un certain étourdissement devant l'aigreur lapidaire que  peut charrier la Toile, pour ne rien dire de la dimension vengeresse des objurgations qu'il doit endurer de certains de ses contradicteurs - quand ceux-là acceptent le jeu de la contradiction, ce qui ne va pas toujours de soi. Je veux renvoyer ici à ce qu'écrit Narvic sur Slate.fr, qui a le mérite de remettre certaines choses en perspective et de poser intelligemment quelques limites à la frénésie dont Internet est trop souvent atteint.

Alain_FinkielkrautMais le sujet du jour nous éloigne de ces joutes colorées. Et le retour à la littérature auquel Alain Finkielkraut nous convie avec Un cœur intelligent est sans doute la meilleure chose qu'il ait commise depuis longtemps. C'est un livre dont la blogosphère littéraire, par confort et/ou répulsion, ne s'emparera pas, ou si peu, même si nombre de ses acteurs seraient sans doute authentiquement émus d'y lire un tel hommage à la littérature. Car il n'y a ici que cela, ou quasi. Et de surcroît dans une très belle langue, ce qui ne gâche rien, et à quoi Finkielkraut nous a il est vrai toujours habitués. Ce qui est touchant ici, c'est qu'en examinant et en interrogeant l'importance que la littérature revêt pour lui et pour la définition de son propre rapport à l'existence, il nous transmet sa passion et du coup assainit sa relation au monde en se fournissant à lui-même d'autres moyens de l'étayer, de l'étoffer, de la scruter. Il y a quelque chose de profondément apaisé dans ce livre, qui pourtant ne manque d'être ni contagieux, ni formidablement vivant. Moins réactionnaire qu'inactuel, comme l'écrit très  justement Elie Guedj, Finkielkraut n'en finit pas de poursuivre ou d'être poursuivi par l'inquiétude qui le taraudait déjà en 1987, lorsque parut La défaite de la pensée. D'aucuns considéreront d'ailleurs que le choix des oeuvres retenues ici, loin d'être innocent, lui permet surtout d'apporter une nouvelle caution à ses positions disons plus philosophiques, voire que ce serait la raison essentielle de sa sélection. Ce serait notoirement injuste, même s'il est évident que l'exégèse qu'il fait de ces livres et de ces écrivains le ramène souvent à ses combats traditionnels. Mais injuste, donc, car la passion qui l'anime dans Un cœur intelligent est toute littéraire, et qu'on se se met à éprouver, en le lisant, la nostalgie d'une certaine qualité de lecture, celle de notre jeunesse, pour aller vite. Il y a là des élans de novice, des emportements de découvreur, une sincérité dans l'admiration qu'on ne peut guère trouver que chez un insatiable lettré.

Enfin, il faut dire toute l'originalité du livre, à l'heure où la critique littéraire est de plus en plus questionnée. L'exercice d'admiration, car c'en est un, auquel se livre Alain Finkielkraut, s'il ne cherche en aucun cas à renouveler le genre ou à se poser en alternative à quelque modèle que ce soit, constitue pourtant une bien belle leçon critique. Nonobstant le spectacle auquel elle aime parfois à se donner, nous autres vivons dans un monde où la littérature est malmenée de toute part, décriée au plus au haut niveau de l'État, abandonnée des grands médias, livrée pour une grande part à des circonstances qui n'ont franchement rien de littéraire. Il y a une raison à cela, sans doute : c'est qu'elle porte, en son cœur et dans son dessein même, un impératif de lenteur et de compréhension, une nécessité intérieure à la profondeur et à l'élévation, une éthique de la nuance, toutes choses qui tendent singulièrement à déserter l'esprit public. A cette aune, le livre d'Alain Finkielkraut nous montre aussi, qu'elle en soit ou pas pleinement consciente, que la littérature demeure un geste lyrique sans pareil, la manifestation d'une ultime réticence à ce qui est, puisque, comme il est écrit en conclusion, "le voile jeté sur les choses a, de même que leur dévoilement, une texture narrative."

