dimanche 15 novembre 2009
Dashiell Hammett - Interrogatoires
Interrogatoires, Dashiell Hammett - Éditions Allia
Traduit de l'anglais (américain) par Natalie Beunat
Article paru dans LE MAGAZINE DES LIVRES, n° 19, septembre/octobre 2009
Il y aurait une certaine
indécence à dresser un quelconque parallèle entre la période que traversèrent
les Etats-Unis au début des années 1950, dont émerge la figure inquisitrice du
sénateur McCarthy, et la tentation toujours très forte des démocraties contemporaines,
de l’Italie à la France, de surveiller et si possible d’attacher à leur cause
les intellectuels, et plus largement tous ceux qui pourraient avoir l’oreille
du peuple : ceux-là ne figurent sur aucune « liste noire »,
aucune peine de prison n’est prononcée contre aucun d’entre eux, et leurs
écrits ne sont passés au crible d’aucune commission d’enquête. D’où vient,
alors, que l’on sorte des Interrogatoires subis
par Dashiell Hammett avec l’impression d’avoir lu une sorte de mise en
garde ?
Plusieurs facteurs peuvent
l’expliquer. Il y a d’abord le rôle et la posture des auxiliaires de Justice
qui, tout au long des trois procès ici regroupés, témoignent d’un dessein
purificateur où l’Etat envahit l’espace et où la défense n’a pour ainsi dire
aucune place. Le spectacle, car c’en est un d’une certaine manière, se déploie
ensuite sur une scène que nous autres contemporains connaissons bien, celle
d’un maillage administratif et technocratique aux procédures indémêlables pour
n’importe quel citoyen, fût-il le moins ordinaire. Enfin, il y a l’accusé
lui-même, Dashiell Hammett, maître et fondateur du roman noir, dit hard
boiled (« dur à cuire »), dont
l’attitude durant ces procès témoigne à la fois d’une constance qui confine à
l’exemplarité et d’une conception personnelle, au fond très séduisante, de
l’engagement.
Hammett ne livre rien, arc-bouté
sur le Cinquième amendement de la Constitution américaine qui permet à tout
citoyen de refuser de témoigner contre lui-même dans un procès pénal. Toute la
rhétorique des Interrogatoires
s’articule autour de cet amendement et de son utilisation optimale par
l’accusé, ce qui bien sûr en fait le sel et, si tout cela n’était pas
tristement réel, en constituerait le principal effet comique. Du coup, on a
parfois l’impression que c’est Hammett qui donne le ton du procès, son mutisme
légaliste acculant ses accusateurs à choir dans l’absurde. La réponse qu’il
apporte à chacune des questions ou presque qui lui est posée (« Je
refuse de répondre car la réponse peut me porter préjudice ») ne constitue pas à proprement parler un système de
défense, ne saurait du moins être résumée à une stratégie juridique. Elle a
quelque chose du socle intellectuel sur lequel il fait reposer, sans le dire
explicitement, une certaine manière de s’engager. Proche des mouvements
communistes mais de tempérament davantage libertaire, le mutisme d’Hammett
porte à la fois le témoignage d’une éthique personnelle qui lui interdit toute
délation, et la manifestation d’une élégance qui l’empêche de sombrer dans
l’ergotage idéologique. Natalie Beunat l’écrit très justement dans sa
Préface : « Hammett fit ce qu’il avait à faire, sans se
plaindre. » Attitude hard
boiled s’il en est, qui lui vaudra d’être
emprisonné six mois durant. Si vous avez une demi-heure devant vous, lisez
absolument ce livre, qui vous fera plonger dans cette époque étrangement proche
et lointaine et qui, avec l’économie de mots et de moyens à laquelle
l’obligeait le procès, vous en dira plus long qu’il y paraît sur cet immense
écrivain.
mardi 12 mai 2009
Une vie
Parure d’emprunt, Paula Fox – Éditions Joëlle Losfeld
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie-Hélène Dumas
Critique parue dans Le Magazine des Livres, n° 15, avril/mai 2009
Sans en comprendre parfaitement les raisons, j’ai fini par attendre avec une certaine excitation chaque nouvelle traduction de Paula Fox. Cela paraîtra un peu idiot de le formuler ainsi, tant il peut sembler normal d’éprouver de l’impatience à une perspective de lecture d’un très grand écrivain. Ce n’est pourtant pas suffisant. D’abord parce qu’il y a beaucoup de grands auteurs, ensuite parce que, comme dirait l’autre, Paula Fox n’était pas nécessairement mon genre. D’où vient, d’ailleurs, que nous semblons nouer avec tel écrivain un lien, peut-être pas privilégié mais tout de même d’une intimité certaine, quand tel autre ne le mériterait pas moins ? d’où vient que nous ne parvenons parfois plus, mieux : que nous nous refusons à distinguer dans l’œuvre de cet auteur tant attendu un livre plutôt qu’un autre, quand il va de soi, en toute raison, que tous ne se valent sans doute pas ? Il y a là un mystère propre à chaque lecteur : l’origine un peu insoluble d’une lecture mémorable, le discernement plus ou moins instinctif d’un univers, une certaine aisance à y évoluer, un plaisir particulier à en épouser ce qu’il a de singulier. Outre, cela va de soi, l’admiration pour un talent, un style, une pensée. Tous ces ingrédients, aussi légèrement évoqués soient-ils, je les retrouve à chaque fois dans les livres de Paula Fox ; c’est peu dire, donc, que j’attendais beaucoup de ce livre-ci, annoncé comme ses Mémoires – du moins une partie, la période couverte allant de la petite enfance à la fin de l’adolescence.
Les familiers de Fox ne seront pas désorientés, loin s’en faut : non seulement ils trouveront dans ce texte les ingrédients qui font la qualité habituelle de ses romans, mais davantage encore tous les motifs personnels et biographiques qui les aura nourris. On saisira mieux au passage ce qui différencie le roman de l’autofiction, tout ce qui distingue l’art suprême de mettre en scène l’existence afin de la mieux saisir et celui de chercher une ouverture à la littérature dans la dramaturgie du moi ; tout comme on aura plaisir à retrouver, sur quelques dizaines de pages, ce qui sous-tendait La légende d’une servante ou les décors de Côte Ouest.
