- Marc Villemain -

Cyclothymies, fluctuations, paradoxes et autres angoisses...

mercredi 11 février 2009

Ici et maintenant, les Gentils

Nous sommes très choqués de voir l'électorat israélien poursuivre sa mue vers la droite, années après années. Nous commettons d'assez beaux communiqués pour témoigner de notre sentiment d'alarme et inviter ces pauvres gens à revenir à la raison. Nous voulons dire et porter tout ensemble notre sionisme de cœur et notre dette historique envers nos amis arabes, notre haine de la guerre et notre refus d'abdiquer devant la force. Qu'on se le dise : si les méchants continuent, Israël finira par nous faire regretter d'avoir chanté sa création. Nous sommes des humanistes. Nous sommes en paix et nous prêchons la paix.

Posté par marc_villemain à 18:12 - Le monde comme il va (ou pas...) - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

mercredi 19 novembre 2008

De mon silence

D'aucuns, lecteurs fidèles ou simplement vigilants, s'étonneront peut-être de mon silence, à l'heure où pourraient se jouer, non seulement l'avenir du parti socialiste tel que nous le connaissons depuis trente-cinq ans (et tel que j'y ai, naguère, milité), mais la remise à plat du paysage idéologique français, voire européen.

L'explication par la lassitude, dont je ne saurais nier qu'elle possède bien des fondements, n'en serait pas moins insuffisante - et, selon l'angle d'où l'on se place, en partie injuste. S'il est vrai que ce qui semble mouvoir la vie politique française, et la manière même dont elle se meut, peuvent à l'occasion m'affliger ou me faire sourire, en tout cas me décourager, cette force à l'oeuvre n'en prend pas moins son sens dans l'évolution générale du monde. La lassitude est chose normale : aucun citoyen ne peut décemment se sentir obligé de porter intérêt à ce qui  ne lui apparaît plus que comme un spectacle assez vain, et souvent vulgaire, en plus d'être parfaitement prévisible. Le champ politique ne nous renvoie plus guère qu'une onde d'hystéries cumulatives, faites d'arrangements permanents avec l'histoire et d'augustes certitudes bien réparties : de cela seul, il serait légitime, en tout cas excusable, de se sentir las. Toujours est-il que je ne trouve au fond aucun motif de réjouissance à ce que le champ politique ne suscite plus chez moi autre chose qu'un vague mouvement d'ironie ou de dégoût.

Toute personne qui prêt attention, non seulement à la politique, mais à l'évolution de l'humanité, se retrouve au coeur de trois tentations, qu'il faut tout à la fois et paradoxalement savoir entretenir et éviter.
- La tentation de la nostalgie :
non en raison de ce type de croyance, peu conséquent, qui pourrait conduire à considérer que c'était mieux avant, mais parce que les mouvements politiques contemporains semblent de très piètres héritiers de l'histoire, ce qui les conduit à voir patiner leurs doctrines. L'histoire en effet ne sert plus qu'à cautionner le présent, et l'on n'en use plus que comme d'un impensé fonctionnel dont on manipule les symboles à la seule fin de se placer soi-même dans l'histoire. Cette tentation de la nostalgie, qui ne manque ni d'attraits, ni de ressorts, induit toutefois une forme assez mécanique d'impuissance au présent.
- La seconde tentation est celle de la radicalité, qui fait écho à la précédente et obéit au même sentiment déçu, à la même insatisfaction que procure un présent également étouffant et creux. Elle a pour avantage de secouer les inerties et d'obliger aux remises en question, mais, par indifférence relative au passé, et d'une certaine manière au réel, court le risque de l'échec permanent en s'abonnant à l'impossibilité d'entraîner suffisamment d'adhésion à ses causes ou à ses méthodes.
- Enfin il y a ce que je désignerai par la tentation de la raison, qui induit une rationalisation de l'idée de gouvernance, comme on le voit à l'oeuvre un peu partout, les véritables dirigeants (ou décideurs) étant les experts anonymes et les techniciens de haut vol qui foisonnent dans toute collectivité publique : leur but, mieux : leur mission, se résume à une veille constante afin d'organiser l'adaptation permanente à un système donné.

