vendredi 31 octobre 2008
Echange polémique avec Pierre Jourde
L'échange qui suit, entre Pierre Jourde et moi-même, a paru dans Le Magazine des Livres n° 6 de septembre/octobre 2007. Pour en faciliter la compréhension, j'en rappelle ci-dessous le contexte :
- L’affaire de Lussaud -
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En 2003, Pierre Jourde publie Pays Perdu, aux éditions L’esprit des Péninsules, qui reçut cette même année le prix Génération. Le roman est l’élégie d’un monde rural qui s’éteint peu à peu, monde rugueux, secret, mesquin parfois, authentique toujours. Ses dieux y ont pour noms « Alcool, Hiver, Merde, Solitude ». L’auteur, qui s’est inspiré du village de Lussaud, dans le nord du Cantal, où sa famille possède une maison et où il se rend régulièrement, donne à voir une peinture âpre, austère mais empathique. D’une certaine manière, c’est le livre d’un deuil, celui d’une paysannerie qui vit ses derniers instants.
Deux ans après la parution de ce livre, Pierre Jourde, lors d’un séjour à Lussaud, est agressé à coups de pierres et de poings par cinq habitants du hameau, qui disent s’être reconnus dans certains portraits. Pierre Jourde se défend et blesse certains de ses agresseurs, qui eux-mêmes s’en prennent à son épouse et à ses enfants, proférant au passage des insultes racistes. L’écrivain et sa famille parviennent finalement à démarrer leur voiture et à s’enfuir. Ils portent plainte pour « coups et blessures en réunion » et « injures ».
Le 21 juin 2007, le procureur Virginie Dufayet requiert six mois de prison avec sursis et 300 euros d’amende contre les prévenus. Le 5 juillet, le tribunal d’Aurillac rend son jugement, condamnant Paul Anglade, 72 ans et le plus âgé des prévenus, à 500 euros d’amende, et les autres prévenus à deux mois de prison avec sursis. Tous, à l’exception de Paul Anglade, devront en outre verser 600 euros de dommages et intérêts à Pierre Jourde, et 1 000 autres euros à chacun des trois enfants.
A l’issue du procès, Me Gilles-Jean Portejoie, avocat des prévenus, se réjouit d’une « décision d’apaisement ». Cette déclaration surprend Pierre Jourde, qui déplore que « ce jugement [soit] très indulgent par rapport aux faits », avant de déclarer : « On peut lancer des pierres à des enfants et les traiter de bougnoules et s’en tirer avec deux mois avec sursis, c’est pas cher ! ». L’une des prévenus, âgée de 61 ans, affirme « qu’on se considère comme victimes », déplorant que Pierre Jourde ait « faire revivre toutes les horreurs sur ma famille, mon gendre, ma sœur et mes parents ».
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Cet échange débute donc avec mon propre texte, Pierre Jourde à Lussaud : écrivain ou justiciable ?, auquel Pierre Jourde répond dans un article intitulé Littérature contre journalisme. Enfin, à la toute dernière minute, et en raison de la tonalité du texte de Pierre Jourde, Joseph Vebret, directeur du Magazine des Livres, me permit de répondre très brièvement à la réponse...
Pierre Jourde à Lussaud : écrivain ou justiciable ? - Par Marc Villemain
Paul Bourget écrivait, dans ses Essais de psychologie contemporaine : « Un témoin n'est pas un miroir impassible, il est un regard qui s'émeut, et l'expression même de ce regard fait partie de ce témoignage » ; aussi attendait-il de l’écrivain qu’il se conformât « à la marche même de la vie. » Le rapprochement, peut-être malicieux, qui conduit de Paul Bourget, étendard de la bourgeoisie s’il en est, à Pierre Jourde, qui naguère se désigna lui-même comme « tonton flingueur » de la littérature, ne surprendra que ceux qui font du positionnement sur l’échiquier idéologique une valeur ontologique cardinale. Car si la citation de Paul Bourget tombe à point nommé pour étayer ce qui fut sans doute l’authentique ambition de Pierre Jourde lorsqu’il écrivit Pays perdu, il se pourrait qu’un autre trait les unisse, fût-ce à leur insu. En effet, le désir de contribuer à la moralisation du système, et des comportements individuels dans le système, participe de l’ambition littéraire commune aux deux écrivains. En des temps et pour des motifs divers, aucun ne rechigne à l’usage d’une littérature, à tout le moins d’un rapport à l’écriture, dont la visée serait aussi d’édifier. Chez l’un, la mission prit les atours du traditionalisme, chez l’autre, il prend ceux de l’irrévérence. Laquelle irrévérence se heurtait jusqu’à présent aux fleurets mouchetés du microcosme littéraire, impitoyable sans doute mais parfaitement rôdé à intégrer la chamaillerie dans son fonctionnement ; or voici que Pierre Jourde, fine lame lui-même, rencontre ici une résistance d’un tout autre calibre : celle de ses personnages.
Avant d’aller plus loin, et afin de lever toute équivoque, il me faut préciser qu’existe un contentieux, fort insignifiant, entre Pierre Jourde, Eric Naulleau, et moi-même. En effet, les deux auteurs profitèrent jadis d'un portrait au vitriol (forcément) très convenu de « BHL » pour me lancer quelques piques caustiques et comiques, m'érigeant en "maître du genre hagiographique" et me comparant à une sorte de Pascal Obispo de la littérature – il est vrai que je m’étais rendu coupable d’impudence en écrivant sur Bernard-Henri Lévy un livre qui ne pratiquât pas l’éreintement (une rareté, à ce jour) et où, plus impardonnable encore, j’avais laissé remonter à la surface des pages quelque écho d’une admiration adolescente. Toujours est-il que l’appréciation de Jourde et Naulleau me réjouit plutôt, flatté que je pouvais être, après tout, de me voir ainsi intronisé comme « maître » d’un genre, distinction qui n’est pas donnée à tout le monde. Afin de parfaire leur appréciation, j’envoyai toutefois une petite tribune amusée aux rédactions parisiennes – laquelle ne fut jamais publiée, comme de bien entendu. De tout cela il faut s’empresser de sourire et, quoique je pense par ailleurs des donneurs de leçons et de l’air du temps un tantinet flicard, il va de soi que je ne cultive à leur endroit ni rancœur, ni animosité : le propre de l’homme est de rire des autres, et je suis plutôt bon public – quitte à être visé. Les polémiques font partie de l’histoire de France (et les polémiques littéraires adoreraient y avoir leur part), et si je peux me plaindre in petto de leur nuisible inertie, il peut m’arriver de penser qu’elles aussi font le suc et le charme de notre nation. D'autant que Jourde et Naulleau occupent dans le paysage une place qui n'est pas vaine, qu'ils ont comme tout un chacun quelques raisons suffisantes de guerroyer contre le système, et surtout qu’ils peuvent s’avérer fins stylistes – Jourde surtout.
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Si j’ai choisi d’emprunter les chemins de traverse de la morale et des mœurs éditoriales avant de rejoindre le village de Lussaud, c’est que cet aspect extralittéraire, s’il est constitutif du positionnement de Pierre Jourde dans le paysage, pourrait aussi expliquer une petite part des mésaventures qu’il y connaît. Nul n’a jamais mis en cause la justesse et l'authentique beauté de Pays perdu, que son auteur évoque comme une « description émue, tragique, souriante » de ce hameau du Cantal où son père est enterré. Le livre vient de loin, il s'imposait dans la biblio-biographie de Pierre Jourde, et personne ne doute, nonobstant sa rugosité et son âpreté légendaires, de l’amour très sincère qu’il porte à ce village dont il croqua sans complaisance la poignée d’habitants. Lesquels goûtèrent donc assez peu l'hommage qui leur fut ici rendu, et tentèrent de faire à son auteur une tête au carré qui faillit mal tourner. Ne soyons pas bégueules : que cela lui arrive à lui, le castagneur émérite, peut ne pas surprendre davantage : on ne castagne pas sans chatouiller l'écho frappeur. Mais dire cela ne saurait être entendu comme une manière sournoise d'excuser la réaction des habitants de Lussaud : si l’on peut comprendre l’histoire, la détermination, la trajectoire, les mobiles et les motifs de leur aigreur, rien ne peut excuser leur geste, que Jourde a de bonnes raisons de considérer comme une tentative de « lynchage ». Je tiens cela pour acquis, comme je tiens pour acquis qu’un auteur doit pouvoir écrire ce que bon lui chante à propos de tout et de tous. Toutefois, pour évoquer un maître que Pierre Jourde et moi-même avons en partage, et qui de surcroît poursuit dans le Limousin une ambition littéraire qui n’est, dans l’esprit, pas très éloignée de Pays perdu, on imagine assez mal un écrivain comme Richard Millet rencontrer telle infortune, lui dont le chant d'amour pour cette terre n’attisera sans doute jamais un aussi violent courroux. On me répondra peut-être que le Limousin n’est pas l’Auvergne – ce qui reste tout de même sujet à caution. De manière plus fondamentale, la différence tient peut-être davantage à un tempérament, à la tendresse qui, dans les livres de Millet, submerge toujours ce que son regard pourrait avoir de rêche ou de féroce, mais aussi à une vision de soi, et de soi dans la littérature.
La réaction des habitants de Lussaud, qui ont su, sans doute à bon droit, se reconnaître dans les personnages de Jourde, illustre une nouvelle fois les limites d’une évolution qui, au fil du temps, a défiguré l’aspiration démocratique en un double mouvement paradoxal de sommation à la transparence et d’exacerbation des susceptibilités individuelles ; nul ne peut plus nier que cette évolution charrie une société de suspicion dont la liberté ne sort pas gagnante. Tout écrivain se confronte à la langue de bois, au politiquement correct, à l’intégrationnisme ambiant et au respect quasi constitutionnel des susceptibilités identitaires, toutes choses qui constituent notre décor contemporain. A cette aune, Pierre Jourde n’a fait que son travail d’écrivain, qui consiste à se saisir de sa liberté d’écrire – ce qui implique de tout écrire : on écrit pour tout écrire, ou on n’écrit pas. Néanmoins, tout romancier peut se demander si telle ou telle remarque, tel ou tel trait, tel ou tel mot, ne se révéleront pas trop blessants lorsque ceux qu’il pourrait aimer les liront. L'injonction à se débarrasser d'une telle prévention est tout à fait théorique, et je défie quiconque d'écrire avec l’innocence du catéchumène confessé un roman où les personnages, des parents par exemple, seraient dépeints comme des brutes ignares et avinées, sans craindre que ses propres géniteurs ne le prennent pour eux. Aussi ne dut-il pas être toujours agréable d'être membre de la famille de François Mauriac, lui qui dut puiser largement dans sa généalogie pour donner de la société familiale une représentation impitoyable de justesse et de vérité. Par éthique littéraire ou nécessité, Pierre Jourde s’est refusé à la complaisance envers des êtres et un village qu'il aime authentiquement : il est allé au bout de son écriture sans autre considération ni justification qu’elle-même. Or si cela seul importe, et vaut qu’il soit ici défendu, la chose peut évidemment avoir quelques résonances fâcheuses pour certains lecteurs : personne n'est contraint d'entrer dans les raisons d'un romancier, le roman permettant de faire ou de défaire des mondes où nul autre que son auteur n'a jamais demandé à pénétrer.