•••

Un cœur intelligent, Alain Finkielkraut, Stock/Flammarion. Lectures de Milan Kundera, Vassili Grossman, Sebastian Haffner, Albert Camus, Philip Roth, Joseph Conrad, Fédor Dostoïevski, Henry James, Karen Blixen.

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samedi 19 septembre 2009

Poigne de Manchette

Journal 1966-1974, Jean-Patrick Manchette – Gallimard
Critique parue dans LE MAGAZINE DES LIVRES, n° 11, juillet/août 2008

Jean_Patrick_Manchette___JournalLe jeune Jean-Patrick Manchette, celui que l’on découvre dans ce premier volume de son Journal, savait-il qu’il ferait un jour l’objet d’un culte – lui qui les avait tant en horreur ? Savait-il que la doxa le décorerait du titre d’inventeur d’un très improbable « néo-polar » – lui qui jurait d’abord par ces inégalables vieux de la vieille que sont Hammett et Chandler ? Pouvait-il seulement imaginer qu’aucun auteur de polars, presque quinze ans après sa mort, ne pourrait se dispenser d’une lecture de La position du tueur allongé, de Ô dingos ! Ô châteaux ! ou de Que d’os ? Sans doute pas. La publication de ce Journal nous montre toutefois, en plus d’une personnalité sans doute moins monolithique que ce que la postérité a pu propager, qu’il s’en donnait les moyens. Aussi ce premier tome intéressera-t-il particulièrement les écrivains, au-delà bien sûr du cercle large des lecteurs du genre, ceux en tout cas que l’existence confronte à la littérature. Car ce qui est intéressant ici, c’est que l’on assiste, presque en direct, non à la naissance, mais à la fabrication d’un écrivain. Manchette n’a pas vingt ans lorsqu’il comprend n’être fait que pour l’écriture, qu’il ne saurait être apte à autre chose, et qu’elle seule lui fournira le ou les moyen(s) de subsister. Le Journal est très lucide sur ce point – comme il l’est d’ailleurs par principe sur tous les autres : ici, pas question d’Art, mais d’usinage, de besogne et de sueur. C’est le côté sympathique de Manchette, cette impression qu’il laisse de n’exercer qu’un métier comme les autres, lequel, certes, requiert bien quelque talent particulier, mais exige d’abord d’être doté d’un tempérament et de se soumettre sur le long cours à une discipline qui confine à l’obsession. Sans doute faut-il minorer un peu cette impression puisque, comme il l’écrit lui-même : « Ce journal, hélas, n’est pas un journal intime. J’y note les faits quotidiens et les réflexions intellectuelles. Je n’y note pas les sentiments. Ils sont pourtant très importants et vifs. J’éprouve par exemple une grande passion pour Mélissa, une grande fierté à son sujet, un grand enthousiasme pour la vie de ma famille et une grande satisfaction. Mais je suis incapable de noter tout cela qui est sentimental. A moitié parce que c’est trop intime, à moitié parce que je cohabite tout le temps avec mes sentiments au lieu que je cohabite passagèrement avec les faits et la réflexion (politique par exemple.) » Du fait de cette contrainte, disons de cette complexion, la lecture du Journal de Manchette s’avère par moments assez fastidieuse : son appétit pour le réel, pour l’époque et ses frasques, sa curiosité pour ce qui se trouve là, à portée immédiate, le souci aussi de ne rien oublier, de ne rien manquer, l’attention portée au moindre fait qui pourrait lui donner de nouvelles idées pour ses travaux, tout cela le conduit à une énumération parfois éreintante des menus événements de la vie au jour le jour, entre problèmes d’argent, vie familiale, programmes télévisés, compilation d’articles de presse, affres de la vie matérielle et aléas de l’économie du livre – où l’on vérifiera au passage que tout écrivain doit toujours se battre contre la terre entière pour faire valoir sa littérature, et subsidiairement ses droits. Il n’empêche : la vie quotidienne de l’écrivain peut bien ressembler à celle de quiconque, sa boulimie de travail, son invraisemblable curiosité intellectuelle, cette manière qu’il a de mener de front les travaux les plus alimentaires et l’oeuvre la plus personnelle, tout cela force