Tout  cela est bien sûr très schématique, mais il est certain, toutefois, que les forces politiques françaises ont à gérer en leur sein ces multiples tentations, également inopérantes quand elles sont investies séparément, sans doute plus judicieuses dès lors qu'elles sont acceptées et pensées conjointement. Pour revenir à ce qui me fournit l'occasion de ce propos, les différents courants du parti socialiste, auquel on peut adjoindre quelques-unes de ses petites forces d'appoint, se sont longtemps organisés autour de ces trois paradigmes, et continuent peu ou prou à le faire.

Nous ne rencontrerions donc que le changement dans la continuité - même si je ne peux m'empêcher de penser que tout cela se joue tout de même un cran en-dessous de ce que nous avons pu connaître dans le passé. Mon désinvestissement, presque total aujourd'hui, obéirait donc à des mobiles plus personnels. Je ne me satisfais pas, pourtant, de cette impression, récurrente, que toute ingérence du champ politique dans la pensée finit par la salir. Mais si je veux bien m'accuser de tous les torts et de toutes les démissions, je ne peux m'empêcher de déplorer l'état assez pitoyable du discours politique contemporain, que ne contribue pas à améliorer l'arrivée de nouveaux militants, dont on nous dit dans un souffle de béatitude extasiée qu'ils sont plus jeunes, plus énergiques, plus déterminés,  plus mobiles et plus ouverts que jamais, mais dont on peut tout aussi bien penser qu'ils sont moins instruits, moins lucides, moins soucieux des temps humains, de l'histoire et du monde, spécialement dans le cas de ceux qui, adeptes d'une manifestation à peine réactualisée du renouveau charismatique, disent vouloir rallumer tous les soleils, toutes les étoiles du ciel. Dans le meilleur des cas, l'enthousiasme de cette génération montante retombera comme un soufflet lorsqu'elle se heurtera au plafond et comprendra qu'on a beau monter et monter encore, le ciel nous demeurera toujours inaccessible. On fabrique ici, en dépit des apparences contraires, une génération de cyniques.

Le spectacle socialiste a donc des odeurs de vieille soupe à l'oignon. Soit. Ce n'est pas grave, on l'a déjà vu, et cela passera. Ce n'est en tout cas pas suffisant en soi pour se détacher de ce qui se joue ; il suffit de ne pas y prêter plus d'attention qu'il n'en faut. Ce qui inquiète, pourtant, et qui de facto m'éloigne plus encore de ce mouvement, c'est l'audience proprement régressive d'une rhétorique qui confond sciemment la morale et la politique et se joue d'aspirations spirituelles informulées au niveau individuel à la seule fin de combler un désarroi doctrinal et de s'enchaîner à un mouvement de foule. On ne dira d'ailleurs jamais assez combien la complaisance des médias, loin de conforter la légitimité de l'action politique, la discrédite au contraire, et pour longtemps.

Au fond, je reste persuadé qu'a de l'avenir politique celui ou celle qui en reviendra à quelques fondamentaux. Il ne s'agit pas tant de renouveler des têtes, ou d'exhiber une quelconque diversité, ou de bousculer les organigrammes internes, ou de prôner une nouvelle façon (laquelle ?) de faire de la politique, mais de recoudre le fil de la pensée. Or il ne saurait y avoir de pensée politique conséquente sans un substrat culturel qui ne se contente pas d'enthousiasme pour la nouveauté et de dévotion à la masse, toutes choses dont nous découvrons les socialistes obnubilés, et alors que nous attendons toujours de leur part une quelconque charpente doctrinale sur leur vision des relations internationales, de la culture, de la justice ou de l'économie.