Il faut cependant mettre un terme au très fallacieux débat sur la disjonction entre réel et fiction : une fiction est toujours plus ou moins une extension du réel – quand elle n’en est pas la vérité cachée. Et même si le désenchantement de notre époque l’incline au fait divers et qu’un nombre croissant de romanciers cherchent à y renouveler leur inspiration, il faut redire qu’il n’est pas de roman qui ne s’inscrive, même d’infiniment loin, dans le monde qui se présente au regard de leur auteur. On peut déplorer ce que fit Marguerite Duras de l’affaire (sublimée) du petit Grégory, on peut interroger l’empressement de tel ou tel auteur à se saisir de drames en cours d’instruction judiciaire, mais nul ne reprochera à Balzac de s’être échiné sur les mœurs son temps, ou à Stendhal de s’être lancé dans l’écriture du Rouge et le Noir en découvrant l’affaire Antoine Berthet dans La Gazette des Tribunaux. A ce titre, Pierre-Olivier Sur, avocat médiatique et romancier à ses heures, fait preuve d’une certaine imprécision lorsque, évoquant le différend entre Pierre Jourde et les habitants de Lussaud, il considère que si l’auteur peut à bon droit emprunter le vécu d’anonymes, il « ne doit pas entrer dans le fin fond de l’intimité » – nous faisant grâce, et comme on le comprend, d’une définition juridique du fin fond de l’intimité.
Le jugement rendu le 5 juillet dernier n’est au fond satisfaisant pour personne, puisque nul n’a jamais réussi à entrer dans les raisons de l’autre. Le traumatisme vécu par Pierre Jourde, et plus spécialement par ses enfants, n’a suscité aucune espère d’émotion chez les habitants condamnés, qui continuent de se sentir insultés par le roman et victimes de l’iniquité du jugement – si tant est qu’ils reconnaissent les faits. Quant à Pierre Jourde, il n’est pas parvenu à leur faire entendre ce que ses mots d’écrivain et d’enfant du pays contenaient de tragique, de sensible et d’empathique. Jusqu’au bout, donc, avec ou sans procès, l’incompréhension aura triomphé. Mais nous touchons là aux limites de toute procédure judiciaire, dont il est courant que les acteurs en attendent toujours trop.
Le jugement a donc déplu aux deux parties. Mais quoique ait pu en penser Pierre Jourde sur le coup, il établit une culpabilité, ce qui était bien la seule chose qu’il pouvait en attendre. Aussi serait-il intéressant de connaître l'idée qu’il se fait d’une procédure pénale qui lui eût semblée juste, de savoir quelle décision de justice l’eût agréé, et avec quelles conséquences : un peu plus de prison ? un peu de moins de sursis ? d’avantage de dommages et intérêts ? J’entends qu’aucune victime devenue partie civile ne se satisfait jamais de la seule reconnaissance de culpabilité. Mais nous entrons là sur un tout autre terrain, celui de la perception que la victime a d’elle-même et de l’acuité de son sentiment victimaire, auquel elle associe de façon plus ou moins machinale un certain niveau de compensation. Or ce niveau est extrêmement mouvant au fil des époques, sa définition relevant aussi bien d’un climat judiciaire que d’un contexte global, politique, anthropologique ou civilisationnel. Il se trouve que ce tropisme victimaire n’est pas rare chez Pierre Jourde, qui trouve souvent à se plaindre des puissances en réseaux et des multiples tyrannies des pouvoirs connivents et institués. Il ne s’agit pas ici de discuter à Pierre Jourde le sentiment d’injustice qu’il peut éprouver à l’issue du jugement : lui seul sait ce qu’il a enduré, lui seul peut savoir ce qu’il attendait de réparations judiciaires. Le statut de victime, très valorisé sous Ségolène et Nicolas, est chez Pierre Jourde, peut-être pas une constante, mais au moins un trait saillant de sa personnalité. Il faut savoir ne pas le railler, ce qui serait improductif et surtout injurieux, et accepter d’y voir la part d’indicible que recèle toute souffrance intime. La procédure qu’il a engagée (et remportée), incontestable en soi, aurait toutefois gagné en clarté et en popularité s’il avait dit et justifié ce qu’il attendait du jugement, et si, par ailleurs, il n’avait pas sitôt entonné son couplet déjà classique contre les journalistes, accusés de « victimiser les coupables ». Car si quelques-uns se sont complus dans une opposition un peu méprisante entre le distingué lettré et les rustres paysans, aucun n’a cherché à lui nuire, et tous se sont émus d’un fait qui, parce que nous sommes en France et qu’un écrivain y était mêlé, n’avait plus grand-chose de « divers ». Il n’en demeure pas moins qu’une ambiguïté parasite l’appréciation que l’on peut faire de ce procès, et il n’est pas impossible qu’elle ait gêné le tribunal lui-même : Pierre Jourde luttait-il pour la liberté d’écrire, ou pour établir des dommages ? Quel Jourde s’est pourvu en justice : l’écrivain, ou le justiciable ?
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Comme
il en avait été convenu, cet article a été adressé à Pierre Jourde, qui
y a répondu dans le même numéro du Magazine des Livres. Voici son texte.
Littérature contre journalisme - Par Pierre Jourde
Marc Villemain le rappelle, il a été la cible du Jourde et Naulleau. Il ne nous en tient pas rigueur, et il faut lui en savoir gré. Le texte, bienveillant, qu’il consacre à ce que l’on appellera l’affaire de Lussaud pose des problèmes intéressants. On regrette d’autant plus certaines approximations. Ainsi, brocarder un écrivain très puissant et très influent, ce serait être un « flicard ». La satire est assimilable à une opération de police. Mais lorsque l’écrivain puissant use discrètement de ses relations pour faire interdire tel article impertinent, là, ce n’est pas de la basse police, bien sûr. Passons. Passons également sur Bourget, dont les accablantes platitudes pourraient convenir à peu près à n’importe qui. Passons sur les petites inexactitudes : ce ne sont ni tous les personnages, ni tous les habitants de Lussaud qui ont mal réagi à Pays perdu, loin de là. La plupart des agresseurs ont d’ailleurs reconnu n’avoir pas lu le livre, lequel comporte beaucoup plus de tendresse que de duretés. Passons sur le fait qu’une quatrième de couverture n’est pas forcément rédigée par l’auteur, qui ne se désigne donc pas lui-même comme « tonton flingueur ».
Venons-en aux points essentiels, et d’abord la question de la morale. Je ne vise nullement à édifier ni à moraliser quoi que ce soit. Je me suis contenté, dans certains textes, de me moquer, soit de styles patauds ou grandiloquents, soit de l’écart comique entre une affectation de déontologie et de sérieux et des flagorneries poussées au grotesque. Je crois à une éthique littéraire, en effet, mais certainement pas à une illusoire et dangereuse pureté des mœurs. On sait que la république des lettres est une république bananière. Mais ce sont ses notables qui y tiennent le discours de la vertu, et il y a là de quoi s’amuser.
L’analyse de Marc Villemain repose en grande partie sur l’idée selon laquelle j’adopterais une posture « victimaire ». L’attitude de victime serait, dans mon cas, un « trait saillant de la personnalité ». Marc Villemain y ajoute un vague pathos sur l’ « indicible » de la « souffrance intime ». Sa pénétration psychologique est ici d’autant plus remarquable que je ne me souviens pas de l’avoir jamais rencontré. Il faut donc supposer que Marc Villemain est spécialiste de la psychologie sur textes. Cette discipline, assez proche de la psychologie de comptoir, est devenue très répandue chez les journalistes. La littérature n’est plus présentée que comme le produit d’états d’âmes et de traits de personnalité. Reste que la psychologie de comptoir exige tout de même un minimum de cohérence : un « tonton flingueur » peut-il aussi avoir une personnalité de victime ? Lino Ventura cachait-il, au fond de lui, une âme de pauvre chien battu ? Mystères de la psychologie de comptoir… D’ailleurs, à ce compte, une femme qui porte plainte pour viol, un journaliste qui dénonce un cas de censure peuvent, eux aussi, se voir répondre : « est-ce que vous n’auriez pas une mentalité de victime ? ». Bref, la protestation, le combat ou l’ironie, c’est tout de même un peu pathologique.
Marc Villemain emploie l’expression « se plaindre de », devenue un cliché pour désigner tout ce qui est de l’ordre de la satire ou du pamphlet. Elle permet utilement de faire passer la critique pour une sorte de complainte à usage personnel, et donc d’en réduire la portée. On ne voit pas bien le rapport entre des moqueries adressées à Angot ou Sollers, des piques à l’adresse de l’avocat de Josyane Savigneau, des quolibets envers Edwy Plenel, et le gémissement pathétique qu’adresse la malheureuse victime à son bourreau. Lorsqu’on s’attaque au Monde, aux prix littéraires, à Lévy, à Sollers et qu’on est aussi écrivain, il est préférable de n’avoir pas un tempérament de victime. On aurait, sinon, quelque difficulté à survivre. S'agirait-il alors d’une posture victimaire face aux réactions engendrées par les textes ? Je rappellerai alors que je ne me suis jamais plaint de ces réactions. Je n’ai pas cessé au contraire de déclarer que, primo, je considérais comme normal qu’une satire suscite des réactions vives et fasse elle-même l’objet d’attaques, dès l’instant qu’elles étaient ouvertes, que, secondo, la grande majorité des articles consacrés à mes livres leur était favorable, et enfin que, tertio, ma carrière de romancier n’avait pas eu à souffrir, bien au contraire, de mon activité de satiriste. Je ne me plains donc de rien, et ma personnalité victimaire n’est, je le crains, qu’une construction de l’imaginaire de Marc Villemain, qui a tendance à confondre humour et déploration élégiaque.