Certes, la vie de Paula Fox, spécialement ici son enfance, a tout d’une matière romanesque. Délaissée très jeune par un père sensible mais par trop porté sur l’alcool d’Hollywood et par une mère paniquée à la seule idée de la maternité, élevée par un pasteur qu’elle nomme son « oncle » et recueillie par une grand-mère cubaine, sans le sou et trimbalée par monts et vallées à travers les États-Unis, moralement très isolée, l’épopée de Paula Fox a quelque chose de ces destins américains tels qu’on les rapporte parfois sous forme de saga. Pourtant, Fox a cette manière de se raconter en exhumant le regard qu’elle portait encore sur la vie quand, enfant, elle imaginait « que les gens étaient enfermés à l’intérieur de la terre comme les noyaux dans les fruits » et ne comprenait pas « que l’on puisse voir le ciel » : elle ne cherche pas tant à faire émerger un sens qu’à s’approcher au plus près des émotions d’antan et en saisir ce qu’elles pourraient avoir d’immuable. Sans doute d’ailleurs est-ce ce qui les rend si présentes et si vives, et explique en partie la centralité du père dans une existence dont il fut le grand absent. Centralité et tendresse, grande tendresse, oui, pour cet homme dont on devine, sous ses grands airs et les mots de sa fille, la fragilité, le malaise, la sensation persistante de l’inaccompli. C’est la force de ce texte assez unique en son genre que de livrer une matière aussi incroyablement vivante après tant d’années, conduisant finalement le lecteur à rôder autour d’une œuvre romanesque que cet éclairage ne rend pas moins mystérieuse.
mardi 9 décembre 2008
Davidson, vainqueur par chaos
Juste être un homme, Craig Davidson - Éditions Albin Michel
Traduit de l'anglais (Canada) par Anna Wicke
Critique parue dans Le Magazine des Livres, n° 12, octobre/novembre 2008
Encore sous le choc du crochet que nous asséna Craig Davidson avec Un goût de rouille et d’os (cf. le Magazine des Livres n° 3, mars/avril 2007), où il s’imposait d’emblée comme un nouvelliste aussi précis que brutal, j’étais décidé à faire preuve d’une certaine prudence pour aborder son nouveau livre (et premier roman), et à me protéger des séductions d’une mécanique rouée, immédiatement visuelle, cherchant davantage confirmation d’une idiosyncrasie littéraire que d’un talent, déjà indiscutable, à créer de l’efficacité. À cette aune, les premières pages de Juste être un homme me laissèrent un peu sur ma faim. Rien à redire pourtant de bien fondamental mais, insidieusement, l’impression que l’auteur faisait ses offres, plus ou moins discrètes, à l’industrie cinématographique. La description des chairs broyées par les coups, ce « visage sans nom éclaté en deux, et les circonvolutions du cerveau que l’on aperçoit à travers un brillant halo de sang », « les combats à la soude caustique – avec nos poings enveloppés de grosse ficelle sur laquelle on a étalé un mélange de miel et de soude en poudre », le cliché un peu stalonien de ces mains mille fois cassées, « si fragiles que je me suis un jour fêlé le pouce simplement en ouvrant une bouteille de soda », toute cette maestria clinique me plongea en effet dans les univers parfois un peu complaisants de Chuck Palahniuk ou de Bret Easton Ellis (qui ne sont pas sans raison d’enthousiastes laudateurs de Davidson). Ce faisant, c’est surtout de moi-même, bon public et toujours d’accord pour le spectacle, que je me défiais. Car très vite l’on retrouve dans Juste être un homme ce qui motiva Un goût de rouille et d’os : l’inquiétude fascinée d’un écrivain d’abord soucieux de nous rapporter le plus cru de son temps, de s’attacher à sa part salie et à ce qui, à travers la déroute sociale, affecte la psyché.
Peut-on dire de Paul Harris et de Rob Tully, ces deux personnages aux vies si dissemblables mais dont les destins finiront par se résoudre dans le même drame, qu’ils sont des héros ? Oui, d’une certaine manière : ils luttent pour vivre, et surtout pour vivre selon eux-mêmes, suivant la voie que leur conscience édicte. C’est par le combat contre leurs propres corps que passera la lutte métaphysique, parce que le corps est le dernier sanctuaire, la dernière trace de ce qui nous appartient en propre, ce qui, dans le monde moderne, fait le plus sensation, et qu’il importe donc de réussir à pousser au bout de ses limites. Tant pis s’il faut pour cela bousculer ou piétiner le confort des héritages, des programmations sociales et des codes familiaux : l’homme moderne, s’il veut conserver un peu de son humanité, n’a plus guère le choix. Aussi peut-on en effet parler, comme le fait l’éditeur, d’un roman sur « l’identité masculine contemporaine. » Identité inquiète, malmenée, en partie désespérée, où ce n’est pas tant de virilité qu’il s’agit que de l’insigne satisfaction de pouvoir conduire son existence comme on mène sa barque, affrontant les préjugés ou l’infamie sociale comme le marin la tempête, comprenant qu’on ne surmonte la douleur qu’en la contournant. Davidson confirme dans ce deuxième livre que la vie, pour lui, c’est le combat. La chose est posée dans les toute premières pages, lorsqu’il énumère les trois « signes » qui attestent la présence d’un « vrai combattant » : « un certain calme, presque cadavérique », une manière de « serrer la main » de l’adversaire sans jamais tenter « de vous la broyer », et surtout, surtout, ce troisième trait distinctif : « Il vous demande de lui pardonner pour ce qui va suivre. » Le héros n’a pas grand-chose à voir avec le super héros : il attend moins de ses muscles que de son intelligence du monde. Le héros n’est pas celui qui a envie de se battre, mais celui qui ne s’en laisse pas le choix, qui s’y résout sans plaisir ni gloire, et qui achève le travail. C’est ce boxeur que la victoire rend mélancolique, ou que la blessure de l’autre afflige, et qui passe son chemin, poursuivant la lutte ailleurs, car cela seul est de sa compétence et lui permet de rester en vie. C’est un jeu, sans doute, mais un jeu vital. À ce titre la boxe n’est pas un sport, mais un enjeu. Clandestine, illégale, sans règle, elle n’est pas apologie de la violence mais mise à l’épreuve de sa propre humanité : « Dans certaines religions, c’était un péché, pour un homme, de mourir sans connaître le degré de souffrance qu’il était capable d’endurer. » Point de religion ou de religiosité ici, mais une tentation de l’absolu qui en dit long, en effet, sur le devenir de la masculinité, sur ce qu’elle doit (ou doit arracher) à ses pères, et sur le grand idéal d’une existence dont seule l’intégrité garantirait la qualité, et le mot.