Mon silence n'est donc qu'un retrait, à la fois volontaire et contraint. L'âge aidant et le temps passant, je ne vois pas bien ce qui pourrait m'en faire sortir, même s'il est vrai que l'histoire a des raisons que la raison ignore. Je sais en tout cas que la désignation d'un nouveau Premier secrétaire ne devrait pas y changer grand-chose.

Posté par marc_villemain à 13:07 - Le monde comme il va (ou pas...) - Commentaires [9] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : ,

mercredi 27 août 2008

Abkahzie, Ossétie : à qui le (re)tour ?

La Russie de Medvedev, poutinienne en diable, vient donc de donner une leçon de realpolitik à l'Occident. Leçon qui pourrait avoir tous les attributs du cas d'école :

- présence militaire au long cours et pression aux abords d'un territoire national perclus de mouvements séparatistes - la Géorgie ;
- riposte immédiate à une initiative militaire géorgienne dans ses territoires séparatistes ;
- cessez-le-feu (le plan Sarkozy-Medvedev) inespéré pour la Russie, puisque ne comprenant aucune mention à l'intégrité territoriale géorgienne
 ;
- mépris du cessez-le-feu et de l'accord, et installation plus ou moins provisoire de l'armée sur les territoires incriminés ;
- reconnaissance de l'indépendance abkhaze et ossétienne.

Tout cela en deux semaines. Les experts apprécieront le savoir-faire des Russes. Et subsidiairement de leur nouveau président, Dmitri Medvedev, dont le moins que l'on puisse dire est qu'il ne suit pas vraiment la voie qu'il avait tracée pour être élu, en mars dernier, avec plus de 70 % des  suffrages. Il est vrai que Vladimir Poutine avait prévenu, quelques heures après l'élection : Medvedev "n'est pas moins russe nationaliste que moi, dans le bon sens du terme. C'est un patriote qui défendra les intérêts de la Russie sur le plan international."

Nous avions souligné, dans un message précédent, la vacuité du plan concocté par Nicolas Sarkozy et co-rédigé par Dmitri Medvedev. L'échec du président français est donc total, comme le redoutaient de nombreux spécialistes. Pire : il n'est pas illégitime de penser que ce plan, muet sur l'intégrité du territoire géorgien, conjugué aux propos du président français sur le droit de la Russie à "défendre les intérêts des russophones", aura encouragé les Russes dans leur action, au bas mot les aura libérés de toute réserve.

Des commentateurs, mais aussi Medvedev lui-même (qui dit ne pas en "avoir peur"), évoquent un retour à la guerre froide. Ce ne sont là que des rodomontades, manière assez classique de montrer les muscles et de poursuivre sur le registre d'une provocation qui tétanise l'Occident. L'idée en effet me semble saugrenue, mais plus encore parfaitement irréaliste : la Russie de 2008 n'est pas l'Union Soviétique, elle n'en a aucun des moyens géopolitiques, économiques ou humains. Cela n'enlève rien à son ambition : retrouver une suprématie impériale dans sa géographie historique - cet introuvable "étranger proche." Ambition très improbable, mais suffisamment ardente pour créer un climat d'insécurité militaire comme on n'en avait pas connu depuis longtemps. Ainsi les réactions des pays baltes, de la Pologne, et davantage encore de l'Ukraine, compréhensibles à maints égards, ne peuvent laisser d'inquiéter. Ne serait-ce que parce qu'un différent militaire entre la Russie et l'Ukraine aurait évidemment une tout autre portée qu'entre la Russie et la petite Géorgie.
Ce qui déroute enfin, et qui, en effet, nous ramène à des temps plus anciens, c'est le changement de ton de la Russie, cette impression qu'elle dit en substance ne plus vouloir se soucier désormais des déclarations et des menaces de l'Occident, cette nouvelle affirmation d'elle-même, non en tant que membre de la communauté internationale, mais en tant qu'acteur indépendant et auto-suffisant. Medvedev a sans doute en tête, à plus ou moins longue échéance, d'approfondir les politiques de coopération avec l'Europe et les États-Unis - du moins est-il trop tôt pour penser le contraire. Son pari consiste sans doute à geler la situation et à parier sur le temps, autrement dit à faire en sorte que la Russie ait, de facto, repris pied dans le Caucase, avant de reprendre la politique de conciliation et de coopération qu'il afficha avant son élection. C'est ce jeu dialectique-là, pour classique qu'il soit, qui me semble lourd de menaces.