En revanche, j’ai en effet eu à constater qu’un ouvrage de satire littéraire pouvait susciter quelques interventions discrètes destinées à faire empêcher la publication d’articles trop favorables, à faire pression sur des organisateurs de manifestations, etc. Il ne s’agit pas là de « fleurets mouchetés ». Naïvement, je ne croyais pas cela possible, avant de constater qu’il s’agissait d’une pratique banale. J’ai donc écrit, avec Éric Naulleau, Petit Déjeuner chez tyrannie, qui n’a rien d’une complainte, mais qui dénonce la bêtise et la veulerie de certains journalistes littéraires, ainsi que la banalisation des tentatives de censure. Si l’on en croit Marc Villemain, toute critique, même la plus âpre, a quelque chose du sanglot, et tout satiriste est affecté d’une personnalité de Caliméro. Je vais profiter de l’occasion pour lui livrer un scoop. J’ai reçu, chez moi, il y a quelques mois, un journaliste du Monde qui devait me consacrer une page-portrait. Trois jours plus tard, le même journaliste m’a téléphoné, assez gêné. Des journalistes du Monde des Livres étaient intervenus pour faire supprimer cette page-portrait, qui n’a donc jamais été publiée. Je ne m’en suis pas plaint, et ne m’en plaint toujours pas. Il y a là de quoi sourire plutôt que fondre en larmes. Mais de tels petit faits sont instructifs, et il n’est pas forcément mauvais de les rendre publics.
En ce qui concerne les événements de Lussaud, je n’ai pas porté plainte pour la liberté d’écrire. Je regrette d’avoir à le dire, car la chose eût été plus flamboyante et plus facile à soutenir. La réponse à la question que pose le titre de Marc Villemain est sans équivoque : Justiciable, pas écrivain. J’ai toujours été très clair sur ce point, refusé la caricature « un écrivain contre des paysans », et dit très explicitement, à plusieurs reprises, ce que j’attendais de ce procès. Il suffisait d’écouter. Il n’y a d’ambiguïté que pour ceux qui veulent en mettre. Dans cette affaire, la liberté d’écrire n’est pas sérieusement en cause. L’écrivain a d’ailleurs un accès aux médias plus aisé que les paysans. Cette bagarre ne m’empêchera pas d’écrire quoi que ce soit. Elle aurait pu causer mort d’homme, d’un côté ou de l’autre, handicap d’enfant, mais elle n’a pas le pouvoir d’empêcher une publication. C’est l’habituel effet pervers inverse qui est vrai : si un livre est associé à un fait divers, il se vend mieux, et Pays perdu doit malheureusement une partie de son succès à la réaction absurde d’une poignée de gens. Je n’aurais d’ailleurs pas porté plainte du tout si il ne s’était agi que d’une simple bagarre de village opposant des adultes. Cela aurait été presque abusif, même si je n’ai fait que me défendre : je m’en suis tiré indemne, et les blessures graves ont affecté mes adversaires – lesquels, je le rappelle, ont tenté d’en tirer parti pour me faire condamner. De sorte que si je n’avais pas porté plainte, je risquais fort une condamnation pour coups et blessures. Eh oui, parfois les choses ne sont pas littéraires, elles sont bêtement, très bêtement concrètes. En outre, une absence de condamnation des agresseurs aurait rendu beaucoup plus difficile le retour de ma famille dans un village où elle est implantée depuis plusieurs siècles, et auquel elle est profondément attachée.
Mais il y a plus important. Lorsqu’à six personnes on lance des pierres, qu’on met en sang un enfant d’un an, qu’on traite de « sales bougnoules » des adolescents métis, il me semble que la justice est concernée. Des enfants agressés de cette façon ont besoin, pour absorber le traumatisme, que leurs agresseurs soient condamnés. Se porter partie civile, dans ce cas, ne consiste pas à adopter une quelconque posture de victime pour la galerie, mais tout simplement à exiger que justice soit rendue. Elle l’a été. On peut trouver que deux mois avec sursis, ce n’est pas très sévère. Si un groupe de hooligans avait lapidé des enfants antillais à la sortie d’un stade en les traitant de sales négros, il y a gros à parier que le tribunal aurait été plus ferme. Le paysan, on le méprise un peu, c’est un brave bougre qui ne trouve pas ses mots, mais ça reste un peu tabou, c’est du vrai, de l’authentique, ça ne peut pas être tout à fait mauvais.
En fait, peu importe la relative indulgence de la condamnation. C’est le discours journalistique qui, sur cette affaire (on aurait envie d’ajouter comme d’habitude) a fonctionné à l’approximation, au sensationnel et au cliché. Lorsque l’on est mêlé à des événements publics et que l’on voit ce qu’en font les journalistes français, on est accablé par le mépris quasi-général des faits, l’usage fantaisiste du langage, l’amour immodéré des stéréotypes. C’est moi qui ai pris l’initiative, au lendemain des événements, de donner un entretien au Nouvel Observateur. Je l’ai fait parce que je craignais que l’affaire soit considérée par la justice comme une simple altercation de village et n’aboutisse à rien, et aussi pour éviter que l’on raconte n’importe quoi. Sur ce point, j’ai échoué. Je ne me prétends pas victime des journalistes, je ne dis pas que leurs articles étaient hostiles, mais je maintiens que, dans leur majorité, ils ont, encore une fois, avec toutes les informations à leur disposition, caricaturé les faits, quand ils ne les ont pas complètement dénaturés. Parfois, cette caricature pouvait d’ailleurs être à mon avantage, comme certains articles sur La Littérature sans estomac ont été positif et caricaturaux (en présentant un provincial vengeur à l’assaut du Paris corrompu, par exemple, ce qui est à la fois favorable, faux et idiot).
Pour certains, un auteur a été lynché par ses personnages. Forcément : un intellectuel ne peut que se faire massacrer par de solides paysans. Favorable, mais faux, c’est plutôt le contraire qui s’est produit. Mais le cliché a ses exigences, qui sont plus fortes que les faits. Pour d’autres, Paul Anglade s’est trouvé mêlé à la bagarre. Tous les témoignages, dont ceux de certains de ses complices, attestent qu’il l’a volontairement déclenchée. Mais le patriarche (joie des expressions toutes faites…) ne peut être qu’un brave homme, au fond. Aucun article ne relate les déclarations contradictoires et confuses des prévenus, leurs mensonges, leur refus de regretter les blessures faites aux enfants, leur tentative de m’accuser d’avoir attaqué avec une arme. Tout ce qui reste de ces mensonges, c’est que les pauvres gens n’ont pas les mots. C’est là une forme de mépris envers mes adversaires, que je ne partage pas. Ils sont intelligents, et savent très bien faire le pauvre paysan. Le journaliste n’attend que ça, tout heureux de prendre la comédie pour la réalité. C’est aussi reprendre la ligne de défense de Paul Anglade, qui laisse entendre, pour couvrir ses mensonges, qu’il ne sait pas s’exprimer, alors qu’un écrivain sait mettre la justice de son côté. Pourtant, ce sont les témoignages de paysans comme la doyenne du village qui ont permis d’établir la culpabilité des agresseurs. Je n’irai pas plus loin dans la liste des approximations, elle serait trop longue.
Il ne s’agit pas non plus d’écarter totalement la dimension littéraire, même si, encore une fois, elle n’est aucunement à l’origine du procès. La question de la possibilité d’écrire certaines choses, aujourd’hui, reste posée. Marc Villemain fait erreur, d’ailleurs, lorsqu’il pense que Pays perdu est le seul livre à avoir suscité une colère paysanne, même si dans ce cas précis elle a dépassé les limites admissibles. Richard Millet, Marie-Hélène Lafont, Joëlle Guillais, bien d’autres, ont subi des attaques verbales, voire des menaces. Notre époque, en dépit de sa prétention à être libérée, est tout aussi conventionnelle et frileuse que les autres, selon d’autres modalités et sur des points différents. La critique, spécialement dans le domaine culturel, est sans doute plus difficile qu’elle ne l’a jamais été. Le scandale devient un moyen de défense contre elle : il permet d’en dénaturer le sens dans une caricature à sensation.
Au-delà de cette question de la critique, notre société, Marc Villemain le relève à juste titre, a développé une hypersensibilité telle qu’il devient impossible, sur telle catégorie sociale, même pas de critiquer, mais de dire quoi que ce soit qui échappe aux stéréotypes attendus. La société s’est divisée en micro-secteurs qui interdisent tout propos ne reproduisant pas l’image qu’ils entendent donner d’eux-mêmes. Car tout est dans l’image, une image propre, contrôlée, conforme à ce qu’on voudrait que les choses soient. La paysannerie ne peut plus supporter, en termes d’image, que celle, insipide et désuète, que lui renvoie la littérature de terroir. Il est impossible s’aventurer à parler librement des Bretons, des communistes, des banlieues, des musulmans, des gendarmes, des jeunes, des vieux, des rappeurs, des homosexuels, des infirmières, des cyclistes, des cruciverbistes sans susciter les réactions scandalisées d’un comité de défense. En ce sens, la littérature reste une lutte, et peut-être le dernier recours qui nous reste contre l’effacement du réel auquel se livre le tout-puissant discours journalistique.
Je ne lutte pas en priorité contre l’interdiction physique d’écrire, mais contre la déformation, d’abord des choses, ensuite du sens des textes qui tentent de les appréhender. Ce qui s’est passé à Lussaud a mis en jeu des éléments très complexes, que seul un texte littéraire pourrait démêler. Je ne suis pas de ceux qui pensent que la littérature justifie tout. L’éthique y est inséparable de l’esthétique. Si un roman viole l’intimité de personnes réelles par simple appétit de scandale, et par ce goût contemporain de l’exhibition qui constitue le degré zéro du réalisme, c’est à la fois une mauvaise action et un mauvais texte, parce qu’il ne produit pas d’autre sens que l’exhibition. J’ai tenté de faire en sorte que le peu que j’ai montré de la vie privée de certaines personnes soit toujours relié à une réflexion sur la possibilité de l’intimité dans une communauté paysanne, sur la place des handicapés, sur la mort, etc. Cela ne me dédouane pourtant pas entièrement, je le sais, et la représentation littéraire de vies réelles demeure une violence.
La littérature est pour moi une quête difficile, sans fin, de la réalité, au sens que Proust donnait à ce terme. Voilà pourquoi je considère mon travail d’écrivain comme de l’anti-journalisme. Il ne s’agit, en aucune manière, d’« édifier ». Il s’agit, en écrivant de rendre au réel ses droits, contre ce pseudo-réel envahissant, parasite des consciences, que crée le discours journalistique, avec son langage pauvre, ses mimétismes, ses formules convenues éternellement réitérées, sa sensiblerie, sa veulerie, ses euphémismes et ses stéréotypes. La littérature a pour fonction d’informer le réel de sa force et de complexité. C’est en ce sens que l’écrivain est responsable.
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Enfin, quelques heures avant que le Magazine des Livres ne parte sous presse, son directeur Joseph Vebret m'a
accordé la possibilité d'une réponse très brève. Il ne s'agissait pas de répondre point par point aux réflexions de Pierre Jourde, ce qui pourtant eût été facile, mais simplement de marquer ma surprise devant la tonalité fuyante, et en vérité souvent hypocrite, de sa réponse.