le respect. Frappante aussi est l’acuité intellectuelle du jeune Manchette. Rien de ce qui relève de la pensée et de la création ne lui est étranger, tout stimule son esprit critique – dont il est peu de dire qu’il est acéré, comme en atteste la litanie des « merdeux » et autres « fascistes » dont il affuble telle oeuvre littéraire ou cinématographique. Il dévore tout, tous les genres, philosophie et cinéma, western et Nouvelle Vague, et suit aussi bien l’actualité internationale que celle du Chasseur français ; il est impitoyable mais il cherche partout, s’alimente à toutes les sources, et il faut bien constater que le plus injuste du plus injuste de ses jugements, et il y en a, et ô combien, reste dûment motivé. Tempérament soumis à la radicalité, allergique aux convenances, entraîné par un désir un peu maniaque d’intelligence et de perfection, Manchette tranche, distribue davantage de mauvais points que de bons, s’impatiente de telle faute de construction dans tel film, de telle lourdeur dans tel livre : en réalité, il veut qu’on le bouscule, qu’on l’ébahisse, il veut, finalement, prendre des leçons, or il ne voit trop souvent que concessions, filouteries et facilités. C’est d’ailleurs cette radicalité et cette allergie qui le feront s’intéresser de très près au situationnisme et qui, nonobstant le dépit que cela suscitera chez certains, le conduiront à juger d’un oeil terriblement narquois l’extrême gauche de sa génération. Aussi un certain gauchisme lui apparaît-il comme un autre moule, tout juste alternatif, où nombre de ceux qui y entrent le font de bien meilleure grâce qu’ils ne l’admettent, ne serait-ce que pour pouvoir se ranger par la suite. Il écrit par exemple du « mythe de la libération sexuelle » qu’il est « seulement un éloge du dévergondage, la création d’une nouvelle couche de consommateurs pour une nouvelle marchandise le sexe capitaliste pourrait-on dire. » Pour ne rien dire de mai 68, à propos duquel Manchette ne dit d’ailleurs quasiment rien ; tout juste se borne-t-il, le 23 mai, à constater un certain « bordel social et politique », même s’il s’attriste, le 14 juin, que la révolution soit « devenue triste », avant de se réjouir, le 16 du même mois, que « la télévision en grève passe un film chaque soir », et ce faisant lui permette d’assouvir sa passion de cinéphile très averti. Par trop de cérébralité, le jeune Manchette pourrait avoir quelque chose du petit présomptueux emporté par un cartésianisme qui ne promet guère que du dépit. Le jugement serait pour le moins hâtif. Si la combativité domine, avec son lot de partialité et d’iniquité, ce n’est qu’à l’aune d’une incroyable voracité littéraire, d’un irrépressible besoin d’écrire, de lire et de progresser. Ce qui se devine entre les lignes, ou s’y exprime de manière explicite, c’est un tempérament plus vulnérable qu’il y paraît, ouvert à la fatigue, attentif à l’échec, sensible à la mélancolie quoique se l’interdisant. Le conformisme que l’on a pu déceler dans son Journal, cette aspiration à une vie calme et paisible, vouée à l’écriture et à sa famille, n’est pas le signe d’un esprit mesquin ou petit-bourgeois, mais la conséquence d’une existence qui ne lui laisse ni répit intellectuel, ni certitude sociale, de la même manière que la sévérité de ses jugements n’a d’égal que la tristesse qu’il éprouve devant le cours du monde, cours que, in petto, à vingt-cinq ans déjà, il sait inéluctable. Il y a du pessimisme historique chez le jeune Manchette, et c’est aussi ce pessimisme qui fonde sa littérature en rupture, celle dont on peut dire aujourd’hui qu’elle engendra un écrivain : il y a bien un avant- et un après- Manchette.

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jeudi 17 septembre 2009

Tempête dans un encrier de sept mains moins une

Les plus calleuses des 7 mains ayant pris leur retraite, quelques jeunes pousses encore vertes ont décidé de prendre le relais. C'est ici, ça s'appelle Tempête dans un encrier - et j'en serai l'invité d'honneur dimanche prochain, mazette !