jeudi 4 décembre 2008
Sublime ennui
Le ver dans la pomme, John Cheever - Editions Joëlle Losfeld
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Dominique Mainard
Critique parue dans Le Magazine des Livres, n° 12, octobre/novembre 2008
Le ver dans la pomme est de ces livres dont il serait aisé, et peut-être opportun, de dire le plus grand bien. Nous nous inscririons alors sans trop de risques dans les pas de John Updike, Saul Bellow, Raymond Carver, Vladimir Nabokov ou Philip Roth, pour ne citer que les plus illustres de tous ceux qui ont encensé John Cheever – et que la quatrième de couverture répertorie avec beaucoup d’obligeance… De fait, nous chercherions en vain quelque défaut que ce soit à ce recueil, et de manière générale à cet auteur, mort il y a vingt-cinq ans et objet d’un culte de son vivant même. Car voilà un écrivain qui a tout pour satisfaire un certain goût européen, ou disons une certaine esthétique européenne de la littérature. D’un genre d’élégance devenu plutôt rare, l’écriture de John Cheever s’attache à des univers un peu désuets, plutôt distingués, bourgeois, aristocratiques, volontiers romains, et les dissèque avec force détails et sans faute de goût, avec une distance et un humour aussi aérien que sardonique, d’esprit d’ailleurs bien plus british que typiquement américain. Bref, Cheever est un écrivain qui, s’il était davantage traduit et mieux connu, se verrait assez vite honorer en Europe du statut de classique, et cela d’autant plus qu’il manifeste, et revendique, un goût prononcé pour les paysages, les atmosphères, les invariants familiaux et psychologiques, et qu’il n’use d’aucun gadget ni ne tombe dans aucune facilité narrative. « Pourquoi est-ce que je préfère décrire des cloches d’église et des nuées d’hirondelles ? Est-ce puéril, est-ce une mentalité de carte de vœux, un refus saugrenu et efféminé de regarder les choses en face ? », fait-il dire à son personnage dans Les Bijoux des Cabot, nouvelle qui clôt ce recueil et s’y distingue.
Il y a donc quelque chose de délicieusement irréprochable dans ces nouvelles, dont la profonde intelligence, qui plus est, pourrait désamorcer le plus ombrageux des critiques. Le seul problème, qui n’est pas secondaire, est que l’on s’y ennuie ferme. C’est un ennui assez sublime, qui ne dispense pas du plaisir à prendre une bonne leçon de style, mais le fait est qu’à la longue, on cherche un peu désespérément un ressort autre que l’amusement de l’auteur à décortiquer ces mêmes et sempiternels univers familiaux et quotidiens, fût-ce pour mieux faire apparaître l’irréductible solitude de ceux qui n’y adhèrent pas naturellement. Sous couvert de quelque petite intrigue sans importance, l’écrivain ne cesse en fait de polir et d’ajuster son style. Lequel est assez magistral, en effet, mais cette excellence-là ne suffit pas toujours à nous dissuader de bâiller. Ecrites avec un goût prononcé pour la digression naturaliste et pour la circonvolution sociologique, excellemment traduites (mention spéciale à Dominique Mainard), ces nouvelles nous offrent donc un bon aperçu des univers et des visions de John Cheever, même si la compilation opérée ici relève parfois de l’insondable mosaïque. Enfin l’on ne peut pas ne pas évoquer cette manière, sans doute assez moderne, de laisser les histoires s’achever comme elles viennent, et cette façon un peu guindée de ne pas les clore. Certes cela désarçonne au début, mais cela finit aussi par devenir prévisible, et parfois un peu artificiel. Du coup l’on pensera à Raymond Carver, qui avait ce génie-là, mais chez qui on sentait que le souffle se brisait sur quelque chose d’époumoné, d’exténué et de viscéral qui, ici, finit par nous manquer.
mercredi 26 novembre 2008
Le roman du cerveau
La Chambre aux échos, Richard Powers - Editions du Cherche-Midi
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jean-Yves Pellegrin
Critique parue dans Le Magazine des Livres, n° 12, octobre/novembre 2008
C’est l’un des écrivains les plus complets et les plus brillants de sa génération. Un de ces écrivains comme les États-Unis se plaisent à en fabriquer, brassant les savoirs et embrassant le monde, portant attention aux couleurs du ciel autant qu’aux coulisses de l’univers. L’auteur d’un roman magistral, Le Temps où nous chantions, une bible pour ceux qui voudraient comprendre un peu mieux dans quel métal se conçoit et s’invente l’identité américaine. Un immense styliste, enfin, dont nous ne nous lassons pas d’admirer l’ingéniosité des formes et des constructions, l’ampleur et la précision des phrases, et cette intelligence du rythme dont je ne suis pas loin de penser, parfois, qu’elle pourrait bien avoir quelque chose de spécifiquement américain. Roman de l’Amérique, Le Temps où nous chantions se déployait sur fond d’histoire familiale et raciale : son lyrisme rencontrait le siècle ; dans La Chambre aux échos, ce n’est plus à l’histoire mais au cerveau des hommes que s’attache Richard Powers. Pas un roman intimiste, donc, mais plutôt un roman de l’intimité – celle du siège de nos pensées et de nos sensations.
Le livre s’ouvre sur une scène qui ne déplairait pas aux frères Coen. Nous empruntons une petite route du Nebraska, à la nuit tombée, au moment où des centaines de grues vont se poser « en flot continu » ; elles « convergent ici, comme de toute éternité, et tapissent la plaine humide. » L’on vient du monde entier pour admirer cette chorégraphie mythique : « Alors que l’obscurité tombe enfin, le monde rejoint ses commencements, ce crépuscule vieux de soixante millions d’années qui vit débuter cette migration. » C’est sur cette petite route, cette même nuit, que Mark Schluter va avoir son accident. Il en réchappera grâce à une intervention mystérieuse, celle d’un témoin anonyme qui prévient les secours et semble être celui qui a laissé sur sa table de chevet, à l’hôpital, un billet mystérieux. Au sortir du coma, Mark sera atteint du syndrome de Capgras, trouble psychiatrique par lequel le patient, qui distingue normalement les visages et les physionomies, est intimement convaincu, quoique tout lui prouve le contraire, que ses proches ont été remplacés, qu’ils ne sont en fait que des sosies. Ainsi de Karin, qu’il accuse d’usurper l’identité de sa vraie sœur. Démunie, celle-ci contacte Gerald Weber, neurologue fameux. L’histoire peut alors commencer, qui conduira ces trois-là aux extrémités de l’existence.