Pierre Jourde à Lussaud : du justiciable au super héros - Par Marc Villemain
Ainsi donc, Pierre Jourde ne sait ou ne peut prendre une main qu’on lui tend : son tropisme polémique le conduit à transformer une main tendue et « bienveillant[e] » en coup bas. C’est son registre, pas le mien. Nous ne nous sommes certes jamais rencontrés mais, plutôt que ma toute petite personne, je préfèrerais lui présenter mon fils de cinq ans, qu’impressionnent beaucoup les super-héros. Car n’en doutons plus : Pierre Jourde en est un, qui ne souffre pas, n’éprouve jamais aucun sentiment victimaire, récuse toute légitimité à celui qui le suggère, et s’offense de la sympathie qu’un illégitime tel que moi pourrait, à ce titre, lui adresser. C’est un mec, qui prend des coups, et les rend.
Quant au fond de mon propos, qu’il a tout de même dû trouver suffisamment judicieux pour y consacrer cinq feuillets, il n’y répond pas (sauf par le sarcasme et le mépris), et profite de cette énième tribune pour régler ses comptes avec les journalistes – dont il sait pertinemment que je ne suis pas. Aussi, quoiqu’il revendique ici son statut de justiciable tout en se félicitant de ne pas s’être fait « massacrer par de solides paysans » (et de préciser avec élégance que « c’est plutôt le contraire qui s’est produit »), il ne peut assumer, donc écrire, ce qu’il attendait d’une décision de justice dont il continue de contester la « relative indulgence ».
Il eût été tellement plus stimulant, pour la clarté de l’échange et pour nos intelligences respectives, de saisir la main d’un auteur insoupçonnable de complaisance à son endroit. Plutôt que de corriger certains traits caricaturaux de sa marionnette médiatique, il a préféré les accentuer. Dommage, et dont acte.
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lundi 8 septembre 2008
Mais où va Richard Millet ?
L’opprobre, essai de démonologie – Richard Millet - Éditions Gallimard
CARTE BLANCHE parue dans Le Magazine des Livres, n° 10, mai/juin 2008
Tous aux abris : Richard Millet est « en guerre. » Fulminant, agité, s’échauffant à sa propre furie telle une pie-grièche, l’écrivain peste, tempête, invective, s’ébroue comme un chien fou, laissant s’égarer au passage ce qui fondait son intelligence tout autant que son style – pourtant à peu près unique, et souvent sublime, et qui faisait et continue de faire de lui, déjà, un classique de son vivant. C’est parce que je le pense et l’ai écrit en maintes occasions, et encore récemment à propos de L’Orient désert, de Corps en dessous et Désenchantement de la littérature (le livre dont la réception, paraît-il, justifiait celui-ci) que je me sens à mon aise pour manifester, peut-être pas un désenchantement, à tout le moins un certain dégrisement. Ainsi donc, l’écrivain n’aura pas supporté ce que d’aucuns auront pu dire ou écrire de Désenchantement de la littérature, cette longue et magnifique élégie à la mort des belles-lettres qu’éclaboussait hélas quelque saillie humorale et politique parfois très sotte. Tout comme j’ai aimé et défendu cet Orient Désert dont il se plaint que nul ne l’ait lu (cf. Le Magazine des Livres, n° 7), j’ai aimé et défendu Désenchantement, son amertume, l’irrécupérable de sa désolation, la magnificence de son écriture, bien qu’en déplorant certains partis pris, plus fantasmatiques d’ailleurs que foncièrement idéologiques, car conscient que c’est dans sa propre négativité que l’écrivain digne de ce nom doit écrire, et m’arrimant au devoir de ne pas le lire au pied de la lettre mais dans la seule et exclusive compréhension d’une ontologie et d’une affliction qui, chez lui, se parent toujours des plus remarquables atours.
Désenchantement fut il est vrai diversement apprécié. Mais il fut critiqué seulement pour sa part extra-littéraire – y compris, donc, par les plus sincères et fervents de ses lecteurs. Millet en prit ombrage, et s’enquit de répondre à ceux qu’ils nomment dans ce livre-ci des « ennemis » – quoique s’empressant de préciser, très vite et du très haut de sa superbe, qu’ils « ne méritent pas d’être traités en ennemis » puisque au fond ils ne sont rien, ou rien d’autre que les estafettes d’un « journalisme devenu le stade suprême de la pratique littéraire contemporaine – son horizon romanesque, ou ce que les géologues appellent un cône de déjection », et d’expliquer qu’il ne saurait être question de pardonner à des ennemis car « on ne pardonne pas à un masque, non plus qu’à un rôle ou à un chien », et que, au fond, en vérité, « mes ennemis n’ont que l’existence que je veux bien leur prêter. »
La terre entière lui reprocherait donc tout ce qu’il est, et davantage encore : jusqu’à son existence ; car n’en doutez pas, ce dont rêvent ses contradicteurs n’est rien moins que son « élimination du champ symbolique. » Outre que l’écrivain, par ailleurs si dédaigneux de la presse littéraire et plus encore de ce qu’elle peut penser de lui, semble très bien informé de ce qui s’écrit sur son œuvre en tous lieux et jusqu’aux blogs les plus modestes, l’on regrettera d’abord qu’aucun point sur lesquels il fut attaqué ne trouve ici réponse. Pire – ou mieux, c’est selon : ce qui justifia notre réserve à la lecture de Désenchantement se trouve conforté dans L’opprobre, écrit sans doute un peu trop à la hâte pour pointer convenablement le viseur, si tant est, même, qu’il fût en mesure d’approcher sa cible. Il est d’ailleurs symptomatique que Millet use de la forme quasi-exclusive de l’aphorisme, laquelle, si elle n’est pas viscérale ou systémique comme chez Cioran, ne sert guère qu’à maquiller une pensée dont on se refuse ou dont on se sent impuissant à étayer le dévoilement. Très commode pour quiconque se suffit ou se nourrit de sentences, l’aphorisme court le risque de la suffisance sentencieuse ; d’un usage raisonné, il saisit le lecteur, l’agrippe, le bouscule et le confond jusqu’à devenir saillie d’intelligence ; mal employé, il n’est guère qu’une arme défensive bien impuissante à masquer le trouble de celui qui se sait acculé. En assénant, en tirant à vue sur tout ce qui bouge, en sombrant parfois dans une vulgarité un peu indigne d’une telle prose, Millet ne fait que desservir son propos et va jusqu’à le salir, sciemment ou pas, allez savoir, avachissant ce qui aurait peut-être pu constituer les filaments d’une sainte colère en une langue de fiel épaisse, lourde d’un mépris que, finalement, il porte si mal.
L’opprobre, opportunément sous-titré Essai de démonologie, est le livre de l’échec. Échec narcissique, bien sûr : Millet pensait blesser ses offenseurs ? le lecteur n’y verra autre chose que les rodomontades, un peu misérables il faut bien dire, et pour cette raison parfois attendrissantes, d’un auteur dont les coutures élégantes craquent sous l’effet de la vexation. Échec intellectuel et littéraire ensuite, et voilà qui est plus embêtant. A quoi bon tant de jolies phrases bien ciselées pour expliquer, par exemple, qu’il faut savoir « accueillir l’outrage comme un vinaigre à muer en eau pure », ou pour se convaincre soi-même qu’« aux caresses des amis je préfère les crachats », ou pour se consoler de « la laideur de mes ennemis », laquelle suffirait bien « à me venger » ? A quoi bon faire du ressentiment un principe générique extensible à tout ce qui vit ? : « Que pourrais-je aimer d’une France qui s’oublie elle-même comme une malade et dont je méprise le peuple », écrit celui qui, pourtant, tout au long de son œuvre, a su si bien montrer le désarroi, la maladresse fragile et délicate des petites gens. « Le Français est fidèle à son chien » : à quoi bon ces bons mots tant ils sont gratuits et n’obéissent à rien d’autre qu’au seul plaisir trouble de se croire, non pas seul, car nous le sommes tous, mais unique ? A quoi bon comparer « un de ces bons gros romans d’outre-Atlantique » à « une blondasse américaine » avec laquelle on ne peut tout juste envisager que de « coucher » ? A quoi bon jouir et vouloir faire jouir de « l’hébétude satisfaite des lauréats des grands prix littéraires, qui ont tous l’air de vaches inséminées par le vétérinaire » ? A quoi bon pousser des cries d’orfraie devant le « multiculturalisme » dès lors qu’on se contente de le définir comme partie prenante de « l’antiracisme et [de] la pornographie » ? A quoi bon être écrivain, et gallimardien, excusez du peu, si c’est pour se satisfaire de calembours ou de syllogismes qui d’ordinaire s’entendent de préférence au café, juste après la poire : « la domination anglophone est à la littérature ce que l’Europe de Schengen est à l’immigration clandestine. » Et le vertueux « catholique, blanc, hétérosexuel, écrivain », d’enfoncer le clou : « Vient un moment où on ne peut que donner raison à Ben Laden, pour peu qu’il ne soit pas une fiction américaine ou islamiste » ; d’ailleurs, « il n’est pas impossible que les attentats du 11 septembre 2001 soient une mise en scène américaine à capitaux saoudiens, tout de même qu’on peut douter si les Américains sont réellement allés sur la lune. » Marion Cotillard ne saurait mieux dire.
J’ai toujours eu un petit faible pour les écrivains irascibles, les atrabilaires, les épidermiques et les eczémateux, pour les mauvais joueurs de mauvaise foi. Non pour ce qu’ils disent ou écrivent en raison, mais parce que ce qu’ils disent ou écrivent n’en finira jamais de n’être que la manifestation, douloureuse, inextinguible, frustrée, mythique, lyrique, de leur souffrance à être. Mais c’est toujours une désolation pour moi quand j’en surprends un en train de jouer au « réprouvé », à la victime perpétuelle d’une « loi du silence que le milieu littéraire partage avec les sociétés secrètes », alors même qu’il aurait accès à tout, et qu’il ne serait pas un livre de lui qui ne fût commenté, critiqué, décortiqué, publicité. Désolation de voir ce mystique pleurer la chrétienté des origines, on peut le comprendre, et s’envelopper dans la hautaine toge du supplicié, le manteau de disgrâce de celui qui aimerait tant croire qu’il « hante ceux qui voudraient que je n’existe pas », qui aimerait tant nous convaincre qu’il vit dans la quiétude d’une « forme supérieure de l’ironie. » « Privilège des martyrs et des saints, et aussi des écrivains, je suis vivant dans ma tombe », note-t-il comme pour façonner la statue ou le mausolée à venir, assuré que les derniers grands glorieux auxquels on puisse le mesurer ne sont plus de ce monde : « Ce n’est donc pas de trop écrire qu’on me reproche, mais de trop publier, comme on dit de trop parler ou d’écrire trop bien. Peut-on reprocher à Bach ou à Schubert d’avoir trop composé, ou à Monet d’avoir trop peint ? »
Étrangement, c’est dans un ressort psychologique, ou par une pirouette du même ordre, que Richard Millet croit pouvoir expliciter et mettre à jour la défiance qu’il suscite. Écoutez bien, c’est un monument de bravoure et de mauvaise foi : « Et si cette haine, cette violence, ce rejet étaient le signe d’un amour pervers pour ce que j’écris, mes ennemis n’osant m’aimer, leur perversion consistant à jouir sans se l’autoriser, et à vouloir dégrader mon travail en jetant l’opprobre sur ma personne ? » On appelle cela boucler une boucle : être l’auteur d’une œuvre telle que son pire ennemi n’aura d’autre choix que de l’adorer en son for intérieur et dans le secret silencieux de sa conscience hypocrite, acculé à la souffrance perverse de devoir jouir du pire, être soi-même enfin le Maudit tutélaire, la Figure tellement considérable et positive et enviée du Mal, régner du fin fond du pays de l’opprobre sur un empire de nains et de lutins corrompus qui, dans l’infime éclat de lumière qui, fût-ce par accident ou par éclair, continue de les rendre accessibles au Beau, ne peuvent que mettre genou à terre devant le Maître. Il ne viendra pas à l’esprit de l’écrivain que ladite défiance tient à de simples mots qu’il jeta lui-même dans ses pages, des mots bêtes, méprisants, ineptes, qui ternissent ce qu’il convient d’appeler une œuvre, une œuvre qui, de surcroît, n’a sans doute pas beaucoup d’équivalent aujourd’hui en France.