7_vert

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mercredi 16 septembre 2009

Sous les mots, la vague

Mort au romantisme, Antoni Casas Ros – Editions Gallimard

Critique parue dans LE MAGAZINE DES LIVRES, n° 18, juillet/août 2009


Antoni_Casas_Ros___Mort_au_romantismeIl y a bien, oui, un mystère Casas Ros. Pas spécialement celui qui s’attise aux rumeurs liées à l’identité de l’auteur – dont nul ne connaît le visage –, mais celui de cet espace de liberté très singulier, peut-être extensible, que semble lui procurer l’écriture. Car que cette appropriation de la liberté apparaisse comme une sorte d’évidence pour n’importe quel écrivain un peu respectueux de son art est une chose, qu’elle soit investie avec autant de sensibilité, d’amplitude, d’intériorité, n’est toutefois pas aussi fréquent.


Tout n’est sans doute pas parfait dans ces trente-neuf très brefs récits – qu’il serait peut-être plus judicieux de qualifier de fusées que de nouvelles : la féconde contrainte du court peut entraîner, à tel ou tel moment, quelque trait un peu forcé, et l’on ne peut complètement se débarrasser de l’idée selon laquelle il y avait dans l’exercice quelque chose qui relevait, en partie du moins, du défi ou de la performance. Cette impression s’évanouit cependant très vite, tant on ne peut demeurer impassible devant la mélancolie souveraine où nous entraînent les visions de Casas Ros, devant cette oscillation permanente entre les facéties de l’existence et l’abattement de vivre. Comme s’il y avait une concrétude de l’imaginaire, un soubassement douloureux à tout onirisme. Cette jeune fille, croisée dans un train, dont on comprend que l’étui noir lui sert à autre chose qu’à trimballer tel ou tel instrument de musique, toute comme cette belle nageuse unijambiste, l’étrange sensation que procure l’observation de nos corps (et de nos oreilles), ce corps qui nous échappe et qui fuit devant le miroir, l’invention d’une langue pour l’écriture d’un livre infini, ce lecteur qui voudrait pouvoir réécrire la chute des livres qu’il aime, ce fantasme de « rendre à la forêt son bois sous forme de livres qui prendraient la forme d’arbres », ce ballon de football qui vole au-dessus de la terre et se laisse rebondir au gré des coups qu’on lui donne, tout ramène à cette certitude : « on peut écrire dans le vide, pendant la chute vertigineuse. » Aussi, sous son titre aux allures de manifeste, Mort au romantisme nous gifle autant qu’il nous caresse. La gifle, c’est ce regard porté en marge absolu du monde, la rudesse et la concision poétiques de ces visions où corps et esprits humains se trouvent déformés, distendus, redessinés, redéfinis, cette manière de nous rappeler à nous-mêmes. La caresse, c’est la tristesse lointaine et sans doute inapaisable qui inspire ces visions, cette ironie défaite dont Casas Ros teinte la peine d’un monde impraticable. « On ne peut pas toujours sourire à celui qui souffre », écrit-il dans la fusée qui ouvre le recueil, et qui me semble assez bien résumer ce à quoi l’écrivain va puiser.