mardi 12 août 2008

D'Europe en Ossétie

Ce qui se joue entre la Géorgie et la Russie a ceci de passionnant, en sus d'être inquiétant, que ce conflit a toutes les caractéristiques d'un revival, quelque chose d'une piqûre de rappel d'un siècle, le vingtième, que nous aurions grand tort de considérer comme fini. Si l'historiographie a besoin de repères, et qu'à cette aune le 11 septembre peut en effet passer pour le signal (mais ni plus ni moins que le signal) de l'entrée dans le vingtième-et-unième siècle, nombre de conflits, en cours, sommeillants ou "gelés", constituent autant d'indices d'une structure géopolitique, idéologique et économique dont nous pourrions faire remonter bien des traits au dix-neuvième siècle, ce temps des nations, donc, dont l'état persistant du monde tend à laisser penser qu'il a certainement encore de très beaux jours devant lui.

Nous autres occidentaux, et spécialement européens, ne pouvons être que fascinés, que cela soit pour nous en réjouir ou pour nous en alarmer, par la persistance de l'Histoire en dehors de notre très sage Union. L'Europe est le produit d'une double idéologie (qui n'est ni sans intelligence, si sans légitimité, cela va sans dire) : le pragmatisme comme mode de résolution des conflits, la paix comme destin unanime. Moyennant quoi, toute dimension tragique dans la pratique de l'Histoire nous apparaît comme un signe d'arriération, et toute entreprise armée ou militaire comme un indice de barbarie. Il ne s'agit pas ici de faire l'éloge de l'utopie et de la guerre, mais de constater que nous aspirons, consciemment ou pas, et cela depuis la fin de la seconde guerre mondiale, voire, pour les plus pacifistes d'entre nous, de la première, à devenir des peuples a-historiques - présupposant par là que, là où il n'y a pas d'histoire, il y a la paix.

Aussi pouvons-nous le constater avec une troublante régularité depuis la dilution de la Yougoslavie : durant les premières heures d'un conflit, l'Europe demeure sans réaction. Faute de mieux, soit parce qu'on la sollicite, soit parce qu'elle-même cherche à imprimer sa marque, son premier réflexe est de temporiser. Vladimir Poutine (dont le moins que l'on puisse dire est qu'il n'a pas en Medvedev un contradicteur très obstiné...) s'était déjà envolé de Pékin quand Nicolas Sarkozy, président de l'Europe, applaudissait encore aux efforts des sportifs français - l'image est là, d'une rude évidence. Aussi le premier plan Sarkozy pour la résolution du conflit entre la Géorgie et la Russie était-il, en dépit de son succès très immédiat, particulièrement creux, foncièrement et idéologiquement vide de toute analyse comme de toute histoire. On peut le résumer d'un mot : Paix ! Voilà ce que la présidence française de l'Europe se proposait de faire, ici et maintenant, sans autre considération. A cette aune, Nicolas Sarkozy, s'il ne passera guère pour un visionnaire, pourra au moins, une fois n'est pas coutume, se faire passer pour un pacifiste. L'Europe, en la personne du président français, n'a pas agi autrement  que comme un conseil de classe qui décide de mettre un avertissement à deux élèves un peu turbulents. Bien sûr, tout le monde se réjouira que les belligérants acceptent de tenir leurs ardeurs et retenir leurs gâchettes - même si le mal est déjà fait puisque, en dépit du spectacle indécis de la concurrence des souffrances, l'on peut d'ores et déjà, de manière certaine, estimer à plusieurs milliers le nombre de victimes, morts ou blessés, sans rien dire des destructions matérielles et du nombre de personnes qui ont dû fuir dans les pires conditions, sans savoir ce qu'elles trouveront là où elles iront ni ce qu'elles retrouveront lorsqu'elles pourront rentrer.