Faut-il y voir la cause d’un effet ou l’effet d’une cause, toujours est-il que L’opprobre est écrit dans une langue qui, pour la première fois, semble achopper, se condamner à la monomanie, au ressassement, à l’alourdissement du déjà connu, du déjà écrit, et se condamner, même, parce qu’on ne réécrit pas aussi bien ce que l’on écrivit déjà, à l’injure de ce que cette langue a été et sera encore assurément ; c’est bien écrit, bien sûr, c’est Richard Millet ; mais c’est comme si nous lisions là un Millet pour les Nuls, comme si nous tenions entre nos mains le manuel de base de la stylistique millettiste, le vade-mecum des techniques ordinaires de l’écrivain, dont on ne sent plus ici la sainte inspiration, et dont on pourrait croire qu’il s’essouffle sur sa propre musicalité, comme s’il se lassait lui-même de tourner autour de ses propres marottes. Les rares moments de ce livre où l’écrivain s’en retourne à lui-même attestent de la déperdition du sens et du beau dans l’humeur, et sauvent le livre. Jamais aussi élégant et digne que lorsqu’il consent à fermer les yeux et à ne pas travestir le monde en objet de fantasmes ou en exutoire à sa langueur, les mots de Millet retrouvent alors leur source exacte, l’origine même à laquelle il puisait pour donner les plus beaux livres qui soient. « Etre digne de l’échec : voilà la condition de l’écriture », écrit-il, nous donnant à espérer qu’il entrevoit ainsi le caractère vain et voué à l’oubli de toute polémique avec la galaxie, et que seul le rapport intime, donc privé, à l’écriture, justifie la littérature. « De quel infini sommes-nous, en écrivant, la dégradation ? » : voilà ce qu’il faut écrire. Ce qui n’est possible qu’à la condition d’oublier un peu ce que nous renvoient les ennemis que nous nous sommes fabriqués, et qu’il est un peu commode, n’est-ce pas, de comparer à des « insectes. » Nous autres, lecteurs, nous autres qui avons appris et continuons d’apprendre à lire et à écrire en lisant Richard Millet, attendons de lui qu’il tienne bon sur ses préceptes : « J’écris non pas pour être ignoré mais pour parfaire la nécessité qu’il y a à l’être en écrivant » : c’est, précisément, ce qu’il n’a pas fait avec L’opprobre. Il nous dira, et nous dit déjà, d’ailleurs, que ses lecteurs l’attendent au tournant du roman, et qu’il s’en moque, que le roman est mort, qu’il a besoin de l’oxygène de la guerre et de l’hybridation du récit, et nous, on pensera qu’il s’agit encore d’une argutie, d’un aveu déguisé en lapsus, d’un refoulement peut-être, et que ce qui l’excite surtout, ces derniers temps, c’est une petite guérilla littéraire qui ne vaut pas tripette, et qu’il trouve un bien triste plaisir à la posture sacrificielle et victimaire de l’écrivain maudit qu’il n’est pas. Si rien ne semble en mesure de pouvoir réenchanter Richard Millet, ce n’est pas grave : là naît aussi sa littérature ; pourtant, s’il continue, il faudra bientôt entreprendre de le désenvoûter. Avant qu’il ne soit trop tard.
samedi 23 août 2008
Lourds et petits secrets des spectres
Corps en dessous, Richard Millet - Dessins de Damien Daufresnes - Éditions Fata Morgana
Critique parue dans Le Magazine des Livres, n° 10, mai/juin 2008
Les corps en dessous sont toujours en dessous de tout : des grandeurs du monde, des nostalgies clinquantes, des rêves de petite fille, des visages lourds qui sommeillent en nous et des atavismes sociaux ; ce sont les corps essentiels, ces vieilles carnes primitives qui nous font traverser les siècles, une matière qui nous précède et sur quoi parfois nous nous reposons, tout autant capable de fomenter nos terreurs que de porter nos âmes. A nouveau Richard Millet les explore, ces anonymes auxquels nous ressemblons tant, ces petites gens pour qui vivre devient forcément, un jour ou l’autre, l’autre mot pour dire porter un fardeau, parfois sa croix. La vie des hommes est ainsi faite que chaque espace devient faille, que rien ne s’accorde jamais, que la force vient toujours à manquer pour se donner à soi-même l’impression qu’on sait vraiment ce qu’on fait, qu’on sait où on va, qu’on en a vraiment décidé : « Nous étions des spectres infimes ; des visages absents ; d’insignifiants murmures. Chacun ne hantait plus que soi. » Aussi cette femme-là sait bien ce qui fait se mouvoir les hommes : à vivre dans leur ombre menaçante et nécessaire, elle sait bien que « la laideur est un balcon d’où [les] observer. »
Ces trois récits – car peut-on parler de nouvelles ? – ne sont pas sans rappeler les Trois contes de Gustave Flaubert : semblable poésie qui fuse de la grisaille, égale attention aux petites variations des couleurs et des corps, des œillades et des attitudes, au saisissement des regards las, apeurés ou hagards, à tout ce qui bouge derrière les situations ordinaires et les gestes menus du quotidien, et davantage encore à l’insubmersible solitude des êtres et au chagrin de ne pouvoir la dire à bon escient et au bon moment – « il le voyait bien, lui qui regardait couler mes larmes de petite fille qui n’avait pas su vivre, cette petite fille qu’on ne m’avait même pas laissé être et qui ouvrait des yeux noyés de larmes, reniflant bruyamment, et découvrant dans la glace, de l’autre côté du comptoir, qu’elle parlait toute seule. » Soit dit en passant, Flaubert aussi était taraudé par le fait de savoir ce que ce que vivre voulait dire, et si l’écriture pouvait en tenir lieu.
Trois histoires, donc, aussi brèves que lumineuses, qui toutes racontent un peu de ces choses essentielles qui nous éloignent du réel à force d’y être plongés, et qui nous installent sur un promontoire d’où nous nous regardons vivre, malgré nous, et d’où nous ne pouvons qu’interroger notre humanité à l’épreuve. C’est cette femme pétrie dans la solitude, qui dit d’elle-même qu’elle n’est « belle qu’un jour sur deux » et sait que « l’amour, sous quelque forme qu’il se manifeste, n’est que l’abîme où nous ne cessons de choir depuis notre naissance. » C’est cette autre femme qui s’en va chaque mardi « d’un pas vif vers la gare, dans le petit matin », pour vivre dans un hôtel ce qu’elle a à y vivre et qui, d’ordinaire, en revient toujours, d’après ce qu’en dit son fils, soulagée de cet « amer petit pli, au coin de la lèvre inférieure », ce qui ne va pas sans soulever dans l’esprit du jeune garçon les questionnements les plus intrigués, et les plus fondateurs. C’est cet homme enfin, L’homme du parc zoologique, suffisamment esseulé pour savoir qu’il n’est « le gardien de personne » et pour se demander si ce n’est pas « l’insignifiance des hommes qu’elles viennent oublier, ici, devant les animaux, les femmes et les filles, toutes les femmes, une fois saigné l’homme-loup. » Car ce sont toujours les femmes qui continuent d’intéresser Millet, rarement l’homme, ou alors seulement pour chercher en lui ce qui est encore Homme, et dont il désespère, et lui fait ressentir la présence de « l’enfant hurlant en moi pour en appeler à l’homme qu’il ne peut plus être. » C’est à ce Millet-là, bien davantage qu’à celui qui persiste à vouloir jouer au chat et à la souris avec son temps, qu’il faut s’intéresser – et dont le temps se souviendra.
dimanche 27 janvier 2008
Richard Millet, hélas !
Désenchantement de la littérature, Richard Millet, Gallimard
L’Orient désert, Richard Millet, Mercure de France
Critique parue dans Le Magazine des Livres n'° 7, novembre/décembre 2007
Tenons-nous en à l’écrivain. Parce qu’il est sublime. Parce que je le tiens pour un classique, et que les classiques sont généralement morts. Tenons-nous en à l’écrivain, donc, parce que le reste, l’affectation eschatologique, le continuel procès aux contemporains (fût-il parfois ô combien justifié), les embardées bouillonnantes dans le petit chaudron des lettres, les sentences sur « une production littéraire semblable à des eaux mortes où se réfléchit le ciel vide » ou sur la décrépitude d’un « monde épuisé » qui détruit la langue française au point que celle-ci est « peut être parvenue au bout de ses possibilités littéraires », tout cela n’indique rien, du moins rien d’autre que l’état d’abattement d’un homme dont les lecteurs les plus fervents peuvent parfois attendre, en effet, qu’il respecte ce qu’il revendique pour lui-même : « l’extrême solitude et la dimension fantomatique de l’écrivain qui, contre l’humanité, joue l’espèce humaine en son épiphanie singulière : celle de l’individu entré dans la déliaison humaine. » Richard Millet n’est sans doute dupe de rien, et certainement pas de sa rage, dont il sait pour l’éprouver combien c’est contre lui qu’elle s’exerce le plus souvent. Mais voilà, le monde lui parvient encore, parfois le requiert, et l’intrusion de sa matérialité sous ses formes les plus abrutissantes n’a de cesse de réveiller en lui le prurit de quelques colères indistinctes. Reste qu’il n’est pas anodin que ces deux livres paraissent en même temps : l’un pour dire la colère, l’autre, comme en contrepoint, pour revenir à soi.