Il y a toujours dans les livres de Powers quelque chose du puzzle ou du meccano. La chose est d’ailleurs sans doute moins programmée qu’il y paraît, comme si l’auteur lui-même s’orientait en suivant les méandres de ses pensées naissantes et multiples. Le récit peut bien modifier son cours au gré de l’écriture, quelques diversions peuvent bien enrichir ou compliquer encore la perception générale que nous avons du décor, de ses soubassements, de ses tiraillements, l’impression finale, elle, demeure : celle d’avoir plongé très profond, d’avoir incorporé les personnages, d’en avoir épousé les doutes, les foucades, les perplexités, d’avoir été en accord avec leur temps propre. Chacun d’entre eux dégage quelque chose d’éminemment reconnaissable, et en même temps de très commun, ce quelque chose de balbutiant, d’incertain et d’imprudent sur lequel l’existence tâtonne. L’histoire des hommes, leur vie sociale, leurs convictions, leurs certitudes peuvent bien être ce qu’elles sont : ils n’en sont pas moins friables, hésitants, emmenés par la vie. C’est là peut-être qu’excelle Richard Powers, dans cette façon qu’il a d’habiter la fragilité qui nous constitue, et de mettre au jour les petites ressources dont nous usons pour la surmonter ou la dissimuler. Pour autant, l’immense talent de Richard Powers est difficile à cerner : il embrasse trop de choses avec trop d’envergure. En renversant son sujet, en mettant la focale sur le cerveau et le désordre affectif des humains plutôt que sur les mouvements souterrains de l’Histoire, il n’en a pas moins écrit une fresque époustouflante sur l’humanité. Et s’il faut absolument dégager un sujet, s’il faut absolument essayer de dire de quoi il s’agit, au fond, dans ce livre-ci, je dirais que c’est un roman sur l’étrangeté fondamentale que nous inspirent nos propres existences, sur le sentiment névrotique que suscite notre impuissance, même relative, à tirer les ficelles de notre destin. Nous ne reconnaissons pas toujours les autres, ni la société où nous vivons, mais nous ne nous reconnaissons pas toujours nous-mêmes. Roman du libre arbitre malmené, donc, de l’identité improbable, peut-être du chaos primordial dont nous sommes faits, La Chambre aux échos, tout en s’arc-boutant à un substrat scientifique très documenté (presque trop, parfois), combine avec empathie et virtuosité le bonheur du grand roman total, la rugosité du thriller neurologique et la liberté jouissive de la réflexion métaphysique. Étrangement, c’est un livre dont on sort à la fois plus tourmenté et plus serein, le constat d’une certaine permanence humaine venant apaiser le perpétuel spectacle de nos errances. Paradoxe que l’on ne peut guère éprouver qu’à la lecture d’un chef-d’œuvre.
mardi 23 septembre 2008
Le Magazine des Livres, 12ème
En kiosque depuis hier, la douzième livraison du Magazine des Livres (octobre/novembre 2008).
Complicité étretataise oblige, j'en retiens un entretien sur le travail d'écriture avec Benoît Duteurtre, où j'ai d'ailleurs plaisir à retrouver un certain nombre de mes propres manières ou réflexes.
Un entretien aussi avec Didier Jacob sur ce qui l'anime - l'on peut à ce propos douter un peu de sa bonne foi lorsqu'il déclare : "J'attends toujours de pouvoir dire du bien du prochain Beigbeder ou du prochain Angot."
Quelques bonnes feuilles enfin (Oster, Duteurtre, Fleischer, Cohen, Jacob, Desforges, Miranda, Brami).
De mon côté, et un peu à distance de la rentrée littéraire, je recense surtout de la littérature américaine :
- Richard Powers, La Chambre aux échos, au Cherche-Midi
- John Cheever, Le ver dans la pomme, chez Joëlle Losfeld
- Craig Davidson, Juste être un homme, chez Albin
- Enfin, du côté français, Christian Estèbe, Le petit livre de septembre, aux éditions Finitude.
L'ensemble de ces critiques sera mis en ligne sur ce blog dans deux mois.
lundi 22 septembre 2008
Petit utilitaire du travail de deuil
L’année de la pensée magique, Joan Didion - Editions Grasset
Article paru dans La Presse Littéraire, n° 14, mars-avril-mai 2008
Je suis tout à fait prêt à admettre que je ne suis pas un bon lecteur : il peut m’arriver de passer à côté de certaines œuvres. Et c’est peut-être le cas ici, avec ce récit autobiographique de Joan Didion récemment couronné par le Médicis, qui suscite un engouement d’une unanimité que je m’explique mal. Sauf à ce qu’on accepte d’en considérer les possibles mauvaises raisons : le statut de son auteur (dont on lit un peu partout qu’elle est une icône et un quasi-mythe vivant), son âge (soixante-quatorze ans), son sujet (l’épreuve du deuil), et surtout sa douleur, consécutive à la double disparition de son mari, le scénariste, chroniqueur et romancier John Gregory Dunne, et de leur fille Quintana, trente-neuf ans. Autant de raisons qui n’ont donc pas grand-chose à voir avec la littérature, mais qui, par l’effet bien compris d’une élémentaire pudeur, peuvent inviter à la retenue, voire à une certaine bonté. Disant cela, je ne dis pas que L’année de la pensée magique est un mauvais livre – ce serait un peu exagéré. Je suggère seulement que la critique a pu baisser sa garde devant un sujet et un auteur dont, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, donc, on n’ose peut-être pas entreprendre l’exégèse critique. Il faudrait d’ailleurs se demander si cette réserve ne pourrait pas s’appliquer aux tendances actuelles d’une critique qui n’a plus parfois de littéraire que son désir de passer pour telle, obnubilée qu’elle est par le contexte des livres et ne parvenant alors qu’à rôder autour.
Rappelons donc en quelques mots qui est Joan Didion. Née à Sacramento en 1934 dans une famille d’origine alsacienne, fille d’un officier de l’armée de l’air, la jeune Joan fréquente les campus universitaires, notamment Berkeley, et commence comme journaliste au magazine Vogue. Pionnière de ce qu’on a pu appeler le « nouveau journalisme », elle publie un grand nombre d’enquêtes sur l’Amérique des sixties et des seventies, enquêtes qui font aujourd’hui référence. Des auteurs aussi réputés que Donna Tartt, Bret Easton Ellis ou Jay McInerney clament à qui veut l’entendre leur dette à son endroit. Et indiscutablement, elle a longtemps été en pointe dans le travail de sismographie de la modernité américaine, déstructurant au passage le mythe d’une Amérique californienne, vertueuse, moderne, paradisiaque et prophétique. Ce qui est annoncé comme son chef-d’œuvre romanesque, Maria avec et sans rien, publié en 1970, est traduit pour la première fois en France et paraît concomitamment à ce récit.