Obtenir un cessez-le-feu n'est pas une sinécure pour autant, et constitue assurément un bon moyen d'envisager l'avenir des discussions. Mais c'est là que le bât blesse. Car le devenir de la Géorgie, de l'Ossétie (du sud comme du nord) et de l'Abkhazie, ne constitue qu'une petite partie de l'avenir des relations entre l'ex-Ouest et l'ex-Est. Nous en sommes peut-être là : la seconde guerre mondiale, puis l'écroulement de l'Union soviétique, puis le 11 septembre, ne semblent pas avoir affaibli le tropisme des peuples à se sentir d'Orient ou d'Occident. Le fantasme de Poutine n'est pas l'URSS, mais l'Empire des tsars. De la même manière, l'angoisse, même informulée,  de l'Europe et des États-Unis, est d'échouer à contenir ce qu'il reste de soviétique et d'impérial dans ces pays de l'Est qui persistent à se nourrir d'Histoire. En fonction des circonstances, la Chine et la Russie joueront alternativement le rôle de celui qui fait peur à l'avenir ; mais fondamentalement, c'est leur  rapport comparable au temps et à leurs origines, c'est leur insistance à faire passer l'honneur avant la paix, l'identité avant la société, qui nous tétanisent. D'une certaine manière, c'est leur romantisme qui laisse l'Europe interdite. Au nom de la paix, ou pour l'obtenir, nous nous résignons souvent à ce qui est - fût-ce en entérinant telle ou telle injustice géopolitique ; cette résignation (non nécessairement "munichoise") qui fonde la raison européenne, est sans doute étrangère à la vision du monde qui prévaut dans les empires russes et chinois, et qui les rend, sur tous les terrains, tellement offensifs - quitte, d'ailleurs, à s'affaiblir eux-mêmes à l'occasion.

L'avenir (très proche) identifiera des responsables, sans doute des coupables. Il est probable à cet égard que le peuple géorgien fasse payer très cher à au président Saakachvili l'inconséquence de son geste - mais il faudra alors expliquer ce geste, saisir combien il fut conditionné, encouragé par les bonnes paroles américaines autant que par les provocations très malignes des Russes. Imaginons un seul instant qu'un puissant mouvement indépendantiste, soutenu par telle grande puissance, et quelle que soit sa légitimité, sévisse aux frontières de la France, multipliant chaque jour les provocations, y compris armées : le pouvoir central resterait-il longtemps l'arme au pied ? Le geste de Saakachvili ressemble davantage à une faute qu'à une erreur ; cela ne le dispense pas de s'en expliquer, et justifie peut-être qu'il en paye politiquement le prix. Mais il serait en tout cas bien trop commode de faire peser sur lui les motifs et les mobiles du présent conflit. Car cette faute était inespérée pour la Russie : pas à proprement parler une divine surprise (on ne saurait être surpris par ce que l'on attend et/ou prépare), mais à tout le moins une parfaite opportunité de reprendre pied dans un Caucase auquel nul patriote russe ne peut sans doute se résigner.

Cette guerre-éclair porte en tout cas un éclairage saisissant sur l'Europe, dont les divisions sont ici plus que jamais marquées au sceau de l'histoire, comme en attestent les réactions, à mille égards bien compréhensibles, de la Pologne et des pays baltes. Voilà qui plaide, à nouveau, pour un approfondissement bien compris : sauf à imaginer que l'égalisation progressive des conditions sociales sur le continent suffise à son unité, la vérité est que l'on ne réagit pas également devant l'histoire selon qu'on est néerlandais ou espagnol, polonais ou français, et que nulle géopolitique européenne, que nul dessein européen, ne peuvent voir le jour sans qu'ait été préalablement fait le choix d'une histoire - donc d'une pratique.

mercredi 9 juillet 2008

Libération ou divine surprise ?