Je ne disconviens pas que le titre de cet article soit un peu racoleur. Et injuste. Car au fond il me serait facile de me reconnaître dans ce qui fait la terreur de Richard Millet, dans tout ce qui nourrit sa mélancolie, son allergie à un monde qui sombre fou et sa désolation de ne pouvoir en attendre quelque éclat prometteur, pour ne pas dire rédempteur. Pourquoi, alors, cet « hélas » ? Au-delà du clin d’œil à l’historiographie littéraire, l’hélas subsiste en raison de quelques saillies inutiles, péremptoires, parfois injurieuses, formulées sur ce ton de gravité solennelle qui leur ôte tout ce qu’elles auraient pu receler de mutin, d’espiègle, de séditieux pourquoi pas, et qui, alors, seraient simplement passées pour ce qu’elles sont, ou que nous aurions eu à cœur de défendre en arguant de l’envie, irrépressible chez tout écrivain, de baisser la garde devant la tentation du bon mot. Car que vient faire ici cette trouble insistance à dire qu’il ne fréquente plus personne en dehors de « quelques femmes d’exception et deux ou trois représentants du sexe mâle, hétérosexuels » ? Que viennent faire cette défense illustrée d’un Peter Handke (dont il a mille fois raison de déplorer qu’on ait déprogrammé l’une de ses pièces au Français) venu se recueillir sur la dépouille de Slobodan Milosevic, et cette extravagante ineptie historique dont il fait preuve dans une sorte de salut « à un homme politique communiste légalement élu, certes coupable de crimes de guerre, mais non moins que le Croate Tudjman et le musulman Izetbegovic » (lequel, du coup, étrangement, perd ici sa nationalité au profit de son appartenance religieuse) ? Que vient faire encore cette énormité sur Camille Claudel, qualifiée de « pathétique icône féministe » ? Et cette sentence que rien n’étaye à propos de Salman Rushdie, qui, non content d’être « surestimé », ne devrait sa « gloire » qu’à une excitation « médiatique », elle-même produit « d’une éructation de l’Histoire qui s’est muée pour lui en chance tragi-comique » ? Peut-on affirmer sans rire que « la France est morte en 1763, à la signature du traité de Paris par quoi elle renonçait à l’Amérique et aux Indes, c’est-à-dire au monde » ? Nous ne reconnaissons pas ici Richard Millet – ou plutôt nous ne reconnaissons de lui que ce qui vient ternir une œuvre qui n’a guère d’équivalent dans la littérature vivante, et une pensée qu’irriguent d’ordinaire la délicatesse, la profondeur, bref toute la nuance élémentaire qui requiert ou doit requérir celui qui porte jugement sur le monde et les humains. Ce Millet-là me met mal à l’aise, tant il se trompe, et de combat, et de registre, et tant, surtout, il semble trouver plaisir à se défigurer lui-même. Le Millet que j’aime est là, pourtant, dans ce même livre, véhément sans doute, mais qui sait, dans sa véhémence même, faire éclater la part de vertige, de chagrin et d’esseulement qui fait le caractère exceptionnel de son œuvre.
Aussi faut-il souligner la beauté obscure et viscérale de cette réflexion sur la condition de l’écrivain, dont d’aucuns, sans doute, pourront une nouvelle fois railler le caractère crépusculaire, mais que nul ne saurait balayer d’un revers de plume sans risquer d’y perdre un peu d’aplomb et de passer pour aveugle. Car que dire d’un écrivain qui reconnaît tout ce qu’il est ? Que répondre à un homme qui écrit avoir « souhaité amener à son plus haut point, là où l’intenable est fécond, la contradiction entre mon exécration de l’espèce humaine et mon amour pour l’individu, […] ; entre mon catholicisme dissident et l’indifférence naturelle au mal ; entre mon consentement à la mort et le refus de voir mourir » ? Que peuvent les critiques littéraires contre un écrivain qui considère la grammaire comme « l’au-delà de la langue dans lequel retrouver la figure non rhétorique, inhumaine, nécessaire de l’éternité » ? C’est ce Richard Millet-là que je veux lire, celui qui « se présente dans le bruit d’un refus, celui de toute image, de plus en plus requis par cette quête quasi insensée de l’anonymat qu’il y a au cœur de toute démarche littéraire ». Oublier, donc, ou plutôt négliger, ses condamnations réflexes d’un « nouvel ordre moral » qui, s’il peut en effet nous désoler au plus haut point, n’en fait pas moins figure de réceptacle très commode à ses humeurs : lui préférer celui qui parle de l’écrivain comme d’un être « qui se voue à l’échec comme à une forme de salut » – et nul besoin, pour y parvenir, d’aller insulter l’Histoire. Le préférer quand il dit vouloir être « celui qui s’invente dans le paradoxe de son propre retrait, eût-il le bruit du monde pour destin de son langage », celui qui conditionne sa liberté au « surplomb vertigineux et dégrisant de l’outre-tombe ».
Nous ne sommes pas loin de cette Défaite de la pensée qui déprima tant Alain Finkielkraut en son temps, et nul ne peut sérieusement contester, avec Millet cette fois, que se dessine sous nos yeux un « effondrement du vertical au profit de l’horizontal », ou encore que « ce qui s’annonce comme valeur nouvelle n’est que le recyclage de l’ancien débarrassé de sa charge signifiante, symbolique, sacrée ». Richard Millet a sans doute le courage d’écrire bien haut ce que d’aucuns méditent en leur encre muette, et ce qu’il dénonce comme « désenchantement de la littérature » est sans doute une épreuve pour beaucoup – même, fût-ce in petto, pour nombre de "progressistes". Et oui, j’aurais aimé être l’auteur de ce trait étrangement houellebecquien : « d’un point de vue animal, qui serait indigné par la disparition de l’espèce humaine ? » – d’ailleurs, « sommes-nous bien certains que nous nous regretterions nous-mêmes ? » Reste que sa désolation, si elle est belle, si elle est, même, à certains égards, salutaire, ne peut se contenter d’accoucher d’un réquisitoire aussi unilatéral, sauf à éprouver du plaisir, un plaisir presque doloriste, à la tentation sacramentelle de la rumination. Son plaisir n’est pas discutable en soi, mais en ce cas, pourquoi lui chercher des explications ailleurs qu’en sa propre désolation ? qu’en sa propre inadéquation au monde ? « L’insurrection de l’unique contre le nombreux » mérite d’autant plus d’être défendue que l’idéal promu à la télévision contribue assurément à la destruction du monde : ce pourquoi, oui, « l’excès est le rire même qui éclate dans les ténèbres ». Mais faut-il pour autant se refuser à aller chercher dans le monde (et dans la littérature qui s’écrit aujourd’hui encore) ce qui résiste et contrarie le processus ? Et surtout : la société et la littérature eussent-elles été autres, Richard Millet les aurait-il aimées davantage ?
Rien n’est moins sûr, et L’Orient désert, publié en parallèle au Mercure de France et dédié « aux chrétiens d’Orient », confirmera, dans un geste de grâce et de désespérance inouïes, combien s’enracine sa rupture d’avec le monde et l’humanité. Ceux qu’aura irrités le matamore de Désenchantement de la littérature pourront ou devront lire ce livre-ci, entièrement gagné par l’humilité, la haine de soi, la torpeur devant l’horizon qui se dérobe, et où l’auteur se déprend au fil des pages de sa véhémence jusqu’à entreprendre le plus intime dénudement. Initialement consacré au Liban de sa jeunesse et à « une archéologie de mes goûts sexuels », le livre voit le jour « dans le temps même où une femme est en train de me quitter » – si bien « que cette fin est en quelque sorte inscrite dans le livre que j’écris ». La douleur de la séparation est lancinante, et le livre tourne autour d’une quête spirituelle toujours plus pressante au fil des pages – « à présent je veux être nu, dans les épines, le vinaigre, les crachats et les rires ». Jusqu’à choir dans l’aphorisme, chose rare chez Millet, comme pour mieux signifier, en de telles circonstance, la souveraineté du silence, lénifiante, rédemptrice, destinale. Les détracteurs pourront même se faire les dents sur une sincérité sans ambages – « je ne suis que la somme de mes erreurs et, davantage, de mes fautes » – quitte à faire abstraction du mysticisme chrétien et primitiviste de Millet. Car, « chrétien, c’est-à-dire debout face à la Croix », c’est lui désormais qu’il violente, et sur lequel il laisse s’abattre, entre deux saillies suicidaires, sa propre compassion.
L’enfance est partout présente dans ce récit qui ressemble à une fin de vie, et où l’auteur désespère de ne plus pouvoir, peut-être même ne plus vouloir se trouver. « Je ne suis qu’une torsion entre l’enfant que je fus et ce à quoi je m’obstine à donner le nom de Dieu mais qui n’est que le signe de ma perpétuelle défaillance, l’impossibilité de toute certitude, la soif de celui qui est en chemin avec le sentiment de n’arriver nulle part ». Cette enfance à laquelle nous arrache la femme qui nous quitte n’en finit plus d’incarner le regret de celui pour qui « le passé est un futur où je tombe infiniment », et s’ouvre sur une souffrance attendue, presque espérée, souffrance par laquelle la mort elle-même s’abolirait, puisqu’il s’agit, pour le chrétien, d’« acquiescer à la mort en tant qu’elle sera vaincue par la foi ». Ainsi de ce « besoin […] d’être aussi nu que la truite à qui on ouvre vivante le ventre pour en extirper les entrailles », ou de cette intime conviction de n’être que « dans l’anticipation d’un bonheur qui se confondra probablement avec ma mort ». On pourra, certes, à de très brefs moments, s’agacer d’une rhétorique mystico-sexuelle quasi sollersienne, mais qu’importe : nous aurons retrouvé l’immense écrivain, et penseur, après tout, qu’est Richard Millet, et on comprendra, pour peu qu’on l’ait oublié, qu’il faut être cet immense écrivain pour désespérer à ce point de son art : « on n’écrit que pour échouer à dire ce qu’eût été notre vie sans l’écriture ». Pourtant, s’il parvenait à soulager ses livres de cette espèce de mucosité fielleuse qui les baignent, s’il parvenait à les abandonner à leur essence éminemment littéraire, je donnerais tous les prix à Richard Millet, du Goncourt au Nobel. Mais ce n’est pas moi qui décide – d’ailleurs, je serais sans doute bien seul.
vendredi 22 juin 2007
Quelques mots sur "l'affaire Pierre Jourde"
Je ne l'ai pas lu, mais je ne doute pas un seul instant de la justesse et de l'authentique beauté de "Pays perdu", ce roman de Pierre Jourde dont les personnages se sont retournés contre lui au point que la justice d'Aurillac a hier requis contre eux six mois de prison avec sursis. Le livre vient de loin, il s'imposait de toute évidence dans sa biblio-biographie, et je crois, nonobstant la rugosité et l'âpreté coutumières de l'auteur, à l'amour très sincère de Pierre Jourde pour ce village du Cantal où il vécut, et dont il croque sans complaisance les quelques habitants. Lesquels goûtèrent donc assez peu l'hommage qui leur fut ici rendu, et tentèrent de faire à son auteur une tête au carré qui faillit mal tourner. Je précise que j'ai un petit contentieux personnel avec Pierre Jourde et son acolyte Eric Naulleau, lesquels, profitant naguère d'un portrait au vitriol (nécessairement) très convenu de Bernard-Henri Lévy, écrivirent à mon propos quelques mots très peu aimables dans un livre où il m'érigeaient en "maître du genre hagiographique" et me comparaient à une sorte de Pascal Obispo de la littérature. Ce dont je conclus à l'époque qu'ils connaissaient assurément très bien l'Obispo en question, mais qu'ils ne m'avaient manifestement pas lu. Cela étant, cela me fit sourire et, quoique que je ne goûte guère la compagnie des donneurs de leçons, je ne cultive à leur égard ni rancoeur, ni animosité. D'autant que tous deux occupent dans le paysage une place qui n'est pas vaine, qu'ils ont comme tout un chacun quelques très légitimes motifs de guerroyer contre le système, et surtout qu'ils peuvent se révéler fins stylistes.