A certains égards, ce dernier est d’ailleurs touchant. Mais les qualités couramment décrites à propos du travail d’écriture de Joan Didion (concision, précision, distanciation, rejet des fioritures…) peuvent être ici diversement appréciées. Certes, il n’est pas anodin de lire le récit de cette femme déjà âgée dont le compagnon de vie meurt « le 30 décembre 2003, à neuf heures du soir », d’une attaque coronarienne « à la table de la salle à manger de notre appartement de New York. » On dira peut-être que la narration, très clinique, obéit à une des dimensions du travail du deuil, et à la volonté, consciente ou pas, de mettre à distance tout ce qui pourrait empêcher la vie de reprendre, non son cours normal, mais disons un certain cours. Mais ce qui est indiscutable d’un point de vue intime peut ne pas l’être dès lors qu’il s’agit de littérature. Autrement dit, on croit accéder à une certaine vérité factuelle et affective en retraçant de manière directe faits et affects, en en décrivant les conséquences immédiates sur sa propre psyché et en les contextualisant. Mais la contextualisation prend ici infiniment trop de place. Annoncé comme un grand livre sur le deuil, L’année de la pensée magique est bien trop ancré dans la réalité américaine contemporaine pour faire œuvre universelle. Ce que Joan Didion décrit, avec des mots dont on comprend qu’elle aime leur simplicité en ce qu’elle est censée renvoyer à l’immédiateté directe du deuil et de la douleur, relève davantage de sa relation aux obstacles qu’elle rencontre pour réinventer un quotidien sans l’autre, voire d’une sociologie du deuil, que de l’exploration de ladite douleur. Moyennant quoi, ce récit m’a franchement ennuyé. C’est dommage, parce que rien peut-être n’est aussi saisissant que le témoignage des menus instants de la vie lorsque celle-ci se trouve traumatisée de fond en comble, lorsque plus aucun geste ne trouve sa signification dès lors qu’il est réalisé sans l’autre – rédiger un chèque en son nom propre puisque celui du mari défunt ne doit plus apparaître « que sur les comptes de tutelle », acheter toujours « le même jambon chez Citarella », s’inquiéter du « nombre d’assiettes dont je vais avoir besoin pour le réveillon », se rendre au « rendez-vous annuel de décembre chez le dentiste » et finir par aller déjeuner, seule, « chez 3 Guys, sur Madison Avenue. » L’écriture est souvent molle, fade, mécanique, et à trop vouloir essuyer ce qui suinte, elle dit la souffrance comme une chose extérieure plutôt que comme une sensation des profondeurs. Pour ne rien dire de ce côté gorgée de bière delermienne, sans doute plus esthétique et moins nécessaire qu’il y paraît, dont je vois bien, ici ou là, qu’il soulève l’émotion, mais qui ne parvint qu’à assécher ma lecture et, ce qui est plus gênant encore, à me donner le sentiment d’une approche simplement fonctionnaliste du travail de deuil. Tout comme me gêne le nombre d’occurrences où Joan Didion cite les marques commerciales qu’elle affectionne, sans que l’on en comprenne jamais l’intérêt (sauf à décrire un mode de vie bourgeois), et dont on se dit au contraire que cela interdit toute immersion dans ce qu’un tel récit pourrait avoir d’irréductible. Aussi, dès la deuxième ligne de la première page de ce livre sur une intimité déchirée, ai-je été mal à l’aise de lire : « Le document Microsoft Word ("Notes sur changement.doc ») est daté du "20 mai 2004, 13h11", mais sans doute l’ai-je simplement ouvert ce jour-là puis sauvegardé par réflexe avant de le refermer. » Tout au long du récit, nous pourrons donc apprendre qu’elle possède « un peignoir élimé en tissu éponge, taille XL, acheté dans les années 1970 chez Richard Caroll à Bervely Hills », qu’elle se souvient d’un « T-shirt "Canyon Ranch" », qu’elle remplit des sacs de rangement de « baskets New Balance » ou de « caleçons de chez Brooks Brothers », qu’elle se rappelle l’année 1968, quand son mari la rejoignit pour « dîner ensemble, chez Ernie’s », avant qu’il prît « le vol de minuit de la compagnie PSA (Pacific Southwest Airlines), pour treize dollars » (et de préciser que « c’était l’époque, en Californie, où l’on pouvait faire Los Angeles-San Francisco ou Sacramento-San José pour vingt-six dollars l’aller-retour »), qu’elle portait, le jour de son mariage en 1964, « une robe courte en soie blanche que j’avais achetée chez Ransohoff’s à San Francisco le jour de l’assassinat de John Kennedy. » La liste (des commissions…) est longue.
Je me moque un peu, mais le récit ne parvient que rarement à s’oxygéner de cet envahissement par la situation sociologique, et donc d’une superficialité dommageable à un récit qui, s’il l’on conçoit qu’il ait pu ne pas vouloir user d’une formulation dramatique, n’en est pas moins né d’une tragédie personnelle. Cette impression de superficialité trouve encore à s’incarner dans cette manière un peu systématique de conclure chaque chapitre par une note qui, elle, tend à bouleverser le lecteur – grâce à un sens de l’ellipse affective qui, pour le coup, s’avère le plus souvent réussie. Toutefois, ces chutes viennent toujours en résolution d’un empilement de paragraphes cliniques, et l’on ne peut, là non plus, s’empêcher d’y voir un simple truc d’écrivain – la répétition dudit truc finissant par anéantir l’impression de bonne surprise. On entrerait pourtant volontiers dans les méandres de cette pensée qui cherche à s’enquérir d’elle-même pour survivre, et le livre réussit d’ailleurs à dire ce que subit un esprit vivant en butte à la rationalité, ou simplement en quête d’une verbalisation qui soit moins chaotique. C’est ici que Joan Didion touche juste : l’écriture, parce qu’on sent, malgré tout, ce qui la meut, ne devient belle que lorsqu’elle est hésitante. C’est vrai notamment de ce qui fait peut-être l’intérêt du livre : la réflexion rétrospective sur d’éventuels signes avant-coureurs de la mort. Cela ne suffit pas, hélas, et ce qui aurait pu constituer un récit renouvelé de l’approche du deuil ne dépasse en fait que très rarement le stade du simple témoignage.