La libération d'Ingrid Bétancourt n'est pas un sujet, c'est entendu. Tout au plus peut-on s'agacer du spectacle auquel elle donne lieu, qui voit communier dans un même élan caritatif tous ceux que, d'ordinaire, rien ne parvient jamais à mettre d'accord. Mais il est connu que les gaulois querelleurs raffolent des trêves patriotiques. Quant à celle ou celui qui tenterait d'exister à travers cet événement dans notre paysage politique un peu dérisoire, il ou elle ne fera que se ridiculiser davantage - mais il est vrai qu'on peut en prendre l'habitude.

Mon propos, très bref, sera digressif. Je m'étonne simplement que la foi religieuse d'Ingrid Bétancourt, foi à laquelle nul ne peut rien trouver à redire, qui ne me gêne d'aucune manière et que je respecte d'instinct, ait trouvé matière à s'exprimer dans les enceintes du Parlement. En effet, la croix qu'elle arbore sur sa poitrine constitue ce que, naguère, le législateur désigna comme "signe religieux ostentatoire", et qu'à ce titre il bannit des édifices publics. Ce n'est pas la croix en elle-même qui me gêne, mais son exposition, ce qu'elle signifie et charrie. S'il arrive que quelques urticaires laïcistes peuvent, à moi aussi, me donner l'envie de me gratter, tant ils sont épidermiques et machinaux, m'irritent tout autant les petites libertés que la République prend avec les lois qu'elle a votées - et, en l'espèce, avec quelle solennité. Autrement dit, le bonheur de la nation n'aurait pas été moins total et moins sincère si nous n'avions pas à le mettre sur le compte de l'intervention divine, et si ladite intervention n'avait pas fait l'objet d'une publicité un peu grossière dans les lieux mêmes qui sont censés l'interdire. Dieu soit loué, Ingrid Bétancourt n'est ni scientologue, ni musulmane, ni juive, ni témoin de Jéhovah.

Posté par marc_villemain à 16:22 - Le monde comme il va (ou pas...) - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

mardi 3 juin 2008

Le passé relooké

Esquissant dans Le Monde "La véritable leçon à tirer de Mai 68", à savoir que "le communisme n'est pas caduc", Slavoj Zizek, dont les livres et la pensée ne peuvent laisser personne indifférent, écrit ceci : "La tâche essentielle du XXIè siècle sera de politiser - en les organisant et en les disciplinant - les masses destructurées des bidonvilles". Le plus important dans cette phrase se trouvant entre les tirets, on se dit que le communisme du XXIè siècle n'aura donc pas grand-chose de différent avec l'ancien.

Posté par marc_villemain à 12:26 - Le monde comme il va (ou pas...) - Commentaires [7] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

lundi 19 mai 2008

Demain, la politique

C'est ainsi, aujourd'hui, que la politique se fait :

  • Le journal LIBÉRATION fait sa Une du jour sur les 35 heures, dont le quotidien amorce une esquisse de début de commencement de bilan. A la suite de quoi, quelques heures plus tard, l'UMP, par la voix de son secrétaire général, demande le "démantèlement définitif" de cette disposition.

  • De son côté, LE PARISIEN se demande, également en Une, et à propos du RER A, "comment sortir de la galère." Illico presto et par voie de communiqué, le chef de file des élus UMP au conseil régional d'Ile-de-France, par ailleurs secrétaire d'État, demande à Jean-Paul Huchon, président dudit conseil, de "débloquer des moyens pour le RER A". Et qu'importe si, par ailleurs, le même chef de file se prononce presque systématiquement contre toute augmentation du budget francilien destiné à l'amélioration des transports collectifs.