La mésaventure de Pierre Jourde avec le petit village de Lussaud intéresse évidemment tout écrivain. Que cela lui arrive à lui, le castagneur émérite, peut certes ne pas surprendre davantage : on ne castagne pas sans chatouiller l'écho frappeur. Qui plus est, on imagine mal un écrivain comme Richard Millet connaître de telles tribulations, lui dont le chant d'amour pour les terres et les hommes du Limousin, chant qui n'exclut pas la crudité ou simplement la distance, ne pourra jamais soulever une telle détestation. Cela tient à un tempérament, bien sûr, mais aussi à une vision de la littérature et à ce qui meut l'écriture. Dire cela ne saurait évidemment être entendu comme une manière sournoise d'excuser la réaction des habitants de Lussaud : je tiens cela pour acquis, comme je tiens pour acquis que n'importe quel auteur doit pouvoir écrire ce que bon lui chante à propos de tout et de tous. Hormis cas extrêmement particuliers, et déjà bien répertoriés, on ne saurait limiter la liberté d'écriture et d'expression sans en bafouer le principe. Mais le plus intéressant, dans cette (petite) affaire, n'est pas tant la réaction de celles et ceux qui ont cru, fût-ce à bon droit, se reconnaître dans des personnages, qu'une façon de prendre ou de ne pas prendre la liberté de tout écrire. Je veux dire par là que tout écrivain sait au plus profond de son for intérieur que son écriture l'expose. On se demande toujours, en écrivant, si telle ou telle appréciation, tel ou tel trait, tel ou tel mot, ne blessera pas quelqu'un, à commencer bien sûr par quelqu'un que l'on pourrait aimer. L'injonction à se débarrasser d'une telle prévention est tout à fait théorique, et je défie quiconque d'écrire innocemment un roman où un père et une mère (par exemple) seraient dépeints comme d'ignobles brutes ignares, sans craindre que ses propres parents ne le prennent pour eux. Entrent ici des facteurs aussi complexes et infinis et entremêlés que la lâcheté, la pudeur, la compassion, l'amour, l'amertume, la vengeance, le regret, le remord, la culpabilité, le masochisme ou le sadisme, le souci de préserver autrui ou de se préserver soi-même. Et pour évoquer un auteur pour lequel j'ai la plus grande admiration, je me dis qu'il ne dût pas être toujours agréable d'être membre de la famille de François Mauriac, lui qui puisa largement dans sa généalogie pour donner de la société familiale une représentation parfois impitoyable de justesse et de vérité.
Par éthique littéraire ou par nécessité, Pierre Jourde a sans doute fait preuve de courage en se refusant à la complaisance envers des êtres et un village qu'il aime authentiquement. Mais bien davantage encore, il a fait preuve de droiture envers son travail d'écrivain. Or si cela seul importe, c'est plus facile à dire qu'à faire. C'est que nul n'est contraint d'entrer dans les raisons d'un romancier, d'autant que le roman permet de faire ou de défaire des mondes où nul lecteur n'a jamais demandé à entrer. Résignons-nous, pourtant, il y aura d'autres "affaires Jourde", et sans doute de plus en plus nombreuses : les écrivains, habitants des dernières parcelles de liberté spirituelle, sont et seront forcément les cibles d'une société que désertent chaque jour davantage la morale et les exigences de la liberté.
lundi 5 février 2007
Millet dans Chronic'Art
Voilà qui s'appelle un entretien décalé : Richard Millet dans Chronic'Art (numéro 32 - février 2007), rien ne pouvait l'augurer. L'intérêt des entretiens est qu'ils obligent peu ou prou à la concision ; l'inconvénient, c'est qu'ils appauvrissent, et qu'alors la concision devient simplification - entendez simplisme. L'équilibre ne peut se faire que si l'interlocuteur possède une maîtrise totale du langage, et surtout si sa pensée vient de tellement loin que la simplification nécessaire ne parviendra jamais à l'assécher tout à fait. C'est, évidemment, le cas avec Richard Millet, l'un de nos plus grands auteurs vivants.
Cet entretien n'ajoute finalement pas grand-chose à ce qu'il écrit ou dit depuis toujours, lui fournissant seulement l'occasion de revenir sur ce qui l'angoisse, le désole ou le hérisse ; en gros, le "totalitarisme mou", le politiquement correct, le marasme de la littérature française, "l'abstraction contemporaine", l'aplanissement, l'aplatissement, "l'horizontalité" ou encore la "falsification" du monde, et bien entendu la langue, ce qu'elle charrie, et ce qu'une civilisation perd à la déconsidérer ("On m'a reproché d'être passéiste. Moi, je pense que quand vous avez affaire à une langue, autant l'employer dans tous ses états").
Le plus intéressant peut-être est lorsqu'il évoque la crise qu'il traverse, crise d'auteur, où il s'agit "d'en finir avec ce qu'on est soi-même" ; mécaniquement, cela pose ou repose la question du silence, qui lui inspire cette réflexion moins désabusée qu'il y paraît sans doute, et derrière laquelle s'échafaude peut-être l'oeuvre à venir : "un écrivain qui ne risque pas le silence, pour moi, n'est pas un écrivain".
Enfin, chez ce chrétien marqué par Bataille et Blanchot, la question du sens, donc de la mort, donc du "nihilisme", apparaît sous un jour peut-être un peu nouveau. Résultat, sans doute, de l'accumulation des désenchantements, dont il faut bien reconnaître qu'aucune actualité ni aucun futur n'est en mesure d'esquisser l'apaisement.
mercredi 29 novembre 2006
Suivez mon renard
Dévorations, Richard Millet, Éditions Gallimard
Article paru dans la News des Livres de la Fondation Jean-Jaurès - Octobre 2006
L'homme fut écrivain. Fut, car ne souhaitant plus l’être – mais peut-on jamais se défaire de ce que l’on est ? Il n’est plus écrivain, dit la pauvrette impressionnée, car il veut « pouvoir casser du bois et l’empiler, une activité qui était, avec la marche et le maniement de la faux, la seule chose qui lui permît d’apaiser les prurits d’écriture et la nostalgie des mondes disparus ». Son problème à lui va rencontrer ses problèmes à elle – « il voulait vivre hors du temps et c’était dans ce dehors que j’espérais le rejoindre » : de là naîtra une manière commune de converser, de tenir silence, de contempler et de vivre. Commune, mais incompatible : il faudrait pouvoir traverser le barrage des trajectoires, des destinations, des origines, de la langue et du corps. C’est là le plus touchant, cet inabouti des sentiments, cette pudeur gênée à reconnaître l’autre sans trouver en soi la force d’approcher, de parler, et pire, de le séduire ; cette obstination à se juger indigne de lui, parce que c’est ainsi, parce que les mondes ne se rencontrent pas, parce qu’aucun monde n’est fait pour entrer en un autre, parce qu’on ne peut pas sans conséquence désastreuse être une petite serveuse orpheline qu’un village tout entier convoite comme une bête à dresser, une existence à exploiter ou une chair à prendre ; elle le sait, elle : « des êtres comme moi sont trop seuls pour s’abandonner à autre chose qu’au renard qui leur dévore les entrailles ».
Le monde s’est fracturé ce jour où il s’installa au village afin d’y tenir son rôle de maître d’école, cet homme qui semblait venir de loin, ne portant sur lui aucun signe de reconnaissance, aucun code usuel, seulement une réserve, une solitude, une gentillesse louches, car dans les villages tout se soupçonne, rien n’est vraiment clair, rien n’est vraiment honnête, tout le monde a son petit quelque chose à dissimuler, son horrible vérité à porter. Dans la petite auberge dépeuplée que tient l’oncle et où elle officie, la présence seule de cet « homme qui ne s’aimait pas » et « qui, lorsqu’il parlait, semblait se moquer du monde, y compris de lui-même », suffit à la troubler et à la tourmenter, elle dont le beau prénom est si rarement cité – sans doute parce qu’elle se sent indigne de sa beauté, de ce prénom céleste aux étoiles à elle toujours interdites. Et puis il faut se méfier des hommes. Celui-là, sous ses dehors tellement doux, n’est-il pas de mèche avec les autres ? n’est-il pas, lui aussi, et peut-être même davantage que les autres encore, moins éduqués, moins dissimulés, « cet inconnu que devient tout homme qui se met à regarder une femme en se demandant qui elle est, c’est-à-dire qu’elle goût elle aura lorsqu’il plantera ses dents dans sa chair nue » ? Ne sont-ils pas, les hommes, tous les hommes, de toute façon, toujours ligués contre moi ? Et que faire quand l’homme devient mon unique objet de convoitise, quand son existence seule envahit le jour au point de torturer mes nuits ? Que faire de l’amour quand on n’a jamais admis qu’il fût même possible, qu’il est comme un gros mot : « je m’en suis toujours sentie indigne, étant de ces êtres, je crois, que l’amour ne touchera pas de sa grâce, sinon sous la forme obscure, solitaire, dégradante du désir – et encore n’étais-je pas sûre que le désir ne soit pas le tombeau de l’amour, puisqu’il le précède mais ne lui survit pas. Un désir dont je ne savais toujours pas quoi faire, même en me caressant dans mon lit, jour après jour, souvent deux fois par jour, sauf le mercredi, à cause de ma leçon que j’attendais comme une délivrance ». Le corps n’est certainement pas la seule matière à protéger du monde, mais c’est lui le réceptacle des misères, du désespoir d’être, des joies immatures et des humeurs sans rémission. Il inonde les fantasmes de la pauvrette, et elle, elle en parle comme on n’en parle plus, comme on ne peut plus en parler, avec ce mélange d’avidité animale et d’indignation contenue. Le corps est tout à la fois ce traître qui nous fait attraper la colique quand l’émotion est trop forte et le dernier passage par où se glissent le retour à soi et l’oubli qui permet de continuer à vivre. C’est qu’il y a tant de choses à oublier – à commencer par la vie. Elle a « depuis longtemps compris que ce n’est pas nous qui dévorons la chair mais la chair qui nous pourchasse, nous rattrape, nous déchire, et fait naître en nous un sanglot qui semble avoir traversé le temps, si bien que ce n’est pas nos morts que nous pleurons mais les défunts qui pleurent en nous ». L’homme mûr et la jeune fille n’ont aucun besoin de se le dire pour le savoir, chacun en son for intérieur, « qu’il y a deux choses qu’on peut se donner à soi-même, sans rien attendre d’autrui : la mort et le plaisir ».