Tout est finalement très beau dans ce livre, écrit d’une plume vive et grave à la fois, et si l’on ne peut être également sensible à l’ensemble des textes, tous rayonnent d’une urgence dont on peut espérer qu’elle soit, d’un certain point de vue, salvatrice. Lire Casas Ros, c’est en quelque sorte revenir aux points cardinaux de l’humain, retrouver ces idées que les minutes de l’existant nous invitent à chasser d’un mouvement plus ou moins conscient sous le seul prétexte qu’elles seraient trop insaisissables, ou trop dérobées, ou trop occultes, ces petites choses qui ne sont pas tout à fait des idées encore, seulement des fulgurances qu’il nous faut tenir à distance respectable si l’on veut supporter de vivre. Sans chercher dans ces textes un caractère souterrain ou psychologique que l’auteur n’a sans doute pas voulu lui donner, on se dit que pourrait y reposer une aspiration à découvrir ou à recouvrer une terre vierge, un de ces mondes perdus de nos enfances : « Il foule une herbe fraîche et se met à penser qu’aucun être humain avant lui n’a emprunté cet itinéraire, que personne n’y a laissé la trace de son pas. Un sentier est en train de naître. » Nous ne pouvons nous défaire de ce qui nous constitue comme humains, réceptacles inaboutis pour les vents contraires. Il nous faut reconnaître l’incomplétude de notre rapport au monde, vivre avec cette souffrance de ne pas pouvoir nous y mouvoir autant que la vie nous y inviterait, sauf à avoir l’impression de renier quelque chose de marmoréen en nous ; courir, finalement, après « ce lieu insituable où toutes les vagues de la conscience jaillissent sans début et sans fin » ; et constater qu’on ne peut s’accrocher au réel de la vie sans faire la part belle à un imaginaire fors lequel elle-même partirait en fumée. Comme nos rêves.

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mardi 15 septembre 2009

Le Magazine des Livres, n° 19

MdL19Très intelligente couverture : Michel Houellebecq, en dehors de toute actualité et en pleine rentrée littéraire. Pour un long entretien avec Joseph Vebret et un percutant commentaire de Pierre Cormary qui en passionneront pas mal et en agaceront au moins autant - et dont je me suis, moi, régalé.

Le nouveau numéro du Magazine des Livres est donc en kiosques, avec de très jolis moments, outre celui-ci.
Frédéric Beigbeder n'y est pas très surprenant, mais Alain Fleischer y est comme à son habitude diaboliquement intelligent, tout comme Hubert Haddad.

Cahier des Livres (traditionnellement) très fourni. Je n'y suis d'ailleurs pas pour grand-chose, n'y recensant que les Interrogatoires de Dashiell Hammett.

Bonne lecture !

jeudi 27 août 2009

Le Coffret de Stéphane Beau

St_phane_Beau___Le_CoffretL'une de nos vaillantes petites mains, Stéphane Beau, alias le Grognard, vient de faire paraître son premier roman, "Le Coffret - A l'aube de la dictature universelle", aux éditions du Petit Pavé.

Disponible chez tous les bons libraires, vous pouvez également l’acheter directement auprès de l'éditeur.

RESUME
« La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres » écrivait Mallarmé qui, paradoxalement, ne connaissait pas sa chance. À l’aube des années 2100, Nathanaël Crill, lui, n’a jamais lu de livres pour la simple et bonne raison que ces derniers ont été interdits depuis plusieurs décennies. Principe de précaution avaient expliqué les législateurs de l’époque. Fumer, boire, copuler, lire et penser : ce n’est pas bon pour la santé ! Nathanaël avait toujours trouvé cela plutôt logique jusqu’au jour où une bouleversante découverte était venue troubler le cours de sa vie… »

Juillet 2009
ISBN : 978-2-84712-217-6
148 pages - 15 €

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lundi 13 juillet 2009

Du bon côté

Du côté de chez Malaparte, Raymond Guérin – Editions Finitude
Critique parue dans LE MAGAZINE DES LIVRES, n° 17, juin 2009

Raymond_Gu_rin___Du_c_t__de_chez_MalaparteIls ont le don des jolies idées, chez Finitude. Voici donc réédité par leurs soins, sans raison ni actualité apparentes, ce petit livre de Raymond Guérin, récit de son séjour, en mars 1950, dans la Casa Come me de Malaparte, sise tout au bout d’une pointe du monde où Godard, plus tard, ira magnifier Brigitte Bardot. « Venez », lui avait simplement écrit Malaparte – et Guérin ne se fit pas prier.