lundi 18 août 2008
Partir, repartir
Côte Ouest, Paula Fox - Editions Joëlle Losfeld
Préface de Frederick Busch, traduction de Marie-Hélène Dumas
Critique parue dans Le Magazine des Livres, n° 9, mars/avril 2008
A certains égards, Paula Fox a bien quelque chose de français. C’est d’autant plus remarquable que le plaisir roboratif que j’éprouve à lire les Américains n’a d’égal que cette forme d’ennui, fût-il plaisant, qui m’accable parfois lorsque je m’attache à l’exquis ronronnement de notre littérature hexagonale. Ne voyez pas là une quelconque coquetterie anti-française, ou quelque flagornerie à destination des « maîtres du monde », mais le fait est que la littérature américaine a sa manière bien à elle de digérer l’épopée humaine, et que cette manière me semble incommensurablement plus flamboyante que le tropisme intimiste plus ou moins assumé de notre hexagone. Or si j’insiste sur la francité (imaginaire) de Paula Fox, c’est parce que l’écrivain me semble parfois adossé au meilleur des lettres françaises ; dans sa préface, Frederick Busch suggère d’ailleurs que l’héroïne de ce roman-ci éprouve quelque chose de l’ordre de la « nausée » sartrienne. Ainsi trouve-t-on dans ses œuvres une attention de tous les instants aux émois de l’individu, un attachement instinctif à la zone d’ombre, une aisance à plonger dans l’Etre et à en révéler les ressorts enfouis, toutes choses que, à tort ou à raison, j’attribue souvent, mais sans exclusivité, à une certaine littérature française. Lisant Paula Fox, il m’arrive d’ailleurs de penser à Dominique Mainard (mais je devrais plutôt écrire l’inverse), laquelle, et ce n’est évidemment pas un hasard, est également éditée chez Joëlle Losfeld. Les deux écrivains font en effet état d’une même obsession pour les traumas de l’enfance et témoignent d’une semblable douceur, douceur qui est surtout l’indice d’un malaise, le paravent pudique mais insuffisant à la douleur et à la violence des mondes. Les distingue toutefois l’attrait vers l’irréalité, ou la surréalité, qui est la patte de Dominique Mainard, quand tout, dans la littérature de Paula Fox, nous ramène, et s’il le faut par la force, à une réalité très cruellement terrienne. Dans les deux cas pourtant, nous sommes proches des contes moraux, des légendes, des histoires – comme les enfants disent aimer qu’on leur en raconte. L’impression de « classicisme » est cependant plus dense, et évidente, chez Paula Fox, fruit sans doute d’une fluidité sans accrocs, d’un acharnement dans l’usage du verbe juste, d’une syntaxe tellement parfaite que l’on pourrait la donner en dictée dans nos collèges, mais plus encore d’un incomparable talent à embrasser une totalité sociale. Car, et j’y reviens, Paula Fox est américaine. Dans la littérature française, la psychologie est souvent affective, sourde, relationnelle, généalogique ou familiale. Cela a donné, cela donne, beaucoup de très beaux livres, et quelques chef-d’œuvres. Chez Fox, comme chez nombre d’écrivains américains, et sans rien omettre de ce que j’appellerai, pour faire vite, sa part française, la psychologie est instinctivement sociale. C’est pourquoi la modernité du roman américain nous apparaît souvent de manière plus immédiate, qu’on la sent toujours apte à se pénétrer de la réalité du monde sans autre souci que de la malaxer pour en faire un objet de littérature universelle. Ce talent-là est d’autant plus massif que Paula Fox ne nous parle jamais, ou si peu, du monde, mais toujours d’infimes destins aux ancrages fatals, de personnages dont on comprend dès les premières lignes que leur devenir est borné, que leur place dans le monde s’est à jamais décidée dans une histoire qui les a précédés et qui ne peut faire d’eux que des « personnages désespérés. »
Paru aux États-Unis en 1972, Côte Ouest est le troisième roman de Paula Fox, dont Joëlle Losfeld poursuit la traduction méthodique de l’oeuvre. Il raconte l’histoire d’Annie Gianfala, jeune fille de dix-huit ans à peine qui s’en va, par tempérament autant que par nécessité, à la rencontre de l’Ouest, abandonnée par un père plus ou moins habité par l’alcool. Non tant pour en faire la conquête que pour tâcher d’y trouver une sorte d’état d’innocence. A l’aube de la Deuxième Guerre mondiale, son périple la conduira auprès d’êtres à la fois ambitieux et perdus, superficiels et perclus d’idéaux, aspirant aux libertés mais parties prenantes de leurs propres aliénations, et dont beaucoup connaissent leurs premiers engouements politiques via le Parti – entendez le parti communiste. Ceux-là fascinent Annie sans qu’elle puisse jamais les comprendre tout à fait : « Elle comprit, ou plutôt sentit, qu’elle était au milieu de gens qui voyaient le monde dans lequel elle errait inquiète, perdue, comme un univers rempli de sens, de catégories, d’explications leur permettant de savoir d’où leurs pensées venaient. » Annie est un cœur trop simple et une âme trop troublée pour s’aventurer vers la moindre certitude. Elle n’est maladroite que parce que le monde la submerge. Ceux vers qui elle va se trouvent chaque fois désarmés par l’insistance de l’enfance en elle, son refus viscéral (sitôt interprété comme une infirmité) de mettre la bonne distance entre elle et le monde. Leur implication dans la vie est raisonnée, sa manière à elle de s’y jeter et de s’en débrouiller apparaît presque pathologique. Sans le sou, habitant de chambre en chambre, s’offrant au moindre travail qui lui permettra de manger le soir, elle n’est disponible qu’à la survie, mais regarde le monde s’ébrouer avec des yeux gourmands. Peu à peu elle s’endurcit, prend confiance, connaît les joies simples du corps et des querelles, de l’alcool et des grands sentiments. Mais sait aussi se méfier des amitiés proclamées, faire le tri entre le vrai et le juste, l’honnête et le sincère. Elle possède les bons réflexes pour vivre, prendre des décisions, même si, au fond, elle ne sait toujours pas ce qu’elle veut. « Il lui semblait que, chaque fois qu’elle quittait un endroit, elle tirait derrière elle une traîne de débris : promesses brisées, attentes déçues qu’elle avait suscitées sans le vouloir. Qu’y avait-il en elle d’exceptionnel ? Qui dépassât les circonstances particulières de son histoire personnelle, qu’elle détournait avec humour dans l’unique but d’attirer l’attention, celle de n’importe qui ? »
« Personne n’a le droit de revendiquer une innocence libre de tout engagement, voilà ce dont Miss Fox semble prévenir son héroïne », remarque Frederick Busch, rappelant au passage que « nous sommes dans l’obligation d’évaluer ce que nous rencontrons. » A cette obligation, Annie aura appris à se plier ; c’est ce qui la rend libre de prendre ses décisions lorsque, à nouveau, il faut fuir.