Cela vaut-il seulement un commentaire ?
Peut-être, dans l'avenir, nous autres citoyens serons-nous invités à exprimer nos suffrages en votant, non plus pour des partis, mais pour des organes de presse ? Ce serait alors, pour de bon et en toute légalité, le triomphe mille fois annoncé de la démocratie d'opinion, devenu le substrat doctrinal presque exclusif de nos grands partis.

Posté par marc_villemain à 13:02 - Le monde comme il va (ou pas...) - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags :

vendredi 14 mars 2008

Signe d'élection

Analysant la stratégie et la répartition du pouvoir au sein d'un groupe de chimpanzés, l'éthologue et primatologue Frans de Waal emprunte à la théorie des coalitions l'idée selon laquelle, en fonction de la situation, la force entraîne la faiblesse, ou au contraire la faiblesse se révèle une force. Paradoxes aux termes desquels "l'acteur le plus puissant est souvent l'allié politique le moins attirant" ou, à situation inversée, "les acteurs mineurs peuvent se positionner à un point d'intersection qui leur offre un grand avantage."

La transcription aux sociétés humaines et à leur mode de résolution des conflits politiques "triangulaires" est on ne peut plus parlante - cf. l'actualité politique de cette semaine et de ce week-end : "Les coalitions sont rarement plus importantes que lorsqu'elles sont nécessaires pour gagner, en vertu de quoi les deux plus grands partis n'éprouvent aucun désir de gouverner ensemble. Tous deux courtiseront le petit parti, lui conférant un pouvoir disproportionné."

Frans de Wall, Le singe en nous, éditions Fayard, collection Le temps des sciences, 2005

Posté par marc_villemain à 16:35 - Le monde comme il va (ou pas...) - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

mardi 26 février 2008

Mon désolationnisme

J'avoue n'avoir jamais été particulièrement fier de mon pays. Je l'ai toujours aimé, parce que l'homme est ainsi fait que quelque chose en lui le voue à aimer de manière plus ou moins inconditionnelle ce qui l'a fait advenir, le lieu et le temps où il a pris vie, mais, aussi loin que je puisse remonter dans ma génération, il s'avère que les motifs de fierté patriotique sont pour ainsi dire inexistants. Je sais qu'il est tentant de préférer ce que l'on connait moins, qu'on ne déteste jamais autant que ce que l'on connaît le mieux, que la pensée magique peut prendre la forme aguicheuse d'une tentation de l'ailleurs : à cette aune, je me défie donc de mes propres impressions. Mais de la France, je suis surtout fier de ce qui ne lui appartient pas en propre, en tout cas malgré elle (sa géographie), ou de ce qui témoigne d'un ancien génie qui a déserté (sa culture et son histoire.) Aussi le sentiment d'appartenance peut-il ne pas se doubler d'un sentiment d'adhésion : je sens que j'appartiens à un pays, je sais que je n'y adhère pas. Il ne s'agit pas d'un rejet de principe, et certainement pas d'un rejet en bloc, mais de l'enracinement progressif d'une inconsolable tristesse devant le spectacle, non pas forcément du "déclin", mais d'une vigoureuse progression vers la déchéance.

Cette impression s'est bien sûr accrue avec l'élection de Nicolas Sarkozy, qu'accompagnent de concert le cynisme pornographique d'une droite qui peut en effet se targuer d'être décomplexée, et la bêtise d'une gauche dont les "nouveaux militants" ne trouvent rien de mieux à proposer qu'une charité de proximité teintée de fascination pour tout ce qui, de près ou de loin, ressemble à du moderne. Elle prend toutefois ses racines bien avant ce funeste événement - sans que je puisse d'ailleurs la fonder avec précision dans l'histoire. Ceux de mon âge ont hérité d'un pays, voire, en partie, d'un continent, qui s'était peu ou prou libéré des carcans les plus tangibles de l'ancienne morale. De cela, nos parents sont sans doute assez fiers et, même si le bouillonnement caractéristique des années 70 a aussi produit ce lot d'inepties et de désinvolture dont nos "bobos" sont les héritiers directs, leur relative fierté est en partie compréhensible. Elle l'est d'autant, et surtout, que nous-mêmes, leurs enfants, ne trouveront rien de mieux à transmettre au futur qu'un pays devenu carcéral, truffé d'instincts, sans mémoire ni dessein, dont la sentimentalité bigote côtoie sans contradiction apparente une aspiration profonde (et de moins en moins secrète) à l'ordre et à la délation, un pays où le conservatisme peut prendre les atours avantageux de la jeunesse, de la gaieté, de la fête et du lien social.