C’est au fond un texte rare sur l’amour. On dira qu’il y est question de beaucoup d’autres choses : la solitude, la jeunesse et la vieillesse, la ville et la campagne, l’insignifiance sociale, le temps, la morale et les mœurs du temps, la fin des mondes, les fantasmes mutuels que l’homme et la femme entretiennent parfois à leur corps défendant, la construction du désir, de la jalousie, la douleur d’être, d’être ce que l’on est comme d’être ce que l’on n’est pas, l’origine et la destination de la sexualité, le déclin en soi du sentiment de la vie, l’aspiration lente à la mort… : mais tout cela a pour origine l’amour. Pas n’importe quel amour, car il n’y a pas d’amour universel, seulement une folie qui se loge en certains et transfigure le réel, métamorphose ce qui jusqu’alors constituait l’horizon familier et bouleverse le regard. Un amour que sanctionne toujours l’échec, ou son sentiment, qui épuise la vie des êtres sans jamais venir à bout de leur existence. « Il y a des lames et des précipices pour s’empêcher de choir », pense la pauvrette, plus seule que jamais, humiliée par un amour sans écho ni retour, parce qu’il a bien dû en revenir, lui, de l’amour. Aussi quand la jeunesse s’empare des lames et plonge dans les précipices, à ses yeux à lui « rien ne vaudrait une mort à l’aube d’un beau jour d’été, sur une jetée de granit rose, avec de petites voiles blanches à l’horizon » : c’est une mort en forme de privilège pour ceux qui n’ont plus rien à vivre.
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J'ai lu je ne sais plus où (qu'importe, d'ailleurs) qu'il y avait dans ce Richard Millet-là une preuve, la preuve, de son arrogance et de son aristocratisme social – entendez sa haine du peuple et des indiscutables vertus de la démocratie – à fondre ainsi la voix de l’auteur dans celle de cette jeune femme de minuscule origine, pauvrette réduite à user son être et ses rêves en faisant le service dans une gargote enterrée bien loin de la vie des villes, bien loin, finalement, de la France, et à lui attribuer des fantasmes de bécassine devant un homme de vingt plus âgé qu'elle qui, au passage, pourrait bien avoir quelques traits de l'auteur. Outre qu'une fois de plus la critique se focalisait sur ce qui n'a pas trait directement à la littérature, elle était surtout d'une singulière (et hypocrite) bêtise. Car c'est évidemment tout l'inverse : il y a toujours chez Millet une authenticité et une tendresse à parler avec, ou, mieux, dans la voix des êtres de rien, des anonymes du show contemporain et des oubliés du grand cirque. Le tropisme social-compassionnel étant ce qu'il est en France (triomphant), certains lecteurs et critiques ne semblent plus pouvoir réfléchir autrement qu'en s'y soumettant à leur tour : leur souci du bien se substitue au désir du beau et l’objurgation de l’utilité politique à l’impératif de justesse – preuve, s'il en était besoin, du triomphe de certains automatismes idéologiques, quand on nous annonçait il y a peu encore, et autant que faire se peut à fiers coups de clairon, l'ère enfin advenue de la fin des idéologies.
Or, non seulement la pauvrette se révèle d'une grâce infinie, à la fois exceptionnelle et commune, entière mais délicate, sensuelle dans sa honte du corps et toujours troublante de ce seul fait, elle qui n’a d’autre choix que « se laisser dévorer par le renard enragé qu’on nourrit au fond de soi », mais elle offre peut-être à Richard Millet l'occasion des plus belles pages de son œuvre – et à moi un bonheur de lecture que je n’avais plus connu depuis longtemps dans le roman français contemporain : rarement la langue aura été aussi pleinement et intimement habitée, rarement ce qui relève d’une intimité, et la plus forte et impériale qui soit, aura été aussi éloigné de l’intimisme de saison. Richard Millet ne s’acharne pas à perpétuer une tradition : il fait simplement partie de ces rares écrivains qu’hante le noyau, le coeur secret de la raison d'être littéraire. Ce nouveau chef-d’œuvre en atteste – à l’aune de ceux auxquels il nous a habitués.
samedi 7 octobre 2006
Les femmes de Richard Millet - suite
Dans une librairie, deux femmes conversent. Elles semblent avoir autour de la quarantaine, mais une quarantaine qui tire vers le haut, qui aspire à mieux - qui aspire, déjà, et maintenant que l'héritage du petit est assuré, aux joies de la grand-maternité. Tandis que l'une, de sa main droite, remet en place un chignon très seizième (arrondissement), l'autre, de la gauche, désigne le dernier livre de Richard Millet - dont j'ai parlé déjà dans mon message du 1er octobre. Elle le fait un peu à la manière d'un Nicolas Sarkozy évoquant ces jours-ci les “malheureux” cantonnés dans un gymnase à Cachan, c'est-à-dire en un égal mélange de commisération chrétienne et de mépris dégoûté. Mais voyez plutôt.
- Ma chère, vous ai-je parlé de cette horreur ?!
- Pensez-vous... figurez-vous que je l'ai lu, enfin du moins ai-je essayé.
- Ah, nous sommes donc bien d'accord ! Quel tissu de...
- Ah oui, comme vous dites...
- D'insanités. Quel mépris pour les femmes ! Non mais pour qui il se prend ? et puis c'est qui, d'abord, ce Millet ? Jamais entendu parler. Passez-moi l'expression, mais y'en a vraiment qui pète plus haut que leur cul...
- Christelle ! Non, mais tu t'entends... on pourrait t'entendre...
- Ecoutez, Mylène, c'est vrai, quoi, qu'est-ce qu'il connaît au plaisir des femmes celui-là ? je trouve ça dégoûtant, tout ce qu'il raconte, et cette manière de séduire cette pauvre enfant, vraiment, c'est pas joli joli...
- Vous savez ce que je crois, moi... Je crois que c'est un pervers, ce Millet, un satyre...
- Ah ! vous ne croyez pas si bien dire... Moi je dirais même que c'est une espèce de vieux pédophile refoulé... Et comme par hasard, bien sûr, on ne connaît pas l'âge de la petite... une adolescente, tout juste une adolescente, voilà ce qu'il avait en tête, en fait. Tous pareils.
- De toute façon, vous voulez que je vous dise ? Moi, je n'y ai rien compris à ce livre. Non mais c'est vrai, il pourrait faire des phrases courtes, ma chérie, vous n'êtes pas d'accord ?
- Oh, mais vous ne comprenez pas ? C'est très chic de faire des phrases longues, très chic. Non seulement il manipule notre sexe mais, en plus, il nous embrouille avec ses phrases qui n'ont ni queue, ni tête.
- Quand je pense, mais quand je pense, Christelle, qu'on a parlé de lui pour le Goncourt... Non mais où va-t-on, je vous le demande !
- Oui, c'est bien triste... Au moins, Christine Angot, elle, c'est du vécu.
Ici, la belle Mylène saisit la belle Christelle par le bras et s'approche de son oreille en jetant de troubles regards autour d'elle.
- Vous voulez que je vous dise ? J'en fais sa pub, à l'Angot. J'ai même écrit à quelques amis très haut placés... pour le Goncourt, vous voyez...
- Quelle bonne initiative vous avez eu là ! Elle, elle le mérite, depuis le temps qu'on entend parler d'elle...
- Quand même, qu'est -ce que ça vieillit mal, un homme...
Le reste se perd en considérations sur les hommes et les femmes : je n'ai pas ici le coeur à les rapporter.
Le livre de Richard Millet, Dévorations, est paru aux éditions Gallimard. Il est peut-être le roman français contemporain le plus beau, le plus juste et le plus magnifiquement écrit que j'aie lu depuis longtemps. A lui, le Goncourt irait très bien.
dimanche 1 octobre 2006
Richard Millet
Lecture de Dévorations, de Richard Millet, chez Gallimard.
J'ai lu je ne sais plus où (qu'importe, d'ailleurs) qu'il y avait dans ce Richard Millet-là une preuve, la preuve, de son arrogance et de son aristocratisme social, entendez sa haine du peuple et des indiscutables vertus de la démocratie, à fondre ainsi la voix de l'auteur dans celle d'une jeune femme de minuscule origine, une pauvrette réduite à user son être et ses rêves en faisant le service dans un quelconque bistroquet enterré bien loin de la vie des villes, bien loin, à sa manière, de la France, et à lui attribuer des fantasmes de bécassine devant un homme de vingt ans plus âgé qu'elle qui, au passage, pourrait bien avoir quelques traits de l'auteur. Outre qu'une fois de plus la critique se focalisait sur ce qui n'a pas trait directement à la littérature, elle était surtout d'une singulière (et hypocrite) bêtise. Car c'est évidemment tout l'inverse : il y a toujours chez Millet cette authenticité et cette tendresse à parler avec, ou plutôt dans la voix des êtres de rien, des anonymes du show humain et des oubliés du grand cirque. Le tropisme social-compassionnel étant ce qu'il est en France (triomphant), certains lecteurs et critiques de livres ne semblent plus pouvoir réfléchir autrement qu'en s'y soumettant à leur tour : leur souci du bien se substitue au désir du beau - preuve, s'il en était besoin, du triomphe de la pensée idéologique, quand on nous annonçait il y a peu encore, et autant que faire se peut à fiers coups de clairon, l'ère enfin advenue de la mort des idéologies.
Or, non seulement la pauvrette est d'une grâce infinie, mais elle donne à Richard Millet l'occasion des plus belles pages de son oeuvre. C'est bien embêtant, je sais, de célébrer de la sorte un tel fieffé réactionnaire, mais c'est un fait avéré que Richard Millet compte parmi nos plus grands stylistes. Ce n'est pas tant qu'il perpétue une tradition, c'est surtout qu'il est de ces écrivains qu'habite le noyau, le coeur secret de la raison d'être littéraire. Quand ça racole à tour de pages sur les étals des grandes surfaces à vocation culturelle, son intelligence sensible et la très profonde beauté de son écriture constituent la plus belle preuve d'une certaine permanence de la littérature. C'est, à tout le moins, réconfortant.