dimanche 4 mai 2008
Gris outre-atlantique
Vous n’êtes pas seul ici, Adam Haslett, éditions de l’Olivier
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Pierre Aoustin
Critique parue dans Esprit Critique - Newsletter de la Fondation Jean-Jaurès - n° 51, mars 2005
Qu’éprouvons-nous en refermant un livre ? Une latence, une suspension, la résolution d’un espace que nous avons ouvert et qui se clôt d’un coup, entraînant avec elle le sentiment de la plénitude comme la sensation de l’inassouvissement, la satisfaction du tout comme la frustration de le savoir borné. Les mots lus ne peuvent soudainement plus se résoudre que dans le silence et, pour un temps relativement bref, il nous est donné de pouvoir vivre un silence de l’intérieur, intérieur que nous avons certes habité avec un fort sentiment d’intimité, mais qui, d’une certaine manière, n’est pas le nôtre. Le silence peut toutefois s’emplir de mots isolés et pour ainsi dire informulés, sur le fil des tropismes de Nathalie Sarraute : sans même que ayions voulu les faire advenir, surgissent de notre conscience encore sous le choc quelques mots, le plus souvent simples, abstraits, génériques, qui font pour nous un travail d’intégration de la lecture. Sans doute cherchons-nous alors, sans même le savoir, à tirer au clair ce que nous avons lu, et, mutatis mutandis, à en dégager la morale, l’axiome ou le secret. Et puis, plus rarement, il peut y avoir des couleurs. Or si je cherche à retrouver l’état dans lequel m’a laissé la lecture de Vous n’êtes pas seul ici, en surplomb des mots épars qui me viennent, tous justes mais tous incomplets, c’est une couleur qui s’impose, couleur dont aucune nuance, et dieu sait pourtant s’il y en a, n’altère jamais l’essence de la dominante grise. Qu’il s’agisse ici de Nouvelles n’est sans doute pas étranger à cette impression. Le roman dessine un paysage où saillent les contrastes, les quiproquos, les nuances et les atténuations, les embardées et les violences, pour se clore sur un sentiment qui, à tort ou à raison, englobe l’intégralité du livre et de son propos. Le recueil de Nouvelles enclôt l’espace autant qu’il réduit les possibilités d’en façonner ou d’en modifier les reliefs. La succession d’univers disjoints accentue et précise le lien entre eux, à tel point que l’on peut bien tout oublier des histoires sans jamais rien perdre de ce qui les unit : un recueil réussi est autant un recueil dont sourd un climat particulier qu’un recueil d’histoires réussies. À cette aune, et c’est un fait unique dans l’histoire de la littérature américaine, il n’est pas étonnant que ce premier livre d’Adam Haslett ait déjà figuré parmi les finalistes du National Book Award et du Prix Pulitzer.
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Ceux que désespère l’Amérique feraient bien parfois de se pencher un peu sur sa littérature. Loin d’être le pays sans histoire et sans culture que d’aucuns se complaisent à dépeindre, il est frappant au contraire de constater à quel point sa fabrique littéraire est pénétrée par l’histoire, la géographie, les mentalités américaines. Le plus étrange pourtant est que cette perception très vive de la sensibilité locale va souvent de pair avec une pénétration très profonde et très dense de l’individu humain. Les phosphorescences triomphales d’une certaine Amérique, la débauche de lumière et de clinquant dans la complaisance de laquelle certains de ses hérauts la revêtent parfois, la griserie de pacotille qui caractérise tout un pan de son étant médiatique, nous masquent une réalité autrement plus terne, plus déprimée, plus profonde en tout cas que ce qui nous est donné à voir. L’horizon bleuté de l’être américain se confond avec le gris sceptique et terrien. M’opposera-t-on le succès, des deux côtés de l’Atlantique, d’un Bret Easton Ellis (American Psycho, Glamorama) ? Mais précisément : Bret Easton Ellis est le représentant d’une minorité, rebelle assurément, mais fondamentalement intégrée, dépravée car mondaine – et réciproquement –, muscadine, nihiliste et jet-setteuse. Si Quentin Tarentino surfe au cinéma avec le succès que l’on sait sur cette vague, Joel et Ethan Cohen n’en sont pas moins éminemment plus américains. Leurs films évoluent d’ailleurs dans une esthétique de l’entre-deux où la couleur n’est là que pour saillir dans la grisaille, coups d’éclat brutal ou miraculeux à travers un substrat américain dont la psyché ne rutile que dans les franges.
Les franges, telle est bien la terre, grasse et sèche si cela est possible, que laboure Adam Haslett. Pas les franges sociales auxquelles l’on pense spontanément : les franges de l’expérience intérieure, celles, précisément, de ces êtres presque sans histoire qui pourtant ne se sentent et ne sentiront jamais en adhérence avec la vie. Et de me souvenir de la chanson de Serge Reggiani : Il faut vivre / L’azur au-dessus comme un glaive / Prêt à trancher le fil qui nous retient debout / Il faut vivre partout dans la boue et le rêve / En aimant à la fois et le rêve et la boue. Chez Adam Haslett, le fil est souvent tranché. Rester debout relève de l’insoutenable effort, chaque être est condamné à l’amour du rêve et de la boue, bien certain pourtant que la boue emportera tout. Haslett s’attache seulement à éclairer cette brume qui enveloppe les êtres dépossédés de l’événement. C’est vrai de ce père qui ne sait plus converser avec son fils, ou de ce docteur qui parcourt des dizaines de kilomètres pour rencontrer sa patiente dépressive car il sait au fond de lui qu’il n’est devenu médecin que « pour organiser sa proximité involontaire avec la souffrance humaine ». C’est vrai aussi de ce jeune garçon qui tente d’éloigner la souffrance que lui causent le suicide de sa mère puis la mort accidentelle de son père en attirant à lui d’autres souffrances. C’est vrai encore de ce frère et de cette sœur qui n’en finissent et n’en finiront jamais de vivre ensemble dans l’attente impossible du retour toujours ajourné d’un ancien amant partagé. C’est vrai aussi de cet homme que la dépression suicide à petit feu et que les pas aléatoires mènent chez une vieille dame dont la vie accompagne les dernières vies d’un petit-fils que le psoriasis ronge à mort. Et encore de cet homme, dont nul dans son entourage ne sait qu’il mourra très prochainement du sida, confiant son sort inéluctable à une prostituée croisée au hasard de son chemin de hasard et ne faisant finalement qu’attendre sa fin en se contentant d’acquérir au cimetière un emplacement auprès de son père. Et de cet enfant à qui la vie ne sera plus jamais sereine puisque, comme son père, il voit par avance la mort de ceux qu’il aime. Et de cet homme qui consulte dans le train son dossier psychiatrique, ou de cet adolescent qui rend visite régulière à une femme soignée pour schizophrénie quand il ignore encore tout de la vie et des gestes de l’amour. Ce n’est pas tant la souffrance ou les chagrins ou la misère qui saisissent le lecteur, que ces ombres nébuleuses ondoyant comme des chimères autour des âmes, cette torpeur presque neurasthénique contre laquelle ils tentent bien de lutter mais au creux de laquelle pourtant ils semblent comme vouloir persister à se lover. Le gris est là, dans le halo filandreux qui enserre les existences et les ramène à quelques gestes de pilotage automatique, dans cette manière cendreuse qu’a la vie de se déployer comme par réflexe, sans qu’aucune forme de volonté ne vienne s’y attacher. Plus de déterminismes, presque plus de société, juste des monades éberluées toupillant au sein de galaxies effrayantes, quand les vents soufflent toujours trop fort et que l’air du large fait toujours trop peur. Or le grand tout social n’admet ces divergences ni ne peut s’expliquer leur présence : le progrès, la médecine, la psychiatrie, la démocratie, la domination des classes moyennes, le divertissement, l’ordre du monde social est comme tétanisé par ceux qui dévient des voies qu’il croyait avoir tracées pour tous. C’est ce qui sort du nombre qui pose problème, ce qui en sort alors que tout était fait pour que rien n’en sorte : il était prévu que tout s’ordonnât dans l’ordre clinique du social. Les personnages d’Adam Haslett, saisissants de douceur et de résignation, tous tellement attachants dans la perplexité olympienne de ce qui les accable, nous disent que c’est impossible : l’ordre social est un optimisme aussi aberrant que les autres.