Du côté de chez Malaparte est un hommage comme il ne se pratique plus guère aujourd’hui. La visite au grand écrivain est, classiquement, de celles marquent une existence, quitte, parfois, à entretenir quelques fantasmes. Elle induit une forme de révérence et de courtoisie qui, transposée dans le travail littéraire, fait toujours courir à celui-ci le risque d’une certaine complaisance, voire davantage. De cela il ne saurait évidemment être question ici, Raymond Guérin étant un écrivain bien trop irréductible, rebelle par instinct autant que par histoire personnelle. Pourtant, une certaine affectation a pu parfois me gêner, notamment au début du livre (donc du séjour), quand l’enthousiasme de Guérin semble l’inciter à trouver beau, bon et juste tout ce que dit, pense et fait Malaparte. Au point de lui inspirer un lyrisme qui, mal compris, pourrait affecter la spontanéité du propos, comme si, en plus de l’être spontanément, il avait décidé d’être charmé. Je mesure, naturellement, ce que ce jugement peut avoir d’injuste. Car l’emphase qui se manifeste ici ou là, au fil de la conversation entres les deux hommes, n’est autre que l’expression d’une admiration et d’une authentique amitié mutuelles. Ce qui, au demeurant, ne doit pas toujours aller de soi avec Malaparte, qui ne déteste pas jouer les matamores. D’une liberté assez affolante, peu soucieux des jugements qu’il peut susciter, le personnage ne demande pas mieux que de provoquer. Au cours d’une de leurs innombrables conversations, et après que Raymond Guérin a vanté sa façon « de donner l’assaut à une idée, à un fait, à un individu, de conquérir son sujet à la force du poignet… », il a cette repartie, tellement naturelle : « Oui, j’ai conscience d’avoir une vision du monde plus libérée que la vôtre. » Ce type d’assertion n’induit pourtant aucune implication d’ordre moral ou vertueux : elle est factuelle en toute simplicité. Aussi, ce qui est saisissant dans ce récit, outre qu’il se lit avec beaucoup de plaisir tant il est charnel, lettré, empathique, c’est que ces deux hommes ne se ressemblent finalement que bien peu. A cette aune, leur amitié n’en est que plus troublante, y compris peut-être à leurs propres yeux. Malaparte a ce côté canaille qui, d’ordinaire, agacerait sans doute Raymond Guérin, ce dernier étant plutôt du genre à se défier des frasques ou des manifestations par trop excentriques. Mais le courant passe, et plus que cela encore, en vertu d’une compréhension réciproque assez supérieure ; il existe de ces amitiés qui n’ont guère besoin de preuves pour s’éprouver.

Moyennant quoi, ce récit est une petite mine pour qui souhaiterait voir Malaparte sous un jour plus domestique. Les échanges sont nombreux, nourris, toujours vifs, souvent drôles, on  mange, on boit, on rit, on courtise galamment, on admire la nature, les pierres, les odeurs, laissant Malaparte s’exprimer sans aucune pudibonderie sur lui-même, sur l’Italie (« un peuple doit accepter de faire ses comptes avec sa littérature »), sur les femmes bien sûr, au fil d’un chapitre gentiment misogyne (« avec les femmes, il est un homme qui prend et qui se sert », dit de lui Raymond Guérin), et sur tant d’autres sujets encore, graves ou légers, les uns et les autres se recoupant parfois dans une certaine allégresse ; ou encore sur son chien Febo, où le maître pourrait en remontrer à Michel Houellebecq : « Jamais je n’ai aimé une femme, un frère, un ami, comme j’ai aimé Febo. C’était un chien comme moi. C’était un être noble, la plus noble créature que j’aie jamais rencontrée dans ma vie. »

Enfin le livre s’achève, très intelligemment, sur quelques fragments inédits de ce journal, donc laissés en dehors de la rédaction de Du côté de chez Malaparte. Raymond Guérin n’y fait pas preuve des mêmes prudences que dans le livre, son écriture est plus directe, libérée de l’ambition littéraire de l’hommage. Ce qu’il dit ici de Malaparte corrobore en tous points son admiration, mais la chose se fait plus personnelle, plus libre, plus distanciée aussi. La rencontre entre Malaparte et Mussolini y est décortiquée avec beaucoup de vivacité, au fil de quelques scènes qui valent leur pesant d’or. Et qui achèvent de donner à ce livre un charme qui, s’il est un peu daté, n’en est pas moins très contagieux.




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