Face à cela, trois attitudes possibles.
La première : ne pas abdiquer. Continuer la lutte. Plaider les racines de l'ancien monde sans jamais oublier ce qu'il contenait d'inique et d'effrayant, entailler le réel, résister afin que l'activisme et le bougisme ne défassent complètement ce qui nous fit.
La seconde : s'assurer qu'on passera entre les gouttes, rejoindre la social-démocratie, de droite ou de gauche, entretenir le mouvement ou son illusion vers un meilleur possible, une dignité à portée de main, un sens que l'on pourrait recouvrer.
La troisième : tourner le dos, rentrer chez soi, attendre que tout finisse car toute chose finit par finir, préférer le poids de sa culpabilité à l'échec programmé de sa bonne volonté, nettoyer son terrier et espérer que tout cela ne soit pas trop indigne.

Plus jeune, je me serais érigé en juge de ces trois attitudes : il n'y a pas de pire procureur qu'une jeunesse pleine d'idéal. Aujourd'hui, et très probablement demain, il me paraît évident, naturel et souhaitable, que chacun puisse se déterminer aussi librement qu'il en sera capable. Et advienne que pourra.

Posté par marc_villemain à 15:24 - Ce qui me domine - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

samedi 23 février 2008

Ca devait arriver : nous sortons de la République

La_Sant_Il faut parfois courir le risque de la simplicité pour dire ce sur quoi les choses finissent par se résoudre : en validant la "rétention de sûreté", c'est-à-dire l'emprisonnement d'un individu sans lien avec un quelconque délit constaté mais en préjugeant du fait qu'il en commettra peut-être, le Conseil constitutionnel vient de contribuer à sortir un peu plus la France de la république.

J'ignore si les détenus dont la Chancellerie a dressé la liste révélée par la journaliste Élisabeth Fleury dans Le Parisien seront ou pas dangereux une fois libérés : tout le monde l'ignore - et nos Sages n'en savent pas davantage. Je souhaite donc aux experts psychiatres qui auront à se prononcer sur le danger potentiel de tel ou tel individu avant de transmettre leur petite opinion aux juges - lesquels finiront bientôt par ne plus servir à grand-chose - de dormir sur leurs deux oreilles et d'effacer les traces de mauvaise conscience au réveil.

L'angélisme n'est pas là où on le voit d'ordinaire : l'angélisme, c'est l'erreur, ou la faute, de ceux qui croient, car il s'agit bien d'une croyance, que l'allongement des peines, le durcissement des conditions carcérales, le plaider-coupable, les peines-planchers et la rétention de sûreté dessinent les contours d'une société plus sûre et plus libre. Le désenchantement les guette - il est d'ailleurs curieux qu'ils y croient encore, après vingt années de gonflette pénale et de sentiment (croissant) d'insécurité : souvenez-vous de Charles Pasqua déclarant en 1986 vouloir "terroriser les terroristes". Qu'ils lisent plutôt, et quoi qu'il leur en coûte, le dernier livre de Jann-Marc Rouillan, qui dit tout ça  sa manière : "Ils sèment, ils sèment... Mais viendra bien un jour la saison des moissons !" (Chroniques carcérales, éditions Agone).

Posté par marc_villemain à 12:07 - Le monde comme il va (ou pas...) - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , ,



« Accueil  1  2  3   Page suivante »