Vous n’êtes pas seul ici est le livre de l’insoutenable tendresse de l’être. Pudique, retenue, délicate, elliptique, empathique, l’écriture d’Adam Haslett cueille l’individu au plus profond de ses carences mais aussi au plus incertain de son être. Plus rien ne scintille jamais, hormis les éclats d’une humanité qui s’acharne à se briser d’elle-même lorsque les puissances extérieures n’y parviennent pas. Adam Haslett rejoint avec ce premier recueil les meilleurs écrivains américains de sa génération, Jonathan Franzen, Rick Moody, Jonathan Safran Foer, Brady Udall et les autres. Il le fait en usant d’une tendresse étrange, presque maladive, qui n’appartient qu’à lui. Et nous refermons le livre des existences qui se brisent, et reste ce gris hors duquel toute autre couleur semble terne.
mardi 8 avril 2008
Figure de l'humain
Histoire de Lisey, Stephen King – Editions Albin Michel
Critique parue dans Le Magazine des Livres, n° 8, janvier/février 2008
Il est toujours profitable d’aller s’égarer sur des chemins de traverse. On dira sans doute que Stephen King, best-seller planétaire et plusieurs dizaines de fois millionnaire, n’est pas à proprement parler le héraut de l’underground. Dans le champ sacré de la littérature, toutefois, il n’est pas rare que son nom, et l’œuvre qui y est associée, soient passés sous silence, au point parfois de friser l’excommunication. Autodidacte, populaire, indifférent à la coterie des auriculaires dressés et des bouches en cul-de-poule, et la raillant plus souvent qu’à son tour, entrepreneur de spectacle ou graphomane parvenu, d’aucuns croient clore l’examen critique en le peignant sous les traits d’un nouveau riche qui aurait investi dans un sous-genre lucratif pour adolescents psychotiques et conséquemment frustrés d’une destinée à la hauteur de leur lyrisme inassouvi. Mais il est vrai que cette question du genre a toujours taraudé les beaux esprits – moyennant quoi, il n’est pas rare que l’on attende le trépas d’un écrivain pour lui reconnaître enfin quelques mérites strictement littéraires, quand ce n’est pas une forme de génie.
Ce préambule n’induit pas que je sois un inconditionnel de Stephen King, dont je suis bien loin de connaître toute l’œuvre, et dont la puissance roborative de la narration ne suffira jamais à me consoler d’une certaine routine stylistique. Mais j’admire chez lui l’intarissable liberté dont il fait preuve dans son rapport à l’écriture et à la langue, fruit d’une longue pratique qui trouva naissance dans l’enfance, d’une aisance à se jouer des registres et des temporalités, d’une intelligence très aigue des situations, et d’une passion de toujours pour les bonnes histoires. Pour ne rien dire d’une précision descriptive dont on comprend qu’elle le conduise régulièrement au cinéma ; à le lire, on se dit d’ailleurs qu’un réalisateur ne doit plus avoir grand-chose à faire pour l’adapter, tant tout est dit, écrit, décrit, le moindre mouvement faisant l’objet d’une analyse plus serrée que le nœud du pendu, aucun gros plan n’évacuant jamais l’arrière-plan, et l’écriture étant à ce point ingénieuse qu’elle permet d’embrasser dans une même séquence jusqu’au moindre rictus du dernier des figurants. Outre les recettes escomptées, c’est peut-être ce qui rend tout livre de King si attrayant pour le cinéma : chaque plan y est une totalité. On tire toujours King vers l’horreur ou le fantastique. Or je vois en lui un conteur plutôt qu’un manipulateur de sensations fortes, un révélateur d’émotions primitives davantage qu’un accoucheur de fantasmes. Aussi est-il inique, à tout le moins abusif, de nouer des adaptations avec autant de grosses ficelles horrifiques, quand l’arrière-monde où il s’est domicilié dévoile surtout un territoire d’onirisme, discret, secret, à certains égards poétique. Autrement dit, qu’il s’y prête parfois de bonne grâce n’interdit pas de voir dans ses récits autre chose, et en tout cas bien plus, que le véhicule d’un gore acnéique bon marché. A la limite, on pourrait lire Stephen King avec la même candeur qui nous fit dévorer Jules Verne, pour peu qu’on accepte de considérer ses livres comme des romans où l’aventure serait d’abord intérieure.
C’est vrai spécialement de ce livre-ci, où le romancier tisse une histoire dont on ne saurait douter de la résonance intime. Sous le prétexte du deuil de Lisey, veuve encore jeune de Scott Landon, un écrivain à succès oeuvrant dans un registre assez proche de l’auteur, Histoire de Lisey est tout autant un hommage rendu à son épouse dédicataire et à la complicité amoureuse, une chronique douloureuse sur les territoires de l’enfance et une réflexion sur le deuil – d’ailleurs plus profonde et touchante que certains écrits a priori plus autorisés – qu’une histoire haletante où rôdent les ressorts habituels de la violence, de la vengeance, de la convoitise, des secrets de famille et autres désordres du mental, et où la tension s’accroche en permanence à des frontières sans cesse estompées. L’estompement en question n’a d’ailleurs rien de gratuit : ce qui s’estompe dans le deuil, c’est le sentiment de réalité de la vie. On se parle à soi-même et l’on entend la voix du mari défunt : seule la sensation est réelle, mais au fond elle seule importe, puisque la sensation dit plus que ce que nous éprouvons. Lisey navigue à vue entre ces deux territoires inviolables que sont l’instinct de survie, ici, maintenant, et la réminiscence des mortes époques, incessante, prolixe, à tout moment du jour ou de la nuit, dans les lieux qu’elle traverse comme au plus noir des songes nocturnes. King excelle à nous faire entendre cette petite voix qui fait de nous des êtres schizoïdes, taraudés par un inexpugnable sentiment d’étrangeté. La normalité des jours court sur nous au point d’instituer nos pensées en réflexes et nos gestes en mouvements. C’est au croisement de ce qui nous dépasse et de ce qui nous appartient en propre que prend naissance la figure individuelle, c’est-à-dire armée de désirs, de maîtrise, de fantasme destinal et d’âpreté au combat, là aussi que les frontières sur lesquelles nous asseyons nos existences finissent par se chevaucher – ou s’estomper, donc. C’est cet entre-deux qui incite certains à tirer King vers le fantastique ; mais il ne serait pas moins fondé de s’arrimer aux ressorts d’un onirisme qui, dans la brutalité de ses manifestations, n’est autre qu’une figure de l’humain.
